8, 9 et 10 Juillet, train Moscou-Tashkent
Je me réveille dès que la lumière pénètre dans le wagon. J'ai dormi sans interruption depuis hier soir. Parfois à demi réveillé par une manoeuvre ou les lumières jaunes des gares. Je reste couché, à savourer cet instant. Il arrive à tout le monde de se demander où il est au moment d'ouvrir les yeux le matin. Il faut un petit moment pour se situer dans l'espace mais cela revient vite. Ici, je serais bien en peine de répondre à la question : "Où suis-je?". Dans un train, certes, mais encore... Je me penche donc sur les horaires de train que j'ai emmenés avec moi. Et je lis : 5h35, Verda, 6h45 : Morshansk. Cela ne me dit rien. On ne fait que passer de toute façon. Deux minutes d'arrêt, pas plus.
La vie se réveille dans le wagon. Je découvre mes voisins. Dans la cabine de gauche, une famille russe. Le père a le regard bleu et dur, le crâne rasé. Aucune trace de sourire. Il montre ses muscles impressionnants en portant un maillot sans manches. Il est accompagné de sa femme, d'un bébé et de sa petite fille de deux ans environ. C'est drôle de voir avec quelle tendresse cette personne apparemment si brutale "manipule" son enfant. La petite est rieuse et joueuse. Son père ne parle pas. C'est le seul russe du wagon.
Le compartiment de droite ressemble à tous les autres : quatre jeunes gens ouzbèkes rentrant au pays après avoir gagné un peu d'argent sur des chantiers à Moscou. Ils écoutent de la pop russe, déconnent entre potes, comme on le ferait au moment de la quille, après une période difficile. Ils passent beaucoup de temps à jouer avec leur portable. Les sonneries sont incessantes. La plus à la mode est celle où la voix sensuelle d'une jeune femme répète "Allo, Allo Allo??". Cette sonnerie, je l'entendrai pendant tout le voyage.
Un homme plus vieux portant des lunettes aux verres très épais passe son temps à regarder par la fenêtre. Je me dis qu'il a un physique d'intellectuel, de joueur d'échec ou quelque chose de cet acabit.
Chaque wagon possède son chef. En Russie, ce sont des femmes, ici, des hommes. Le nôtre est petit, trapu, souriant. Il semble très professionnel et il dégage une certaine autorité. Il s'occupe de nettoyer sommairement les toilettes, de distribuer et récupérer les draps, d'entretenir le samovar. Il semble la plupart du temps très occupé. Dans son petit compartiment, la tablette est recouverte de paperasse, de registres. Il a aussi un rôle adiministratif, et les lourdeurs soviétiques semblent avoir suvécues. Il me parle souvent, et une question revient : "Pourquoi pas l'avion?". Ma réponse : "En avion, je ne vous aurais pas rencontré!". Je la réutiliserai souvent au cours de ce vouyage, notamment dans deux jours avec les douaniers.
Depuis le matin, des hommes passent leur tête par la porte du compartiment. Il passent leur index sur la gorge, mimant un égorgement! Face à notre incompréhension, ils parlent plus fort, semblent poser des questions puis ils se marrent. Avec mes colocataires danois, nous nous regardons, perplexes. On en arrive à la conclusion que non, notre vie n'est sûrement pas en danger!! On rigole aussi. On pense à une blague. A la fin du troisième jour, je comprendrai enfin. Ce geste signifie boire! Il voulait probablement juste nous offrir un peu de vodka.
La plupart des passagers passent la journée sur leur couchette. Ils s'activent vers 13h00 et en soirée, pour les repas. Il y a un wagon restaurant et même un serveur qui passe avec des assiettes sous cellophane. Mais la majorité des occupants du wagon se contente de soupes instantanées, de purée en poudre et de thé. Un grand samovar fournit de l'eau brûlante en tête de wagon. Le chef de wagon me prête une théière et je bois énormément de thé.
