De l'Alsace à l'Asie Centrale (Ouzbékistan, Tadjikistan et Kirghizistan) en été 2007
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OP
De l'Alsace aux Tien-Shan (Monts célestes) en passant par Minsk, Moscou, l'Ouzbékistan, le Tajikistan, les Pamirs...

Je vous propose de suivre mon voyage par voie terrestre depuis Colmar jusque Bishkek. J'ai d'abord rejoint Samarcande en train en traversant rapidement l'Europe de l'est, la Russie et le Kazakhstan. Une fois arrivé en Asie centrale, j'y ai passé presque deux mois. Un peu de temps en Ouzbékistan puis, le Tadjikistan et le Kirghizistan.

J'ai l'habitude de tenir un carnet lors de mes voyages. Cette année, rien! Dès mon entré au Tadjikistan, je ne me suis plus tenu à cette discipline, préférant peut-être regarder les paysages qu'une feuille blanche.

Suite à la remarque d'un ami plus âgé, j'ai décidé de reprendre tout le fil de mon voyage car "la mémoire me fera des infidélités" m'a-t-il prédit. De peur de perdre petit à petit la beauté de ce voyage, je me suis mis à écrire. Chaque jour, je prends donc le temps de me replonger dans une journée de voyage. Je revis en temps réel tout ce qui a fait la richesse de mon périple. Cela me demande quelques efforts de concentration mais les souvenirs me reviennent facilement. A partir du réveil, je déroule les expériences d'une journée comme les perles d'un collier!

Je vous propose ce carnet de note différé, accompagné d'images.

Jour après jour...
PA Parvat Globetrotter ·
Un peu court comme premier jour 😉 Tu nous mets l'eau à la bouche! 🙂
Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations... (N.Bouvier)
OP Opai Veteran ·
MERCREDI 4 JUILLET 2007 : Premier jour, Colmar-Freiburg-Berlin-Pologne

Il fait encore nuit quand je me lève. J'ai passé une nuit à dormir, plus serein qu'excité. J'ai quand même vérifié mes bagages plusieurs fois. J'attends ce départ depuis des mois. Mon pic d'impatience a été atteint voici un mois et demi alors que je courais encore après les visas. Il y en a six de collés dans mon passeport. Les derniers sans doute, je le changerai après, le perdrai, pour ne pas avoir à rendre ces souvenirs! Il m'aura fallu trois mois pour obtenir tout ces visas et permis. Quel idée d'aller en Asie centrale en train. C'est pas le plus économique, contrairement à ce qu'on pourrait penser, mais c'est tellement plus beau que l'avion. Pas de téléportation, pas de choc. Tout se fait progressivement. Dans le voyage, ce que j'aime, c'est le voyage, justement, pas l'endroit où j'arrive. C'est sur les rails ou sur les routes que l'on voit les paysages se modifier et les traits des visages changer. En avion? Les nuages se ressemblent qu'ils soient de Paris, Moscou ou Dushanbe. Les seuls personnes rencontrés sont les hôtesses au check-in! Pour moi, ce sera donc le train : Freiburg-Berlin-Minsk-Moscou-Tashkent-Samarcande. Environ 120 heures de train sur une dizaine de jours... Je ne fais que passer en attendant de découvrir l'Asie centrale pendant deux mois.

En ce mercredi, nous partons tôt car, fait exceptionnel, la Deutsche Bahn est en grève. beaucoup de trains annulés. J'arrive à Freiburg vers 5h30. Mon train est prévu à 6h52. Ca me laisse le temps de regarder le soleil se lever sur les rues encore vides. Il a plu pendant la nuit et cela donne des reflets à la chaussée. Des couleurs chaudes qui me font déjà penser à se que je pense trouver vers l'Orient. J'ouvre mon premier livre : de Marquette à Veracruz de Jim Harrison. J'aime bien lire en général et particulièrement en voyage. Le livre est alors un voyage dans le voyage où des correspondances se nouent entre mon environnement réel et celui de l'histoire.

6h52 : ICE 976 en direction de Berlin. Il est à l'heure. Je m'installe dans un ambiance feutrée. Les trains allemands sont silencieux. Personne pour raconter sa vie bien fort dans son portable, personne pour regarder un film sans casque. C'est interdit, et en Allemagne, on est très légaliste. Durant mes études dans ce pays, j'ai d'ailleurs souvent été écrasé en traversant au rouge. Le feu étant vert pour l'automobiliste il en avait de fait le droit! Tant pis pour le français désobéissant que je suis. Dans le train, je laisse tomber ma tête sur la vitre teintée. Le paysage défile et je tombe dans un demi sommeil. Les pensées défile : mon entretien pour un poste à Strasbourg et toute l'arrogance, la suffisance de ces deux vielles femmes rances et agressives, les manifestations de fin d'année où mes élèves m'ont rempli de fierté. Puis, les spéculation sur ce qui m'attend.

Le train arrive avec un peu de retard. La majorité des passager descend à Berlin Hauptbahnhof. Je suis seul les dix dernières minutes pour atteindre Berlin Ostbahnhof. Le train file au ralenti à cinq mètres du sol. Entre les immeubles massifs, classique allemand, j'aperçois la coupole en verre du Reichstag et la Kaiser Wilhelm Kirche, ruine mémorielle de la seconde guerre mondiale. Sur le quai, des employés de la Deutsche Bahn attendent les passagers pour leur offrir des boissons en guise d'excuse pour le retard occasionné par la grève. Ils sont confus, ce n'est pas dans leur culture et s'ils en arrivent à cette extrémité c'est qu'ils n'ont vraiment plus d'autres alternatives, j'en suis certain.

J'ai deux heures à passer dans cette petite gare. Mon train pour Minsk n'est pas encore affiché. Je m'achète un Döner Kebab chez un turc. Je m'adresse à lui en allemand mais mon accent et mon air un peu sonné après sept heure de rêverie, lui font penser que je ne maîtrise pas du tout cette langue. Il me traduit tout en anglais. J'insiste, lui réponds en allemand. On est pas branché sur le même mode! Je parle allemand alors qu'il attend de l'anglais. Il parle anglais alors que mon cerveau se prépare à entendre de l'allemand. On ne se comprend pas très bien. Tout ça pour savoir si je veux du piment ou non! Finalement, on se sépare dans un grand silence, une impasse! On s'est quand même compris quand il a fallu payer.

Je sors manger devant la gare. Il y a là une foule de pigeon. Cinquante ou cent, pas moins. Je les attire en jetant quelques miettes par terre. Je suis entouré d'oiseau et j'adore ça. Je m'accroupis avec un peu de pain dans la mains. Je voudrais sentir leur bec me picorant la paume. Malheureusement, une vieille femme rapplique avec un sac plein de victuailles pour volatiles. Les ingrats, ils s'envolent immédiatement...

Sur le quai, il y a peu de monde. Un groupe d'une dizaine de femmes, biélorusses et bruyantes. Elle piaillent plus que les cents pigeons. Au moment de monter, elles disparaissent sous des quantités de sacs, Chanel, Yves St Laurent. Des faux sans doute, monnaie d'échange ou cadeau rapporté à Minsk. A chaque porte, un hôtesse accueille les passager. Je devrais plutôt écrire : à chaque porte, une hôtesse contrôle les passagers. Elle note le numéro du billet et celui du passeport. Elle fait ensuite une croix dans la colonne de droite d'une liste. Mon compartiment comprend quatre couchettes. Une homme est assis sur celle du bas. Les deux du haut resteront vide tout le temps. Par terre, un gros sac rouge et des sachets en plastique débordant de nourriture. Avec un bel accent osti, il m'explique qu'il arrive à l'instant de Leipzig en auto et qu'il n'a pas eu le temps de manger. Il me propose sandwich, fromage, bière. J'accepte une bière de bon coeur, il la prend dans un sachet qui en est rempli à ras bord! Dans la pénombre du compartiment, il parle sans arrêt. C'est intéressant. Il me raconte sa haine du capitalisme et du libéralisme dans laquelle je vois surtout une nostalgie du passé, de l'enfance, de l'adolescence. Cette société individualiste le dégoûte. "Quand j'étais étudiant, on logeait à 18 dans un dortoir on partageait tout et le problème de l'un était le problème de tous! Aujourd'hui, c'est chacun pour sa gueule, et tout le monde s'en fout su son voisin crève de faim." Il a tellement raison. Pas d'autre alternative à ces deux aliénations : communisme versus ultra-consumérisme ? Dictature du prolétariat versus dictature du fric? Si, il y en a sans doute mais finalement, toujours le même résultat sous différentes forme : les dominants et les dominés. Tout l'art consistant pour les dominants à endormir les dominés avec des jeux (télé, sport, consommation...) et des idéaux auxquels ces cyniques ne croient évidemment pas (liberté, démocratie, bonheur...).

Franck parle beaucoup et fort. Au passage de la frontière, il s'en prend violemment au policier. Celui-ci, conforme à sa fonction ne s'encombre pas de politesse. Ce grand costaud blond et peu souriant se contente de dire "Pass" sur un ton autoritaire. Franck le reprend : "ca te ferait mal de dire s'il vous plaît? Non mais... on n'est pas des chiens, merde. Pass, pass. Ca te coûterai pas plus cher." Le flic hausse un sourcil, pousse un soupir mais ne dit rien. Et Franck s'agite de plus belle. De temps en temps, son téléphone sonne. Je suis obligé de sortir car il m'explose les tympans. C'est son employeur qui l'appellent. Il y a eu apparemment un malentendu sur un chantier. Franck et couvreur de toit. Il parlera sans cesse jusqu'au coucher. Il est marrant, attendrissant. ceux qui disent que je m'énerve tout le temps n'ont jamais rencontré Franck. A partir de tout, il extrapole vers des grandes questions politiques. Les toilettes sont sales ? On arrive très vite à parler de ces salauds de ricains, par une chaîne de cause à effet logique et relativement courte.

Je m'endors sans avoir mangé. Je profite du ta-ta ta-ta des rails. Je traverse la Pologne, je me réveillerai en Biélorussie.

PA Parvat Globetrotter ·
Très sympa! j'aime beaucoup comment tu écris 😎 C'est un de mes prochains rêves d'aller en Asie en train... Le billet Moscou Taskent Samarcande, tu l'as acheté à Paris? Ca a du te couter un pont, non? (j'ai entendu qu'il était possible de l'acheter moins cher à Moscou...) Mille mercis en tout cas!🙂
Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations... (N.Bouvier)
OP Opai Veteran ·
Le billet, je l'ai acheté à Moscou depuis la France, par l'intermédiaire du Godzilla Hostel (ils prennent une commission raisonnable). Il m'a coûté 267$, soit 6699 roubles, en 2nde classe.
YA Yangguizi Globetrotter ·
Superbe entrée en matière! Ton style me plait vraiment beaucoup et j'attends la suite du voyage avec impatience.
SE SeniorCH Globetrotter ·
Un Alsacien, je ne vais pas louper ça.

Danielle
A man, a plan, a canal, Panama - palindrome, auteur inconnu
FA Fabricia Globetrotter ·
Bonjour Opai,

Je remercie ta fabuleuse mémoire car, sans elle, je n'aurais pas pu lire ces souvenirs d'un voyage prometteur en anecdotes, découvertes, rencontres, étonnements, émotions, et bien d'autres encore ! Félicitations pour ta manière d'écrire, très alerte et pleine d'humour... La longueur du voyage va donc être une raison de te lire durant plusieurs jours et c'est du plaisir en perspective. Merci.

"Il parlera sans cesse jusqu'au coucher. Il est marrant, attendrissant. ceux qui disent que je m'énerve tout le temps n'ont jamais rencontré Franck. A partir de tout, il extrapole vers des grandes questions politiques. Les toilettes sont sales ? On arrive très vite à parler de ces salauds de ricains, par une chaîne de cause à effet logique et relativement courte. "

P.S. Franck, j'ai l'impression de le connaître car j'ai le même à la maison ! 😏
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
DO Dolma Globetrotter ·
Eh ! Eh ! Une écriture qui me rappelle celle de Paul Theroux ! Ce qui n'est pas pour me déplaire 🙂...

C'est avec un plaisir évident que je vais retrouver ton récit "jour après jour" A bientôt donc, au gré... des trains, des pays, des rencontres et de tes souvenirs.

Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
OP Opai Veteran ·
Jeudi 5 Juillet... arrivée, visite, et départ de Minsk, Biélorussie.

Il fait encore nuit quand la lumière crue du compartiment s'allume brusquement. Je me retrouve assis sur ma couche, encore endormi et pas vraiment conscient de l'endroit où je me trouve ou de ce qui s'y passe. En face de moi, deux énormes képi ont vite fait de me rappeler à la réalité. Frontière biélorusse, Pass! Toujours aimables ces flics. Ils feuillettent mon passeport puis y apposent leur tampon. Il ressorte comme ils sont rentré, bruyament. Mais ils oublient d'éteindre la lumière. Si je m'étais rendormi, j'aurais sans doute cru à un rêve. Peut-être même aurais-je oublié cet épisode, comme ces coups de fil qui nous réveillent au milieu de la nuit.

Mais je ne me rendors pas. Franck est assez silencieux ce matin. Le soleil se lève doucement sur la Biélorussie. Un régime autoritaire en Europe, où le président Loukachenko se réclame de Staline. Ca promet... Derrière un rideau de pluie j'apperçois des fermes, des champs, quelques routes, des tracteurs comme ceux que je vois sur les photos de mes grands parents.

A la descente du train, l'ami de Franck vient l'accueillir. Il me propose de m'aider à acheter mon billet pour Moscou. J'avais oublié les queues de type russe! Après trente minutes d'attente à observer les vendeuses râleuses, grogneuses qui n'hésitent pas à engueuler les clients, le guichet ferme sous nos yeux. Ca devait être notre tour mais... c'est l'heure de la pause! Le volet se ferme, pas d'autre choix que de rejoindre une autre file en éspérant arriver jusqu'au bout. "La Biélorussie, c'est ça!", me dit l'ami de Franck. Puis, il se marre. Il vaut mieux en rire, c'est certain. Un petit tour à la consigne où il faut payer à un bout du couloir, montrer le reçu dans un second bureau pour obtenir le jeton à donner au gardien des consignes. Celui-ci me remet enfin un morceau de caoutchouc.

Je sors seul sous la pluie après avoir souhaité bonne chance à Franck et son ami. C'est l'automne ici! Il fait froid, il vente... Je me promène sans carte, découvre au hasard les larges avenues et les places démesurées. Cette architecture soviétique, je la trouverai aussi bien à Minsk, qu'à Moscou, Tashkent ou Bishkek. Des espaces immenses et vides. Même plus un char pour meubler! A Minsk, tout de même, devant un bâtiment officiel, un Lénine monumental montre la direction. En face, des publicités défilent sur un écran géant.

La ville a été détruite en grande partie durant la dernière guerre mondiale. Au centre se trouve un grand parc boisé avec une rivière et des canaux. Ca me paraissait joli en photo, sous le soleil, mais là, avec 10° et sous la pluie, j'apprécie peu. J'ai l'impression d'être seul dans ce parc, dans ces avenues et sur ces places. Il y a très peu de monde dans les rues. Au détour d'une rue, j'entends du piano, il s'agit de l'Académie musicale de Biélorussie. On dirait un immeuble d'habitation. Je tourne un peu mais ne trouve pas d'entrée. Je ne cherche pas vraiment en fait, j'ai envie d'être seul.

Je m'assieds dans un pizzeria sur l'avenue principale de Minsk. Le service est excellent, les deux serveuses souriantes et serviables. Mon accent russe est déplorable, je leur demande donc mon chemin par écrit. Je veux savoir vers où se trouve le centre. Elles me répondent que j'y suis. Et de fait, je m'y trouve vraiment. Mais tout est tellement uniforme que le centre ressemble au reste : du béton, du gris.

Longue pause sur la place de l'étoile biélorusse pour boire un café, lire, observer... et disons le, pour passer le temps! Après 3 heures à marcher sous la pluie, j'ai l'impression d'avoir fait le tour. Je serai prêt à partir de suite. Mais il n'est que quinze heures! Mon train est à vingt et une heures. J'ai occupé cette chaise en plastique pendant deux bonnes heures. Personne n'est venu me demander quoi que ce soit. J'étais abrité sous un vieux parasol et assis sur des chaises en plastique. De celles qu'on voit dans les kermesses.

Je me redirige finalement en traînant vers la gare, je repasse par la grande place et dis au revoir à Lénine, qui n'a pas bougé. Le pays n'a semble-t-il pas trop changé non plus depuis l'ère soviétique. Il reste d'ailleurs si proche de la Russie qu'il a été question de l'y rattacher.

Lorsque j'arrive à la gare, je découvre que mon train a 220 minutes de retard! Je fonce vers les guichets pour tenter d'échanger mon billet. Un femme énergique a le même problème que moi, elle me propose, en anglais, de la suivre. Je m'initie à la technique de survie en milieu post-soviétique : elle passe devant tout le monde, s'énerve sur ceux qui osent râler, fait preuve d'un volontarisme incroyable pour arriver à ses fins. Elle arrive devant le guichet et réussi même à communiquer avec la femme qui boude derrière! Quand elle m'explique que changer de billet me coûtera 50 euros, je décide de prendre mon mal en patience.

Je me promène dans la gare, lit, rit avec une vendeuse de beignets à la viande qui me voit venir une première fois méfiant face à cette nourriture inconnue, puis une seconde fois plus confiant et même une troisième fois, converti. La grosse femme a un côté maternelle, elle me réchauffe mes beignets, parle d'une voix douce, lentement, pour me laisser une chance de la comprendre. Elle doit se demander ce que je fais là. Il n'y a pas d'autre sac à dos dans la gare de Minsk ce jour là. A 20 heures, les hauts parleurs diffusent ce que je pense être l'hymne national. Tout le monde reste indifférent et, à la fin, la pop russe et anglo-saxonne reprend.

Il est presque une heure du matin quand je monte dans le wagon. J'ai encore vite tenté de changer les roubles biélorusses qui me restaient mais... le guichet a fermé sous mon nez! Dans mon compartiment, trois hommes peu souriant. L'un parle anglais mais est peu bavard. On pourrait prendre ce comportement pour de la froideur, mais je crois plutôt qu'il y a une volonté, consciente ou non, de ne pas être envahissant. Aussi de l'indifférence plutôt compréhensible, face à un inconnu qu'on ne recroisera jamais plus!



GL Glatch Veteran ·
Bonjour Opai,

captivant! Je prends également mon ticket pour la suite !

Tu attends certainement quelques commentaires. Donc voici les miens en vrac :

...fait exceptionnel, la Deutsche Bahn est en grève. J´espère que tu dis juste. A la prochaine grève, je ne manquerai pas de te le signaler!

Les trains allemands sont silencieux. Personne pour raconter sa vie bien fort dans son portable J´aimerais que tu dises juste! Je subis des conversations indécentes et aberrantes tous les jours mais il est vrai que ce n´est pas la même ligne (de train, pas de téléphone!)

J'ouvre mon premier livre : de Marquette à Veracruz de Jim Harrison. J'aime bien lire en général et particulièrement en voyage. Le livre est alors un voyage dans le voyage où des correspondances se nouent entre mon environnement réel et celui de l'histoire. Tu dis juste comme je le pense! Sans compter que Jim Harison est un des mes auteurs américans favoris. Par contre, j´amerais pouvoir lire dans ton imagination pour savoir quelle correspondance tu fais entre la ville mexicaine... et l´ICE allemand. Je plaisante mais en fait, tu as raison. J´ajouterais: tu lis aussi bien le voyage que les livres et tu le décris aussi bien que tu lis! (c´est compréhensible comme phrase? J´ai des doutes.... Pas grave : c´est un compliment en tout cas !)

Je te charie un peu, mais c´est une facon de montrer �� quel point je colle à ton récit. Le passage du Kebab me plait beaucoup entre autres.

Je profite du ta-ta ta-ta des rails... et nous de ton talent!

En conclusion : la suite!
Agathe
GL Glatch Veteran ·
Bon, on a eu un problème de circulation, Opai.

Pendant que je placais mes commentaires légers la première partie de ton passionnant récit, tu me doublais sur la voie de droite avec la suite! Ce n´est pas très fair play mais, si tu le permets, je continue avec mes remarques insouciantes. D´une part parce qu´on se sent bien dans ton récit : c´ est comme à la maison, alors qu´on est à des milliers de kilomètres plein Est. Alors je squatte volontiers (pourtant pas mon style). D´autre part, il se trouve que j´ai le temps là! Et des questions!!