Dans le train, des vendeuses se succèdent presque sans interruption. Les voyageuses rapportent des objets de Russie et tentent de les écouler pour se rembourser une partie du voyage. Ces traffics incessants entraînent souvent des embouteillagesne et ils ne sont interrompus que par la nuit. Les vendeuses font des allers-retours dans le train et on les voit revenir régulièrement, toutes les deux heures environ. C'est un des éléments périodique qui permet de ne pas perdre la notion du temps. Les marchandises se suivent et on trouve de tout : bonbons, boissons, nourriture, cigarettes, lunettes, chaussures, tissus, habits tricotés, peaux de mouton, jouets (voiture télécommandé, robots), livres à colorier, gadgets chinois en plastiques, mais aussi lecteur de DVD, pompes à eau, téléphones portables, tailles crayons à pile... Chaque nouvelle marchandise est une surprise. Il suffit de se dire :"Ils ne vont pas proposer des télés tant qu'on y est" pour que, juste après, une personne écrasée sous le poids de cartons nous en propose.
Le commerce dans le train est une des distraction principale. Je pensais lire beaucoup durant ce voyage ferroviaire mais mon esprit est occupé à d'autres choses. Si je ne regarde pas vers l'allée où circulent les voyageurs-commerçant, mes yeux se tournent vers les paysages que nous traversons. Ils ne sont ni spectaculaires, ni variés. Impressionnants seulement par leur uniformité, leur ampleur. Sur 3400 km, je traverse trois types de paysage différents.
Le premier jour, ce sont des forêts de bouleaux et des zones cultivées. Je n'apperçois pas grand chose car la voie ferrée est gardée par plusieurs rangées d'arbres. Du train, on ne voit presque rien du pays qu'on traverse, je pourrais être aussi bien en Russie, en Allemagne, ou dans les landes. Le ciel est gris, il pleut. Le soir, pause d'une heure à Samara. La gare de verre est ultra moderne, elle ressemble à un vaisseau spatial. Cette localité russe totalement inconnue dépasse le million d'habitant. Je me dis que ma connaissance de ce pays est vraiment limitée! Tout le monde a dans l'oreille le nom des grandes villes européennes ou américaines. Qui connait Samara, Nijni-Novgorod, Oufa, Perm, Tcheliabinsk ?
Le deuxième jour, au réveil, je découvre un paysage de steppes humides. Entre les arbres, qui se font de plus en plus rares, je vois des espaces immenses de prairies vertes. Le train m'emmène en croisière sur un vaste océan végétal. Les vagues sont formées par les vallons et le vent soufflant dans les hautes herbes. Pas de routes, pas de villages pendant des heures. Entre 8h00 et 20h00 le deuxième jour, il n'y a que cinq arrêts, cinq îles. Avec Thomas, nous buvons une bière pour fêter le passage au Kazakhstan. J'ai mangé très peu depuis Moscou : un peu de soupe, quelques fromages Vache qui rit, du pain et du chocolat. Cette cannette de Baltika me plonge donc dans un état très agéable. Je me couche et rêve en écoutant les variations Goldberg de Bach dans un demi sommeil. L'ivresse du voyage, de la musique et un peu, de l'alcool. Sur mon visage, j'ai un sourire serein, béat. Voilà, je suis parti. La France, Vitry, Strasbourg, les médiocres, les méchants et les cons sont déjà loin, je n'y repenserai plus pendant deux mois. Je contemple le soleil se couchant sur l'océan avant de dormir pour de bon.
Le troisième jour, on sent une effervescence dans le train. Tout s'accélère, on touche au but! La journée passe très vite, je ne sais pas encore ce qui m'attend dans la soirée avant d'arriver. Il fait chaud, le soleil écrase la steppe complètement dessechée et poussiéreuse. Plus de hautes herbes vertes, mais juste des espaces jaunes, brûlés. La lumière est éblouissante. Pendant la nuit, les tapis rouges du couloir ont été enlevés et des passagers sont couchés à même le sol. Ce sont surtout des femmes kazakhes en habit colorés et au sourire faisant ressortir des dents en or. Dans toute l'Asie centrale, hommes et femmes apprécient ce genre de bijoux.