Alors... par où commencer ?

Pour en revenir au train : "Lorsque j'arrive à la gare, je découvre que mon train a 220 minutes de retard!" Tu vois, à trop critiquer la Deutsche Bahn, ca te retombe dessus!

"Je m'assieds dans un pizzeria sur l'avenue principale de Minsk (...) Je me promène dans la gare, lit, rit avec une vendeuse de beignets à la viande qui me voit venir une première fois méfiant face à cette nourriture inconnue, puis une seconde fois plus confiant et même une troisième fois, converti." L´appétit marche dis-donc. Surtout après le Döner de tout à l´heure! T´en as repris trois fois des beignets?? ou je n´ai rien compris une fois de plus.

"Longue pause sur la place de l'étoile biélorusse pour boire un café, lire, observer... et disons le, pour passer le temps!" T´en es à quelle page de Jim Harrison? Est-ce que tu as déjà la clé du roman, le moment où le héros apprend que son propre père a violé la femme dont il est follement amoureux?? La fin de ce bouquin est grandiose !

Sinon, pour en revenir à ta première partie, j´ai oublié un détail très vrai :

"C'est intéressant. Il me raconte sa haine du capitalisme et du libéralisme dans laquelle je vois surtout une nostalgie du passé, de l'enfance, de l'adolescence. Cette société individualiste le dégoûte. "Quand j'étais étudiant, on logeait à 18 dans un dortoir on partageait tout et le problème de l'un était le problème de tous! Aujourd'hui, c'est chacun pour sa gueule, et tout le monde s'en fout su son voisin crève de faim." Il a tellement raison." Je rencontre aussi régulièrement des Allemands de l´ex Allemagne de l´Est tellement nostalgiques de leur pays, des avantages qu´ils pensent avoir perdu à jamais. C´est "l´Ostalgie", ce sentiment ambivalent par rapport à leur passé. Ca se retrouve dans tes lignes à la puissance 10.

Sinon, dans l´ensemble, Minsk a l´air aussi tristounet que je l´imaginais. Je suis moyennement tentée d´aller y faire un saut cette semaine. Par contre, je le dis tout haut :

Vivement la suite du récit et merci !
Agathe
OP Opai Veteran ·
Merci pour tout ces commentaires qui, je n'en doute pas, vont finir par être plus long que le récit!!

Tu me demande de répondre à tes questions... Allons-y !

Tu n'es pas sans ignorer que Minsk ne se situe pas juste à côté de Berlin. DONC : je mange un Doner le 4 Juillet à midi puis une petite pizza le 5 Juillet à midi... Ce te paraît exagéré??

Pour le train. De Minsk à Moscou, ce n'est pas la DB...

Bon, c'est sans importance...

Merci aux autres pour vos encouragements.
GL Glatch Veteran ·
Je vais faire court après ton reproche... (justifié pour ce qui est de la longueur): J´avais bien compris et intégré LE 04 ET 05 JUILLET.... Je plaisantais tout en t´encourageant... Si je dis "c´est super" sans détails, je me sens mal dans ma peau. Juste une question d´éducation. Je m´en excuse!!! C´etait très égoiste, nombriliste etc... MEA CULPA! Alors je me tais et lis la suite SILENCIEUSEMENT !
Agathe
OP Opai Veteran ·
6 Juillet 2007. Moscou.

J'arrive à Moscou en début de matinée. Pas de contrôle à la frontière, ce qui m'inquiète un peu. Vais-je pouvoir ressortir de Russie sans tampon d'entrée? Pas de problème, le tampon biélorusse fera l'affaire. Les occupants du compartiments se quittent sans un mot. On défait les lits, on apporte les draps à l'hôtesse du train, qui, d'un grognement, indique le sac où mettre la literie.

Je remonte le long quai et recherche la bouche de métro. Je n'ai qu'à suivre la marée humaine. Devant les caisses, une queue de 30 mètres au moins. Les grandes portes de la station restent ouvertes. Je profite de cette attente pour contempler les marbres, les sculptures et les lustres dignes de Versailles! Il y a même des vitraux mettant en scène la vie à la campagne ou à l'usine. Ca pousse de tout côté, quelques touristes se plaignent...

Muni du précieux ticket, je m'engouffre dans les profondeurs. Les escalators sont extrêmement longs. Le record pour la station Park Pobedy et ses 126 mètres d'escaliers mécaniques. Vu d'en haut, c'est vertigineux, surtout lorsqu'ils sont bondés de monde.

En me repérant à la couleur qui défini chaque ligne, j'arrive sans problèmes à la station Tsvetnoi Bulvar. Je veux rejoindre le Godzilla Hostel dans lequel j'ai déjà passé quelques nuits en hiver 2005. Mes souvenirs ne sont plus trop clairs mais lorsque je sors de la station, je tourne tout naturellement à gauche. De là, je reconnais les escaliers et les passages qui me rapprochent de l'hôtel. Sous ce soleil, c'est bien plus confortable de marcher! La dernière fois que j'empruntais ce chemin, la neige et la glace rendaient les escaliers métallique extrêmement glissants. Au sortir de cette portion piétonne, j'hésite, mais un club couleur rouge brique me rappelle la route. Me voilà arrivé.

Je suis accueilli par Tatiana. Blonde, un peu ronde, peu souriante, elle incarne à merveille l'employée russe telle que je me la représente. C'est elle qui s'est occupée de la réservation de mes billets de train pour Tashkent. Elle me les remet. En contraste, je retrouve avec plaisir Eugenia qui semble me reconnaître vaguement. Elle me situe à nouveau lorsque je lui parle des personnes présentes à l'hôtel à la même période : deux suisse en route pour le Japon, une famille richissime sino-brésilienne.

Yann, l'ancien propriétaire et gérant du Godzilla a disparu! Il a revendu ses parts et ne donne plus de nouvelles à personne. D'origine corse, cette homme là était un personnage. La cinquantaine, il avait fait des loterie au Sénégal, du commerce de fleurs exotiques par avion en Colombie, fondé une école de Jembé au Ghana... Son projet quand nous nous sommes rencontrés était d'ouvrir une école de "savoir-vivre à la française" en Chine. Très fort en gueule, avec son accent corse, il nous parlait de ses multiples aventures, de sa théorie sur la femme russe. Il avait fait des photos de charme de certaines de ses conquêtes. Charmantes, en effet!!

Je jette mes sacs dans le dortoir et reprend le métro vers la place rouge. Pleine de monde, pleine de photographe, pleine de mariés. C'est incroyable, durant ces deux jours à Moscou, je serai témoin d'au moins quarante mariages. Ca doit être la saison. Sur la place rouge ou dans les parcs devant le Kremlin, ils viennent tous se faire prendre le portrait. Et c'est un spectacle amusant. Les plus aisés arrivent en limousine. Des voitures immense. Je n'en avais jamais vu d'aussi longues. Les personnes qui en sortent sont des nouveaux riches en puissance. Il faut être vu et pour ça, la discrétion n'est pas conseillée! J'ai vu une dame assez mûre déjà vêtu d'une robe rouge en tulle. On pouvait voir sa peau, son nombril, ses têtons et tout le reste. Les femmes sont souvent vulgaire. Les hommes sont en retrait, avec la bouteille de mousseux et les cigarettes. Ils attendent que le caprice se passe!

De la place rouge, je rejoins la rivière Moscva en faisant une boucle par le bâtiment de la Loubianka. Découvert dans l'archipel du Goulag de Soljenitsyne, je veux voir le siège du GUEPEDOU puis du KGB. Aujourd'hui, le KGB a changé de nom mais la Loubianka abrite les services de sécurité nouvelle formule, dont est issu Poutine et vu la taille du bâtiment, on peut supposer qu'ils travaillent dur. Je me fais peu d'illusion et même si je n'entends pas de hurlements venant des caves, on y procède peut-être encore à des interrogatoire musclés. Le long de la rivière, beaucoup de bâtiments sont en travaux, les banques et les magasins d'informatique sont nombreux. On se dirait presque à Bâle, en Suisse.

Je ne trouve pas tout de suite la nouvelle Galerie Tetriakov. L'ancienne expose des icônes et des oeuvres plus anciennes. La nouvelle est dédiée à l'art moderne. Si je passe plusieurs fois à côté sans y faire attention, c'est qu'elle ressemble à un immense hangar ou à un hall de parc des expositions. Une très grande boîte à chaussure en métal. A l'intérieur, il n'y a presque personne. Je doute encore d'être entré à la bonne porte et me demande si je ne vais pas tombé sur un congrès du type "l'avenir de la coopération inter russophone" ou mieux "la nouvelle urologie russe à l'heure d'internet".

La dame à l'accueille est très gentille. Elle a au moins 70 ans et me donne un billet à moins d'un euro grâce à ma carte d'étudiant. En Russie, il y a un vrai encouragement à la culture. Et cela a pour conséquence que tous les russes ont une culture bien plus étendue que les européens et les français. Si le communisme n'avait qu'un point positif, c'est celui là : donner à chacun une base culturel solide. Du ministre au portier, chacun connait Tolstoi, Hugo, Beethoven et Prokofieff. Evidemment, il faut voir aussi les raisons de cela : les théâtres étaient aussi un lieu de propagande.

Je pars dans les escaliers de marbre pour découvrir les collections. J'adore Kandinsky et me voilà servi! C'est toujours une expérience fort de se retrouver face à une oeuvre qui nous a déjà marqué dans un livre ou même sur une carte postale. Se retrouver là, le nez sur ces tableaux chatoyants, voir la matière, les ondulations de la peinture. Un plaisir exaltant. Je découvre aussi d'autres peintres, Malevitch et son évolution après la révolution de 17.

Ce musée est immense. Outre les "classiques" de l'art moderne, on découvre aussi des mobiles, des machines, des photos et des vidéos. Certaines installations ne manquent pas d'humour. Beaucoup d'oeuvre d'après la chute du rideau de fer se montrent très critiques face à notre société de consommation individualiste. Les Yankees sont bien servis aussi. Et puis, il y a des ovnis, des choses qui échappent à ma sensibilité tout autant qu'à ma compréhension intellectuelle.

Une vidéo : couleurs chaleureuse : vert et orange foncé, couleurs de couché de soleil. Au fond, des enfants jouent au foot. Premier plan, à gauche, on croit reconnaître une boîte de nuit et un videur qui bouscule l'homme venu en couple. Premier plan, à droite, c'est plus clair! Une dizaine de personnes font joyeusement une partouze. Toutes les chaires sont emmêlés, pas de tabou, pas de censure. Pourquoi pas! Mais je ne comprend pas trop le message. Heureusement, un longue notice de l'artiste nous éclaire : La palette flamande et aux mythes grecques et arcadiens (ça, ce doit être les orgies, les bacchanales). Téléscopage du temps et de l'espace avec des références multiples. Je me marre. Un professeur de piano m'avait dit : si tu as pas trop bossé, si tu n'es pas en forme, bouge beaucoup, prend un air inspiré et profondément habité par la musique. Ca détournera les gens de l'écoute pure et ils ne se rendront compte de rien!

Je m'accorde une petite pause lecture dans le parc devant le musée. Le fils a des envies de meurtre contre son père. Il faut dire que cet homme respectable (riche, je veux dire) vient de violer la petite amie encore vierge de son fils et ça ne se fait pas, même au Michigan... J'observe aussi des étudiantes qui tentent de dessiner les statut du parc. Leurs feuilles s'envolent sans cesse à cause du fort vent. La lumière est belle.

Sur le chemin du retour, je décide de passer par un des sept gratte ciel stalinien. Les immeubles d'habitations pouvaient compter jusque 800 appartements pour loger 3500 apparatchiks. J'aime bien ce style "gothique stalinien". C'est massifs, bien ancré au sol comme des Pyramides en escalier. Je vais aussi au pied de ce colosse suite à ma lecture du livre d'Anne Nivat "La maison haute". Si les privilégiés occupaient ces monuments au temps du communisme, aujourd'hui, ils se délabrent et petit à petit, ce sont des fonds privés et des nouveaux riches qui tentent de prendre possession des lieux. Non sans difficulté car l'ancienne garde, les syndicats de propriétaire de l'immeuble (composé essentiellement de vieux retraités pauvres, nostalgiques du communisme) ne veulent pas de changement. Certains n'en ont tout simplement pas les moyens. Abandonnés de l'état, il se retrouve dans la précarité, à lutter pour payer des charges de plus en plus élevées.

Après quelques pauses lectures sur des bancs des parcs de Moscou, je rentre de bonheur à l'hôtel et discute un peu avec Eugenia. Elle me dit qu'elle est né en Ouzbekistan proche de la frontière tadjik. Ses parents avaient été déplacés là-bas. L'ambiance ici, n'est plus aussi festive que lors de ma précédente venue. Il faut dire que nous sommes pas à la même période, entre Noël et nouvel An. Je repense aux innombrables personnes que j'ai vu, du matin au soir, boire des bières ou de la vodka, dans la rue, dans les parcs, dans le métro. Les jeunes, les filles, tout le monde semble se distraire de cette façon là.





OP Opai Veteran ·
Samedi 7 Juillet 2007. Moscou-départ de Moscou.

Debout à 10h30. Je me lève rarement si tard mais là, j'ai profité d'un vrai lit entre les deux premières nuits dans un train et les trois ou quatre qui vont suivrent. J'embarque pour Tashkent ce soir.

Je pars en direction de la place rouge avec la ferme intention de voir Vladimir Ilitch Oulianov, plus connu sous le petit nom de Lénine. Il y a peut-être quelque chose de malsain mais je me dis que bientôt, son mausolée sera détruit. J'ai lu que la momie montre déjà des signes de faiblesse! Bon, je prend donc la ligne grise, sors du mauvais côté comme d'habitude et tente de traverser la large avenue. Trop de voiture, je suis contraint de marcher une dizaine de minutes pour rejoindre un souterrain débouchant derrière la place.

Je découvre alors une immense queue. Assez disciplinée, en rang par quatre ou cinq. Elle est aussi longue que la largeur de la place rouge. Je regarde s'il y a moyen de feinter mais ceux qui snobent la file montrent tous un carte... Le mausolée ferme à 12h00, ce sera donc pour la prochaine fois! Des drapeaux pointent à travers de la foule. Des rouges, des vrais! Des communistes, des syndicats ou je ne sais quoi. Mais des marteaux, des faucille à profusion. Des petits vieux nostalgiques... Il y a des touristes aussi. Ils seront déçu, ni sac, ni appareil photo ne sont admis devant le mort. Et on est prié de ne pas traîner, interdiction de s'arrêter de marcher. Ces touristes se consolent en posant aux côtés de sosie de Trotzky, Staline, Lénine ou même Poutine!

Je continue ma promenade histoire de me dégourdir les jambes avant mon immobilité ferroviaire. Non loin du théâtre Bolchoï, je me retrouve dans une rue piétonne. Elles sont rarissimes à Moscou. Sur toute la longueur de la rue pavé se succèdent des magasins de luxe : habits, design, accessoire. Des vigiles gardent les portes de ces magasins peu fréquentés. Evidemment, ce n'est pas Tati! La rue est plutôt vide. Je me demande pourquoi acheter une machine à expresso coûtant 2300 euros... Sans doute que si j'étais très riche, cela ne me choquerai pas, quoique! Enfin, question idiote, je ne serai jamais riche, justement parce que je ne suis pas motivé par l'achat de camelote affichant quatres zéro. Pas ambitieux le gars!

J'alterne les promenades et les pauses pour lire mon Jim Harrison. J'en suis déjà au trois quarts et je crains la pénurie. Je n'ai emporté que trois livres, des gros qui seront vite lu si je continue à ce rythme. En plongeant dans le métro, je reste devant une échoppe d'où s'envole une chanson d'Edith Piaf : "Emporté par la foule...", je ne savais pas que ça se rapportait aux flux humains du métro moscovite. Mais ça colle bien, c'est évident.

Je fais quelques réserves pour le voyage qui m'attend. Dans mon sac, 2 sachet de soupe en poudre et cinq barre chocolatées Lion. Je complète avec un pain et trois tablettes de chocolat. J'ai aussi des sachets de thé en grand nombre.

Je fais mes adieux au Godzilla Hostel. Je discute encore avec Eugenia qui insiste pour voir le site internet de mon voyage au Burkina. Elle me demande de lui envoyer de mes nouvelles, ce que je ferai d'ailleurs deux mois après mon retour. Un message resté sans réponse! Sa collègue, la blonde grincheuse me dit le mal qu'elle pense de sa collègue (Eugenia), trop fainéante, uniquement capable de discuter mais sûrement pas de bosser. La fille me parle aussi de son voyage à Paris, trop chaud, pas sympa, trop cher etc... L'Allemagne non plus ne lui a pas plu! La pauvre, elle a l'air vraiment blasée et ne semble pas vouloir se dérider.

Je me prépare pour mon voyage : longue douche, habits propres, thé. Assis à la table de la cuisine commune je discute un bon moment avec un homme très fin, très sympathique. Il voyage à vélo et est originaire d'Iran! Il profite de ses trois mois de vacances annuelles pour visiter le monde, à vélo. Après un mois en Russie, il s'envolera un mois dans le Caucase puis un mois en Asie du sud-est. Il m'offre des cartes postales et un CD-rom de sa région. Il est du sud, de Bandar Abbas.

J'ai erré un bon moment dans les couloirs labyrinthiques du métro avant de trouver la sortir vers la gare. J'ai demandé mon chemin à des gens et ils ont répondu avec de la bienveillance dans la voix. Je les aime bien en fait. Je voudrais visiter les campagnes russes.

Je mange un sandwich dans une salle de la gare : forme ovale, plafond très haut, miroir, comptoir circulaire et vitrine dorée. On se dirait dans un palace si les tables et les chaises n'étaient en plastique orange et bancales. Les vendeuses sont souriantes, un homme vient acheter un bouquet de vieilles roses et la vendeuse l' emballe avec amour et parle à son client. Comme si elle lui donnait des conseils.

Me voilà assis à la gare Kanzanskaïa. Derrière moi, un gosse hurle. J'aime les enfants mais la proximité de la voix ferré et la voix suraigu du gosse me donne des idées cruelles. Les sièges en métal sont inconfortable, je prends le temps d'écrire quelques notes dans mon carnet de voyage que je n'ouvrirai plus pendant la suite de mes aventures. Autour de moi, les gens font la gueule, très peu discutent, certains mangent. Mon voisin me regarde écrire puis me dit quelques mots en russe. Je comprend d'où il vient, où il va, qu'il veut ma bouteille d'eau. Je la lui donne.

Le train # 006 à destination de Tashkent s'affiche en vert dans la nuit. Une marée humaine coule vers les wagons. des hommes disparaissent sous des bagages, des balots. Je sens une effervescence chez tous les gens qui vont prendre ce train. A leurs traits, je vois que la plupart sont des hommes venus gagner un peu d'argent ici, qui rentrent dans leur pays. Derrière la fatigue, je les devine content de quitter Moscou, ville qui les exploite et où les russes "purs" les méprisent sinon les battent et les tuent. J'apprendrai plus tard que durant mon séjour, une bataille rangée a eu lieu entre des Skinheads et des "nègres" (nom données au centre-asiatiques à cause de leur teint mat). Il y a eu des morts et l'état laisse faire. Cet état procède d'ailleurs régulièrement à des rafles dans les population de travailleurs ouzbeks, tadjiks ou Khirgizes. Musulmans, ce sont pour le pouvoir populiste des terroristes en puissances, tout comme les Tchètchènes.

Je trouve mon wagon et m'installe dans le noir. Un homme est couché sur la banquette du haut. Je ne parviens pas à abaisser ce qui me servira pendant les 78 heures à venir, de lit, de table, de salle de lecture, de cuisine. Une personne entre, débloque un loquet et voilà, ma banquette se couche. A ce moment là, une lumière s'allume. Je découvre la fille qui m'a aidé et son ami. Ni la langue rugueuse qu'ils parlent, ni leurs solides carrures ne laissent penser qu'ils pourraient être du coin. Thomas et Anne sont danois et habitué des croisières ferroviaires.

Contrôle des billet, contrôle des passeports... Le train démarre, je m'endors en rêvant à ce qui m'attend, bercé toujours la pulsation régulière des rails.