Je réussis à sortir du train à Turkestan. Je veux respirer un peu car l'air est très lourd dans le wagon. Dehors, c'est pire. Il est 16h30 et la chaleur est paralysante. J'achète quand même quelques beignets de pommes de terre à des femmes assises dans la poussière. Des enfants vendent des glaces sur le quai.
Je remonte dans mon compartiment, le couloir est vide. Les passagères sont descendues avant la frontière ouzbèke, payant directement au chef de wagon. Il passe un coup de balai, ferme les toilettes à clé. Pour mon compagnon de voyage ouzbèke, descendre et remonter sa couchette semble de plus en plus difficile. Depuis trois jours, il se nourrit exclusivement de bonbons qu'il alterne avec des cigarettes. Le passage entre deux wagons constitue le fumoir. Les hommes font la queue pour y accéder car il ne peut pas accueillir plus de cinq personnes simultanément.
C'est en arrivant au poste de contrôle que mon colocataire me passe une petite liasse de billet de mille roubles. Ca constitue une somme assez importante et je suppose qu'il craint de se les faire voler par les policiers et les douaniers. Il a bien raison.
Première vague : deux hommes en civil passent dans les wagons. Ils regardent sous les banquettes, se renseignent sur les sacs. Il discute avec l'ouzbèke, semblent négocier. Il tend le passeport et les deux récupèrent les billets placés là.
Deuxième vague : le train est arrêté au contrôle kazakh, interdiction de sortir des compartiments. Des policiers avec de hauts képis récupèrent les passeports. Pendant ce temps, des douaniers fouillent les wagons. Ils nous laissent tranquille alors qu'ils "taxent" à nouveau notre ami. Assez vite, le chef de wagon récupère les passeports. On se bouscule pour les récupérer, le train se remet en marche. Tout le monde se retrouve dans le couloir pour récupérer un peu de fraîcheur à travers les vitres trop légèrement ouvertes.
Troisième vague : poste de contrôle ouzbèke. Il fait nuit. Les toilettes sont restées fermées. Des hommes en uniforme circulent dans le train, parlant dans leurs radios. On nous pose quelques questions, on fait ceux qui ne comprennent rien pour les lasser. Ca marche mais il se reporte sur le seul ouzbèke du compartiment, qui doit une nouvelle fois payer. Un jeune gradé parlant anglais est ammené jusqu'à nous. Il reste pour nous aider à remplir le formulaire d'entrée. Abandonnant l'idée de comprendre pourquoi choisir le train et non l'avion, il nous souhaite quand même bon voyage.
Les portes et les fenêtres du train sont fermées. De toute façon, il fait très chaud dehors et seul le mouvement pourrait rendre l'air moins suffocant. Les passagers sortent maintenant des compartiments. Les policiers ont emmené les passeports. Tout le monde souffre, tout le monde étouffe. Mes vêtements sont trempés. Je sens la sueur dégouliner dans mon dos, le long de mes jambes. Mes lunettes sont pleine de buée.
Pour ressentir cette sensation, habillez-vous comme pour un hiver sibérien et allez faire un tour au hamam. Nous sommes restés plus de quatres heures dans ce four. Je reste figé pour éviter de sentir la brûlure de l'air. J'étouffe, je fonds... Un dilemne : je crève de soif mais ma vessie est prête à exploser. Je prends un peu d'eau en bouche et la garde longtemps avant de l'avaler. Elle est chaude, elle aussi. Tout le monde est tendu et nerveux. Il y a des éclats de voix. On croit qu'on rapporte les passeports mais ce ne sont que des douaniers qui viennent pour récupérer encore un peu d'argent en rackettant les travailleurs.