OP Opai Veteran ·
8, 9 et 10 Juillet, train Moscou-Tashkent

Je me réveille dès que la lumière pénètre dans le wagon. J'ai dormi sans interruption depuis hier soir. Parfois à demi réveillé par une manoeuvre ou les lumières jaunes des gares. Je reste couché, à savourer cet instant. Il arrive à tout le monde de se demander où il est au moment d'ouvrir les yeux le matin. Il faut un petit moment pour se situer dans l'espace mais cela revient vite. Ici, je serais bien en peine de répondre à la question : "Où suis-je?". Dans un train, certes, mais encore... Je me penche donc sur les horaires de train que j'ai emmenés avec moi. Et je lis : 5h35, Verda, 6h45 : Morshansk. Cela ne me dit rien. On ne fait que passer de toute façon. Deux minutes d'arrêt, pas plus.

La vie se réveille dans le wagon. Je découvre mes voisins. Dans la cabine de gauche, une famille russe. Le père a le regard bleu et dur, le crâne rasé. Aucune trace de sourire. Il montre ses muscles impressionnants en portant un maillot sans manches. Il est accompagné de sa femme, d'un bébé et de sa petite fille de deux ans environ. C'est drôle de voir avec quelle tendresse cette personne apparemment si brutale "manipule" son enfant. La petite est rieuse et joueuse. Son père ne parle pas. C'est le seul russe du wagon.

Le compartiment de droite ressemble à tous les autres : quatre jeunes gens ouzbèkes rentrant au pays après avoir gagné un peu d'argent sur des chantiers à Moscou. Ils écoutent de la pop russe, déconnent entre potes, comme on le ferait au moment de la quille, après une période difficile. Ils passent beaucoup de temps à jouer avec leur portable. Les sonneries sont incessantes. La plus à la mode est celle où la voix sensuelle d'une jeune femme répète "Allo, Allo Allo??". Cette sonnerie, je l'entendrai pendant tout le voyage.

Un homme plus vieux portant des lunettes aux verres très épais passe son temps à regarder par la fenêtre. Je me dis qu'il a un physique d'intellectuel, de joueur d'échec ou quelque chose de cet acabit.

Chaque wagon possède son chef. En Russie, ce sont des femmes, ici, des hommes. Le nôtre est petit, trapu, souriant. Il semble très professionnel et il dégage une certaine autorité. Il s'occupe de nettoyer sommairement les toilettes, de distribuer et récupérer les draps, d'entretenir le samovar. Il semble la plupart du temps très occupé. Dans son petit compartiment, la tablette est recouverte de paperasse, de registres. Il a aussi un rôle adiministratif, et les lourdeurs soviétiques semblent avoir suvécues. Il me parle souvent, et une question revient : "Pourquoi pas l'avion?". Ma réponse : "En avion, je ne vous aurais pas rencontré!". Je la réutiliserai souvent au cours de ce vouyage, notamment dans deux jours avec les douaniers.

Depuis le matin, des hommes passent leur tête par la porte du compartiment. Il passent leur index sur la gorge, mimant un égorgement! Face à notre incompréhension, ils parlent plus fort, semblent poser des questions puis ils se marrent. Avec mes colocataires danois, nous nous regardons, perplexes. On en arrive à la conclusion que non, notre vie n'est sûrement pas en danger!! On rigole aussi. On pense à une blague. A la fin du troisième jour, je comprendrai enfin. Ce geste signifie boire! Il voulait probablement juste nous offrir un peu de vodka.

La plupart des passagers passent la journée sur leur couchette. Ils s'activent vers 13h00 et en soirée, pour les repas. Il y a un wagon restaurant et même un serveur qui passe avec des assiettes sous cellophane. Mais la majorité des occupants du wagon se contente de soupes instantanées, de purée en poudre et de thé. Un grand samovar fournit de l'eau brûlante en tête de wagon. Le chef de wagon me prête une théière et je bois énormément de thé.

Dans le train, des vendeuses se succèdent presque sans interruption. Les voyageuses rapportent des objets de Russie et tentent de les écouler pour se rembourser une partie du voyage. Ces traffics incessants entraînent souvent des embouteillagesne et ils ne sont interrompus que par la nuit. Les vendeuses font des allers-retours dans le train et on les voit revenir régulièrement, toutes les deux heures environ. C'est un des éléments périodique qui permet de ne pas perdre la notion du temps. Les marchandises se suivent et on trouve de tout : bonbons, boissons, nourriture, cigarettes, lunettes, chaussures, tissus, habits tricotés, peaux de mouton, jouets (voiture télécommandé, robots), livres à colorier, gadgets chinois en plastiques, mais aussi lecteur de DVD, pompes à eau, téléphones portables, tailles crayons à pile... Chaque nouvelle marchandise est une surprise. Il suffit de se dire :"Ils ne vont pas proposer des télés tant qu'on y est" pour que, juste après, une personne écrasée sous le poids de cartons nous en propose.

Le commerce dans le train est une des distraction principale. Je pensais lire beaucoup durant ce voyage ferroviaire mais mon esprit est occupé à d'autres choses. Si je ne regarde pas vers l'allée où circulent les voyageurs-commerçant, mes yeux se tournent vers les paysages que nous traversons. Ils ne sont ni spectaculaires, ni variés. Impressionnants seulement par leur uniformité, leur ampleur. Sur 3400 km, je traverse trois types de paysage différents.

Le premier jour, ce sont des forêts de bouleaux et des zones cultivées. Je n'apperçois pas grand chose car la voie ferrée est gardée par plusieurs rangées d'arbres. Du train, on ne voit presque rien du pays qu'on traverse, je pourrais être aussi bien en Russie, en Allemagne, ou dans les landes. Le ciel est gris, il pleut. Le soir, pause d'une heure à Samara. La gare de verre est ultra moderne, elle ressemble à un vaisseau spatial. Cette localité russe totalement inconnue dépasse le million d'habitant. Je me dis que ma connaissance de ce pays est vraiment limitée! Tout le monde a dans l'oreille le nom des grandes villes européennes ou américaines. Qui connait Samara, Nijni-Novgorod, Oufa, Perm, Tcheliabinsk ?

Le deuxième jour, au réveil, je découvre un paysage de steppes humides. Entre les arbres, qui se font de plus en plus rares, je vois des espaces immenses de prairies vertes. Le train m'emmène en croisière sur un vaste océan végétal. Les vagues sont formées par les vallons et le vent soufflant dans les hautes herbes. Pas de routes, pas de villages pendant des heures. Entre 8h00 et 20h00 le deuxième jour, il n'y a que cinq arrêts, cinq îles. Avec Thomas, nous buvons une bière pour fêter le passage au Kazakhstan. J'ai mangé très peu depuis Moscou : un peu de soupe, quelques fromages Vache qui rit, du pain et du chocolat. Cette cannette de Baltika me plonge donc dans un état très agéable. Je me couche et rêve en écoutant les variations Goldberg de Bach dans un demi sommeil. L'ivresse du voyage, de la musique et un peu, de l'alcool. Sur mon visage, j'ai un sourire serein, béat. Voilà, je suis parti. La France, Vitry, Strasbourg, les médiocres, les méchants et les cons sont déjà loin, je n'y repenserai plus pendant deux mois. Je contemple le soleil se couchant sur l'océan avant de dormir pour de bon.

Le troisième jour, on sent une effervescence dans le train. Tout s'accélère, on touche au but! La journée passe très vite, je ne sais pas encore ce qui m'attend dans la soirée avant d'arriver. Il fait chaud, le soleil écrase la steppe complètement dessechée et poussiéreuse. Plus de hautes herbes vertes, mais juste des espaces jaunes, brûlés. La lumière est éblouissante. Pendant la nuit, les tapis rouges du couloir ont été enlevés et des passagers sont couchés à même le sol. Ce sont surtout des femmes kazakhes en habit colorés et au sourire faisant ressortir des dents en or. Dans toute l'Asie centrale, hommes et femmes apprécient ce genre de bijoux.

Je réussis à sortir du train à Turkestan. Je veux respirer un peu car l'air est très lourd dans le wagon. Dehors, c'est pire. Il est 16h30 et la chaleur est paralysante. J'achète quand même quelques beignets de pommes de terre à des femmes assises dans la poussière. Des enfants vendent des glaces sur le quai.

Je remonte dans mon compartiment, le couloir est vide. Les passagères sont descendues avant la frontière ouzbèke, payant directement au chef de wagon. Il passe un coup de balai, ferme les toilettes à clé. Pour mon compagnon de voyage ouzbèke, descendre et remonter sa couchette semble de plus en plus difficile. Depuis trois jours, il se nourrit exclusivement de bonbons qu'il alterne avec des cigarettes. Le passage entre deux wagons constitue le fumoir. Les hommes font la queue pour y accéder car il ne peut pas accueillir plus de cinq personnes simultanément. C'est en arrivant au poste de contrôle que mon colocataire me passe une petite liasse de billet de mille roubles. Ca constitue une somme assez importante et je suppose qu'il craint de se les faire voler par les policiers et les douaniers. Il a bien raison.

Première vague : deux hommes en civil passent dans les wagons. Ils regardent sous les banquettes, se renseignent sur les sacs. Il discute avec l'ouzbèke, semblent négocier. Il tend le passeport et les deux récupèrent les billets placés là.

Deuxième vague : le train est arrêté au contrôle kazakh, interdiction de sortir des compartiments. Des policiers avec de hauts képis récupèrent les passeports. Pendant ce temps, des douaniers fouillent les wagons. Ils nous laissent tranquille alors qu'ils "taxent" à nouveau notre ami. Assez vite, le chef de wagon récupère les passeports. On se bouscule pour les récupérer, le train se remet en marche. Tout le monde se retrouve dans le couloir pour récupérer un peu de fraîcheur à travers les vitres trop légèrement ouvertes.

Troisième vague : poste de contrôle ouzbèke. Il fait nuit. Les toilettes sont restées fermées. Des hommes en uniforme circulent dans le train, parlant dans leurs radios. On nous pose quelques questions, on fait ceux qui ne comprennent rien pour les lasser. Ca marche mais il se reporte sur le seul ouzbèke du compartiment, qui doit une nouvelle fois payer. Un jeune gradé parlant anglais est ammené jusqu'à nous. Il reste pour nous aider à remplir le formulaire d'entrée. Abandonnant l'idée de comprendre pourquoi choisir le train et non l'avion, il nous souhaite quand même bon voyage.

Les portes et les fenêtres du train sont fermées. De toute façon, il fait très chaud dehors et seul le mouvement pourrait rendre l'air moins suffocant. Les passagers sortent maintenant des compartiments. Les policiers ont emmené les passeports. Tout le monde souffre, tout le monde ��touffe. Mes vêtements sont trempés. Je sens la sueur dégouliner dans mon dos, le long de mes jambes. Mes lunettes sont pleine de buée. Pour ressentir cette sensation, habillez-vous comme pour un hiver sibérien et allez faire un tour au hamam. Nous sommes restés plus de quatres heures dans ce four. Je reste figé pour éviter de sentir la brûlure de l'air. J'étouffe, je fonds... Un dilemne : je crève de soif mais ma vessie est prête à exploser. Je prends un peu d'eau en bouche et la garde longtemps avant de l'avaler. Elle est chaude, elle aussi. Tout le monde est tendu et nerveux. Il y a des éclats de voix. On croit qu'on rapporte les passeports mais ce ne sont que des douaniers qui viennent pour récupérer encore un peu d'argent en rackettant les travailleurs.

Enfin, le train redémarre. Les premiers courant d'air sont délicieux sur la peau mouillée. Tout le monde attend devant les toilettes, qui sont restées condamnées pendant presque cinq heures! La tête tourne, les jambes fourmillent. Les passagers préparent leurs bagages. Nous faisons la queue pour rendre les draps au chef dans sa loge. Il coche au fur et à mesure sur un de ses registres. Le train s'arrête et des passagers en descendent. Ils sont récupérés par des voiture garées le long de la voie, dans un village en pleine campagne. On atteint des zones urbaines, très éclairées.

Mardi 10 Juillet 2006, 23h45. Après environ 6500 km et 110 heures de train, me voilà arrivé dans le lieu de mes vacances! Je ne suis pas tout frais. J'ai faim, la bouche pâteuse et je suis complêtement dans les vappes. Je ne sais pas encore que faire. A cette heure, je n'ai pas envie de rechercher un hotel. Je repousse les propositions de nombreux taxis. Je tourne un peu dans la gare. Notre train semble être le dernier. Quand les passagers sont partis, tout redevient très calme. Je trouve un guichet ouvert. Le prochain départ pour Samarcande a lieu le lendemain matin, vers 8h00. Je décide de passer la nuit dans cette gare neuve et très propre.

Il y a peu de monde ici. Quelques vieux qui semblent perdus. Ils n'ont certainement pas de toit. Certains dorment, d'autres parlent tout seul. Une petite dame d'origine russe s'assoit à côté de moi. Je l'observe depuis un moment et la vois errer d'une personne à l'autre à la recherche d'un interlocuteur. Pendant la première partie de la nuit, elle restera à mes côtés, à parler sans interruption. Je lui dis que je ne comprends pas mais ca lui est bien égal. Elle parle, elle parle, elle parle. C'est très beau le russe. Elle a de la tendresse dans la voix, on dirait qu'elle chante. Je lui explique que je suis français. La voilà partie pendant une heure sur Alain Delon, à chaque phrase je reconnais ce nom. La pauvre n'a semble-t-il plus toute sa tête.

Une meute de cinq jeunes flics arrogants s'arrête en face de moi. Je suis allongé sur le banc. Ils m'invitent à leurs remettre mon sac me disant que la gare est peu sûre et que je vais me le faire voler. Je fais celui qui ne comprends pas, je m'accroche à mon sac quand il veulent me le prendre. L'un deux tente une autre stratégie, il élève la voix. je n'ai pas besoin de me forcer pour montrer mon agacement : je suis exténué, j'ai faim, j'ai sommeil et j'en ai assez de ces flics corrompus. Je reste là, avec mon sac. Je leur fait comprendre que je veillerai seul sur mes bagages, que je ne me ferai pas dévaliser pendant mon sommeil comme ils le prétendent, pour la bonne raison que je ne dormirai pas. Je me recouche sur mon sac et ils s'en vont lassés, après quelques minutes où je les ignore en restant muet. J'ai du mal à m'endormir malgré ma fatigue. Lorsque je m'achète des cigarettes, c'est un policier inconnu, plus vieux, qui s'occuppe de moi : il va directement derrière le comptoir pour se servir et il empoche l'argent! Il me donne aussi un grand morceau de pastèque. La vendeuse ne bronche pas... Je m'endors finalement sur un banc du quai. Les téléviseurs du hall me dérangeaient.

Je sursaute et me retrouve assis sur le banc avant de réaliser où je me trouve. En face de moi, les cinqs jeunes cons en uniforme. Ils m'ont réveillé avec leurs sifflets à bille. Ils ont siffler de toutes leurs forces dans mes oreilles, juste pour me réveiller et me montrer que j'ai besoin de leur protection. Je les vois là, complètement hilares. Je gueule en leur faisant signe de dégager. Je jure en anglais, en français et ils s'éloignent, morts de rire. Ma première nuit en Ouzbékistan ne s'annonce pas reposante. Depuis sept jours, j'ai passé une seule nuit dans un vrai lit. Je suis fatigué.



DANS LE WAGON



GARE DE SAMARA



STEPPES KAZAKHES



VENDEUSES KAZAKHES
FA Fabizan Regular ·
Très intéressant ton récit et bien écrit.

J'attends la suite avec une grande impatience !
Fabienne
YA Yangguizi Globetrotter ·
Tu aurais dû sortir de la gare de Tachkent et aller dans un des bâtiments à droite de la place. Ils vendent tous les képis et insignes de la police et de l'armée ouzbèke. Une fois déguisé convenablement, tu aurais pu te faire respecter... ou partir pour de nouvelles galères. 🙂

(en fait ce que je dis est con, le magasin est sûrement fermé la nuit)
OP Opai Veteran ·
Mercredi 11 Juillet 2007 : arrivée à Samarcande.

Je n'ai pas beaucoup dormi quand le soleil se lève à Tashkent. Je suis affalé sur mes sacs et la fraîcheur agréable de la nuit laisse vite la place à une chaleur mordante. C'est étrange, j'ai terriblement sommeil mais je ne dors pas. J'ai faim mais je ne mange rien. Les premiers voyageurs arrivent dans la lumière rosée. Je m'étonne de voir un couple d'adolescent s'embrasser timidement sur le banc d'à côté .

Le train est en place vers 7h00. Il s'agit de l'express Tashkent-Samarcande. L'intrérieur ressemble plus à une cabine d'avion qu'à un train européen. Les fauteuils sont larges et confortables, le sol est couvert de moquette. Quatre télévisions crachent des clips de pop ouzbèke et russe. Je tombe de fatigue dans l'agitation du départ. Mal installé, dès que je m'endors mon coude glisse de l'accoudoir et ma tête tombe. Une vraie torture! Quand donc, enfin, pourrais-je me reposer? Je suis comme ivre, je ne capte plus rien autour de moi.

Le train traverse des zones cultivées. Du coton certainement. Les usines que je vois semblent être des ruines jusqu'à ce que j'apperçoive des travailleurs qui s'y activent. Je reste la majorité du temps les yeux fermés. J'ai hâte d'arriver à Samarcande, j'ai hâte de ne plus entendre ces chanteuses brailler dans les téléviseurs.

Le train s'arrête et ma voisine, que j'avais informé de ma destination, me dit que je dois descendre. C'est allé plus vite que prévu. Tant mieux! Pressé de me poser après cette semaine de voyage, je prends un taxi jusqu'à ma guesthouse. Il tente biensûr de m'emmener autre part, il tourne en rond, ne sait où se trouve mon hôtel. Il m'énerve, comme tous les taxis! Je n'en ai jamais rencontré d'honnètes, sauf exception, un mois plus tard à Osh. Finalement, avec la carte de mon guide, c'est moi qui lui indique la route. Pas compliqué pourtant! On passe plusieurs fois devant le Registan...

Je passe une belle et grande porte en bois clair sculpté et me voilà accueilli à la Bahodir Guesthouse. Je visite le dortoir, mon lit est neuf, le matelas reste emballé dans le plastique. On m'offre le thé, des bonbons, des gâteaux, de la confiture de cassis et de framboise, du melon. C'est délicieux et cela réussi à me calmer. Deux gars arrivent. Pas très bavards. L'un des deux parle l'allemand avec un petit accent que je crois reconnaître. Je lui demande s'il ne vient pas de la région de Freiburg. Dans le mille!! Il vit là où j'ai étudié pendant six années. Le deuxième est suisse allemand, il parle peu et s'appelle Simon. Ils se sont rencontré là il y a quelques jours.

Il fait très chaud. Je décide d'aller me doucher et l'allemand me souhaite bon courage. Il se plaint de tout : bouffe dégueulasse, ouzbèke escroc, lit inconfortable, hotel bruyant, sites touristiques trop chers... Pendant ce temps, Simon se marre! Il faut dire que l'allemand se lamente mais il fait ça avec beaucoup d'esprit, il est drôle dans le rôle de l'européen habitué à son confort et incapable d'adaptation. Je ne sais pas s'il s'en rend compte, mais c'est de lui qu'on rit! Pour se consoler, il passe son temps à envoyer des messages de son portable. Je vois de plus en plus de voyageur avec un portable. Voilà bien un objet qui suffirait à gâcher mon bonheur nomade. Je sentirais comme une laisse, ce lien sattelite maintenu en permanence avec ma vie sédentaire.

Même si dans la cave, le trou qui sert de WC pollue l'air déjà chaud et humide de la douche, l'eau froide me réssucite. Je sors, traverse une rue et me voilà face au fameux Registan. Devant moi, trois medrassas construite entre 1417 et 1660. Chaque bâtisseur a voulu prendre sa place dans l'histoire en tentant de faire mieux que ses prédecesseurs. Le premier à bâtir était Ulugh Beg, petit fils de Tamerlan. Moins cruel que son grand père, il était porté vers les sciences, les arts, l'astronomie. Le malheureux fût assasiné par son propre fils pour prendre sa succession. Celui-ci se fît tuer à son tour un an plus tard! On savait s'amuser à cette époque.