Enfin, le train redémarre. Les premiers courant d'air sont délicieux sur la peau mouillée. Tout le monde attend devant les toilettes, qui sont restées condamnées pendant presque cinq heures! La tête tourne, les jambes fourmillent. Les passagers préparent leurs bagages. Nous faisons la queue pour rendre les draps au chef dans sa loge. Il coche au fur et à mesure sur un de ses registres. Le train s'arrête et des passagers en descendent. Ils sont récupérés par des voiture garées le long de la voie, dans un village en pleine campagne. On atteint des zones urbaines, très éclairées.
Mardi 10 Juillet 2006, 23h45. Après environ 6500 km et 110 heures de train, me voilà arrivé dans le lieu de mes vacances! Je ne suis pas tout frais. J'ai faim, la bouche pâteuse et je suis complêtement dans les vappes. Je ne sais pas encore que faire. A cette heure, je n'ai pas envie de rechercher un hotel. Je repousse les propositions de nombreux taxis. Je tourne un peu dans la gare. Notre train semble être le dernier. Quand les passagers sont partis, tout redevient très calme. Je trouve un guichet ouvert. Le prochain départ pour Samarcande a lieu le lendemain matin, vers 8h00. Je décide de passer la nuit dans cette gare neuve et très propre.
Il y a peu de monde ici. Quelques vieux qui semblent perdus. Ils n'ont certainement pas de toit. Certains dorment, d'autres parlent tout seul. Une petite dame d'origine russe s'assoit à côté de moi. Je l'observe depuis un moment et la vois errer d'une personne à l'autre à la recherche d'un interlocuteur. Pendant la première partie de la nuit, elle restera à mes côtés, à parler sans interruption. Je lui dis que je ne comprends pas mais ca lui est bien égal. Elle parle, elle parle, elle parle. C'est très beau le russe. Elle a de la tendresse dans la voix, on dirait qu'elle chante. Je lui explique que je suis français. La voilà partie pendant une heure sur Alain Delon, à chaque phrase je reconnais ce nom. La pauvre n'a semble-t-il plus toute sa tête.
Une meute de cinq jeunes flics arrogants s'arrête en face de moi. Je suis allongé sur le banc. Ils m'invitent à leurs remettre mon sac me disant que la gare est peu sûre et que je vais me le faire voler. Je fais celui qui ne comprends pas, je m'accroche à mon sac quand il veulent me le prendre. L'un deux tente une autre stratégie, il élève la voix. je n'ai pas besoin de me forcer pour montrer mon agacement : je suis exténué, j'ai faim, j'ai sommeil et j'en ai assez de ces flics corrompus. Je reste là, avec mon sac. Je leur fait comprendre que je veillerai seul sur mes bagages, que je ne me ferai pas dévaliser pendant mon sommeil comme ils le prétendent, pour la bonne raison que je ne dormirai pas. Je me recouche sur mon sac et ils s'en vont lassés, après quelques minutes où je les ignore en restant muet. J'ai du mal à m'endormir malgré ma fatigue. Lorsque je m'achète des cigarettes, c'est un policier inconnu, plus vieux, qui s'occuppe de moi : il va directement derrière le comptoir pour se servir et il empoche l'argent! Il me donne aussi un grand morceau de pastèque. La vendeuse ne bronche pas... Je m'endors finalement sur un banc du quai. Les téléviseurs du hall me dérangeaient.
Je sursaute et me retrouve assis sur le banc avant de réaliser où je me trouve. En face de moi, les cinqs jeunes cons en uniforme. Ils m'ont réveillé avec leurs sifflets à bille. Ils ont siffler de toutes leurs forces dans mes oreilles, juste pour me réveiller et me montrer que j'ai besoin de leur protection. Je les vois là, complètement hilares. Je gueule en leur faisant signe de dégager. Je jure en anglais, en français et ils s'éloignent, morts de rire.
Ma première nuit en Ouzbékistan ne s'annonce pas reposante. Depuis sept jours, j'ai passé une seule nuit dans un vrai lit. Je suis fatigué.

DANS LE WAGON

GARE DE SAMARA

STEPPES KAZAKHES

VENDEUSES KAZAKHES