Malgré les trois siècles qui ont été nécessaires à bâtir le Registan tel que je le vois, il y a une unité et le non spécialiste que je suis pourrait penser que tout a été construit en même temps. Il faut se reculer de cinquante ou cent mètres pour observer au mieux le Registan. Pour que la perspective soit idéale, les medrasas de droite et gauche penchent un peu vers l'intérieur. Je vois quatre minarets qui s'élancent et je suis ému de revoir des coupoles bleues comme en Iran. Nous sommes dans la même zones d'influence. A l'époque, L'Iran, tout comme Samarcande, appartenaient à l'empire perse. Mes yeux se perdent sur la surface lisse des faïences bleues, oranges et jaunes. Je m'approche un peu mais aussitôt un garde me siffle! Il m'indique autoritairement l'entrée et moi, je le maudis de me sortir de ma contemplation. Ce n'est pas le moment de rentrer, je reste donc en retrait et ne pénètre pas sur la place intérieur du Registan.

Je me promène un peu dans la ville. Elle est tristement banale! Il y a des monuments remarquables mais ceux-ci ne sont que des restes dans une ville restructurée et standardisée par les soviétiques. Même la vieille ville semble construite hier. Propre, fonctionnelle, régulière... Idéale pour les touristes. Mais ceci n'est pas une ville historique... C'est l'image morte d'une ville historique. Ca ne grouille pas, c'est calme, pas d'odeurs, que des lignes droites. Le grand marché est couvert. Des tables en béton sont alignées, le sol est bétonné et parcouru de rigole pour le nettoyage. Des numéros désignent chaques étals. Pas un fruit par terre, je pense que les marchés suisses ne sont pas moins asseptisés. J'exagère un peu... Les fruits y sont délicieux et les couleurs de robes magnifique. On est Asie, c'est certain mais le rouleau compresseur russe est passé par là. Je me dis que totalitaire pourrait signifier, tout partout pareil. Des grande splaces, des larges avenues, des statues, des bâtiments massifs et gris, des guichetiers qui grognent : nous sommes aussi bien à Minsk, à Moscou, Tashkent, Samarcande, Bishkek ou Dushanbe...

Je rentre tôt, fait une sièste avant le repas. Au menu, du plof ! Ce pourrait être le son que fait cet aliment en tombant dans l'estomac. Il s'agit de riz avec des carottes et un peu de viande de mouton. Stop, je devrais plutôt dire : il s'agit de graisse avec un peu de riz, quelques carottes et des traces de mouton. C'est plutôt bon mais il faut être plusieurs pour venir à bout d'une assiette moyenne. A table, des belges, des anglais, des hollandais, des japonais, une taiwanaise, quelques suisses. Certains philosophent sur la cuisine ouzbèke. La problématique est la suivante : pourquoi tant de graisse quand il fait 45°C à l'ombre ? D'autres, désespérément banals et ennuyeux, exposent leurs exploits en prenant l'air un peu détaché et revenu de tout de celui qui a vu et vécu. Je les fuis de plus en plus car il s sont prévisible et ennuyeux, sinon franchement mythomane et narcissiques. L'un deux, anglais de 20 ans est parti à vélo de son pays. Il dit qu'il n'a parlé à personne depuis un mois. Il se méfie des gens qu'il croise et préfère camper seul, en évitant tout échange. Je le trouve complètement déprimé et inintéressant. D'autres diront que la sérennité intérieure rayonnait du jeune voyageur.

Je m'endors tôt, agacé par la musique qu'écoute un groupe d'anglais buveur de bière.



OP Opai Veteran ·
Jeudi 12 et vendredi 13 Juillet 2007 : Samarcande

Je me suis couché la veille un peu déçu par la mythique Samarcande. Ma première visite ce matin sera Chah-i-Zinda. C'est un ensemble de mausolées comprenant entre autre, les sépultures des soeurs et des nourrices de Tamerlan.

Sur le chemin, je m'achète un pain. Il est rond et saupoudré de graines de sésame. Il est encore chaud, c'est délicieux.En le mangeant, je passe devant la gigantesque mosquée de Bibi Khanoum. Trop grande (l'entrée principale faisait 35 mètres de haut), elle s'est presque entièrement effondrée avant même d'être achevée. Ce que je vois a été reconstruit récemment. Chah-i-Zinda : rien que la douceur du nom me faisait envie. Je me le répète, les a et les i sont comme des bonbons au miel. Du bas de cette rue en pente, on ne voit que des coupoles couleur terre. Dès que la porte est passée, c'est splendide. Côte à côte et face à face, des broderies de céramique bleue. Une dame sort d'un tombeau et sa robe est assortie à la couleur de celui-ci. Du haut de l'allée sacrée, on peut voir toute la ville : des larges avenues, des bâtiments soviétiques parmi lesquels je tente de reconnaître les sites historiques. "Ah, derrière cette route à quatre voie, c'est Bibi Khanoun. En face de l'hôtel monumental soviétique, c'est le mausolée Gour Emir."

Je ressors de cette rue par le haut et me retrouve dans un grand cimetière. Des gens portent des arrosoirs, certains se recueillent sur les tombes. J'observe les pierres tombalesoù les visages des défunt sont gravés dans le marbre. Nombreux sont ceux qui posent en uniforme avec, en dessous, une liste de médailles plus ou moins longue. C'est ridicule! Cette fierté, par delà la mort d'avoir été l'esclave du colonisateur russe et d'avoir tué ou été tué pour lui. S'ils se réveillaient tous ces squelettes, ils retourneraient bien vite dans leur trou, certains d'avoir eu raison : la vie est plus dure maintenant et on n'est pas plus libres... C'est sans issue.

Je visite ensuite Gour Emir. C'est ici que repose Tamerlan et ses deux fils et petit fils. C'est un petit mausolée, modeste. On est sûr que le boiteux est bien là, dans une crypte souterraine, sous les dalles. Je retrouve Simon et le râleur allemand. Ce dernier reste dehors. Il ne veut payer l'équivalent de quelques euro pour ce petit truc! De toute façon il arrive à voir par la fenêtre. Et il fait trop chaud... On décide de manger tous les trois ensemble mais l'allemand (décidément, son nom m'échappe!) hésite, marchande sans fin. Pour être sûr de manger avant le lendemain, on le plante là et nous partons vers le marché avec Simon.

Le marché est très ordonné et trop propre. Je goûte les mets inconnus que me tendent les marchants. Des figues, des raisins secs, du miel, des boulettes blanches de fromage séché. Ce fromage est très salé et un boulette tient facilement dix minutes en bouche avant de pouvoir être avalée. C'est de la fêta ultra concentrée, dure comme du plâtre.

Il fait chaud à Samarcande et toutes les fontaines de la ville sont prises d'assaut par les enfants. Des garçons surtout, qui plongent et nagent dans chaque centimètre d'eau. Ca crie, ça éclabousse... C'est beau de voir jouer des enfants. Ils semblent partout pareillement insouciants.

Devant un magasin, un homme me demande par l'intermédiaire de son fils, qui parle un petit peu anglais, à quel âge on commence à travailler en Europe. Je dis : "après 18 ans". Il hoche la tête. Je lui explique que l'école est obligatoire jusqu'à 16anset que nombreux sont ceux qui font des études ensuite. Son regard devient triste. Son fils peut avoir toute l'intelligence et le talent qu'il faut, il ne pourra pas faire d'études et il trimera dans ce magasin, comme son père.

Je passe comme ça deux jours à Samarcande à alterner promenade et repos-lecture à l'hôtel. Mon premier livre est lu, je commence "Passage des miracles" de Naguib Mahfouz. Je passe aussi du temps à boire du thé et manger des confiture et du melon dans la cour intérieure de l'hôtel. Je me repose après mon épuisant voyage.

Un homme d'une soixantaine d'année vient s'asseoir à la table. Il monologue avec deux jeunes filles belges. Le sujet : les ouzbèks voleurs et fainéant. On glisse très vite vers le thème de l'immigration en Europe. Le gars est suisse et dit avoir pas mal voyagé. Et il a beaucoup appris : l'africain est sale et infantile, l'arabe est malhonnête, la brésilienne chaude et le chinois arrogant etc... Une caricature. Lorsque je rentre calmement dans la conversation, et que j'émets des réserves sous forme de questions, il se sent obligé de préciser : "ah non non, je ne suis pas raciste". Puis le pauvre bougre me parle de sa dépression. Pendant ce temps, les deux filles se sont éclipsées! Elles n'en pouvaient plus, on en reparlera ensemble le soir au repas lorsque je leur demanderai l'asile pour être loin du vieux xénophobe. J'oubliais : le vieux méchant, français vivant en Suisse est marié. Le grand amour, le vrai. Sa femme? Une centre - américaine de 24 ans! Voilà, tout est dit!

A part cet individu, il y a un finlandais à casquette rose qui hante les lieux! Il parle anglais avec un accent que je pense être très aristocrate. Il connaît tout sur tout et pour cause : Il a au moins sept doctorats, parle autant de langues, est professeur à Oxford et vit en Chine. Je sais tout ça car c'est écrit sur sa carte de visite qu'il distribue à tout le monde!

Le dernier soir à Samarcande, je sors revoir le Registan. Je rencontre un garçon de 19 ans qui parle couramment allemand. Il a vécu deux ans en Allemagne dans le cadre d'un échange. Il rêve de faire traducteur ou guide. Il passera le concours et c'est évident qu'il devrait réussir, vu son niveau exceptionnel. Mais lui doute de sa réussite : il n'a pas les moyens de payer le jury pour qu'il lui donne une bonne note! La corruption, partout. Il me parle du service militaire, obligatoire. Mais pour 200$ cette obligation disparaît. "De toute façon" me dit-il, "dans ce pays, il n'y a même pas assez de fusil pour tous les appelés".

Le Registan est aussi beau la nuit. Pendant quelques heures, les coupoles bleues sont éclairées et renvoient une image irréelle. Quel décalage entre cette beauté intemporelle et la délinquance d'état qui tire tout le peuple vers le bas et ne construit rien.



OP Opai Veteran ·
Salut...

Non, à aucun prix je n'aurai voulu ressembler à ces individus!! C'est drôle, j'ai pensé à toi à Karakol (Kirghizistan). Ben oui!! Il y a là un magasin d'antiquité qui vend tout ce qui te plaît... De vrais drapeaux d'époque, des habits, des affiches...

Opai
NA Natombi ·
J'adore la manière dont tu raconte. Les petites anecdotes (la petite dame dans la gare qui te parle de Delon...) ça me donne l'impression de faire parti du voyage. J'ai une carte du monde accroché au mur et je regarde à chacune de tes étapes où celà se trouve et je suis un peu plus dans le voyage. Il est possible, si celà n'est pas indiscret, de connaitre le budget total que tu as eu pour tout celà (train, nuit à Moscou, nourriture...). J'attend avec impatience de lire la suite, pour pouvoir réver un peu plus.
"Plus son objectif est grand plus il est simple à atteindre. Moi mon objectif c'est un continent; l'Afrique..."
OP Opai Veteran ·
Merci beaucoup Natombi, voici la suite!
OP Opai Veteran ·
Samedi 14 Juillet 2007 : Samarcande-Boukhara

Au petit déjeuner ce matin : riz au lait, grande portion! Hier c'était lentilles et avant hier, semoule au lait... Mais pourquoi donc des choses si lourdes? Il est 7h00 et il fait déjà très très chaud. Alors que je mange, Simon me dit au revoir. Il part aujourd'hui vers le Tadjikistan. On a peu discuter mais j'ai comme le sentiment que je vais le retrouver un peu plus loin, un peu plus tard. L'envie aussi, car je sens qu'on pourrait bien s'entendre. Et je ne dis pas ça après coup!

Sous un soleil qui cogne, l'estomac et le sac lourds, je pars vers une grande route d'où je prends un minibus pour la gare routière. Lorsque je monte dans le minibus, on me fait de la place. Rapport sans doute à la forte inertie de mes bagages. Je n'en crois pas mes yeux lorsque je vois affiché des tarifs, à droite du chauffeur.

J'arrive à une gare routière ou les chauffeurs de taxi me disent naturellement qu'il n'y pas de bus... Je les hais, au plus profond de mon âme. Quelqu'un m'indique tout de même que pour Boukhara, c'est en face, à 200 mètres de là. Un bus stationne, il vient de Tashkent et va dans ma direction. Je monte...

Les sièges ont été retirés de la moitié arrière du bus. Il y a là des gros ballots de tissus. Je trouve une place assise dans la dernière rangée. Quand le moteur démarre, les passagers, des jeunes hommes, remontent et vont s'installer, se vautrer sur les ballots. J'hésite un moment à les rejoindre car ça m'a l'air vraiment confortable. Mais quelque chose me fait abandonner cette idée. L'intuition?

Très vite, les passagers à l'arrière ouvre les canettes de bière qu'ils ont achetés pendant la pause à Samarcande. Ils boivent vite et fort. Après vingt minutes, plus de bière... Ils commencent la vodka, il est 8h30. Conséquence : à partir de 9h00, ils font arrêter le bus toutes les cinq minutes pour soulager leur vessie. Ils ont le regard bien vide, ils ont l'air abrutis. Ils sont une vingtaine et aucun n'a envie de pisser en même temps. Les passagers plus sobres perdent un peu patience. La vieille dame à côté de moi les regarde d'un air désolé.

J'avais eu de la chance jusque là, ils ne m'avaient pas remarqué... Au quatrième arrêt, ça ne loupe pas. Un gars a encore assez de présence d'esprit pour voir l'étranger que je suis. Dans ce bus, je suis l'élément exotique! Ses yeux ont du mal à me fixer. Il appelle un de ses amis censé parler un peu anglais. Je ne comprends rien, il hurle et postillonne de plus en plus. Lorsque je tourne la tête dans l'autre sens et fais mine de dormir, il me frappe sur l'épaule. Quand je parle, ils se marrent bêtement. Après une demi heure ils se calment et repartent sur leurs ballots.

Un peu plus loin, alors que je m'étais assoupi en regardant le paysage assez monotones, des voix me réveillent. Il y a un échange entre un homme assis devant et un autre couché à l'arrière. Je ne saisi pas où est le problème mais je pense qu'il s'agit des pauses-pipi, qui se poursuivent et nous mettent très en retard. Finalement, le jeune se lève et se rapproche. Il se fait plus menacant, tend ses bras, veut se battre. Il a du mal à tenir debout, je ne parie pas sur lui. Vu ma place, je profite pleinement du spectacle. Ca gueule mais heureusement, aucun coup n'est échangé. Spectacle pathétique. Là, j'avoue que j'ai du mal à aimer les locaux. Vous savez, ceux qu'on la chance de rencontrer dans les transports en commun...

Voilà pour le voyage. La plupart des passagers descendent un peu avant Boukhara chargés comme des mules avec des sacs de tissus, des télés, des casseroles. J'arrive vers 15h00. Jusqu'à mon hôtel, le Nodirbek, je vois surtout des grandes avenues. Mais je remarque aussi des parcs, des jardins et des fontaines. Il fait très chaud. Je me douche et me couche encore mouillé sur le lit, avec la climatisation, un plaisir intense! L'hôtel est vraiment chic et j'ai même une chambre seule avec la salle de bain.

Je sors me promener, manger quelques chachleks. La première impression est bonne, le centre ville a une certaine unité, contrairement à Samarcande. A chaque coin de rue, une medresa ou une mosquée. Dans une rue proche de la mosquée Kalon, des gamines d'une douzaine d'année vendent des poteries. Je suis complètement bluffé par leur pratique du français. Elle le parle très bien. Et pas uniquement les phrases touristiques habituelles. Leur accent est irrésistible et elles en usent pour convaincre les touristes, tous autant séduits que moi.

Je grimpe en haut du minaret Kalon. Seul, je regarde le soleil se coucher. Deux hollandais qui "font" l'Asie centrale en 12 jours me rejoignent. Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, en meute et en courant. Evidemment, ils n'ont pas le temps de rester plus de 10 minutes. Je profite donc des couleurs dans le silence. Au moment même où le soleil disparaît, je sens un léger souffle de vent sur mon visage.

Un russe de Tashkent se promène, sa guitare sur le dos. Pour se payer le voyage, il vend ses CD gravés. A la tombé de la nuit, nous sommes assis ensemble avec quelques commerçantes et nous écoutons ses plaintes chantées. C'est très beau. Le russe est un langue qui émeut, naturellement.





YA Yangguizi Globetrotter ·
ah ah, les vendeuses de poterie. Je vois très bien de qui tu parles. Moi aussi leur niveau de français m'avait bluffé, surtout quand elles proféraient des insanités en parfait français du 9-3 quand je refusais d'acheter leurs marchandises. 😛
OP Opai Veteran ·
Dimanche 15 Juillet 2007 : Boukhara

Petit déjeuner dans le sous sol de l'hôtel. Au menu, rien de neuf : lentilles, oeufs au plat, pain, thé. Je suis le seul électron libre au buffet. Il y une quinzaines de moutons qui gravitent autour de leur guide. Je me retrouve assis à la table du chauffeur et de son fils.

Un peu de sociologie. J'ai vu cette structure de base dans tous les groupes, à l'école, au boulot, dans certaines fêtes... D'abord, il y a "Monsieur je sais tout". Il a appris les guides par coeur avant de partir. Normal, il a le temps, sa vie est d'un mortel ennui. Il aurait bien aimé être universitaire, archéologue, historien mais il n'est rien de tout cela. Alors, il étale sa science devant son public captif. C'est sa minute de gloire. Mais très vite, personne ne l'écoutent plus et il ne peut pas ne pas s'en rendre compte, c'est triste. Pour seules réactions des "heinhein" et des "mmhh".

Ensuite, il y a le comique. Il accompagne Madame pour lui faire plaisir mais il aurait préféré rester à s'occuper de son jardin. Les mosquées, les timourides, il s'en fout. Alors, il cherche et trouve parfois le bon mot. Peut-être est-ce aussi un moyen pour cacher son complexe. Il se croit inculte et inférieur aux autres. Il force donc le trait, fait l'idiot pour éviter que ses camarades ne pensent qu'il l'est vraiment.

Il y a aussi le râleur. Il fonctionne souvent en binôme avec sa femme et en vérité, c'est elle que tout indispose. Lui s'en fait le porte parole, il se plaint de tout et en veux pour son argent. En vérité, ça lui est bien égal que la douche n'ait pas assez de pression mais il a son image de mâle à défendre. A lui, on ne la fait pas.

Enfin, il y a le couple guide-chauffeur. Ils ont préparé des petites blagues pour occuper et détendre leurs petits touristes. Ils font les même depuis qu'ils se connaissent. Et ça marche. A chaque vanne, on entend des "oh, quand même", et des "hôhôhô".

"Dans dix minutes, rendez-vous dans le hall avec les valises" ordonne le guide en tapant dans le dos du chauffeur (apparemment, on lui a donner le rôle du fainéant qui aime traîner aux repas). Tout le monde se lève et c'est comme ça que je me sépare de mon petit groupe de français. Ils n'ont pas répondu à mon bonjour, ils ne m'ont pas adresser un seul mot. Je ne suis pas de leur monde centré sur lui même et ses quinzes survivants!

Je passe ma matinée à me perdre dans les rues de Boukhara. J'aime bien cette ville. Je tombe par hasard sur un marché. Des pastèques énormes sont vendues directement depuis la benne d'un camion. Je goûte des beignets aux patates. Les commerçants, surtout des femmes, se protègent du soleil sous des parapluies. On est loin du marché couvert de Samarcande. Ici, on marchande à même la terre battue. Le marché est petit. On y trouve essentiellement des légumes, des ustensiles de cuisines, des habits et des gadgets made in China.

Je me repose quelques minutes sous le vieux porche cadenassé d'une medressa en ruine. En partant, je fais quelques photos. Un vieil homme rapplique. Il me fait comprendre que je dois le payer lui pour prendre la porte en photo! Je rigole et je pars. Le gars a l'air déjà bourré. Je trouve toujours ça pathétique quand même les vieux se mettent à ces pratiques de taxer les visiteurs. Les enfants, je peux comprendre, même si ça me désole aussi. Je me rappelle de ce vieux bédouin à Palmyre qui m'avait "offert" une tasse de thé et qui m'avait ensuite harceler pour obtenir des dollars! Ravage du tourisme de masse, cela n'était arriver nulle part ailleurs en Syrie.

Le soleil au zénith, j'ai accepté l'invitation d'une charmante jeune fille à regarder ses tapis et ses broderies. Je lui dit d'emblée que je ne souhaite rien acheter. Elle comprend, abandonne ses marchandises, s'éponge le front et s'assied. Elle sort de son rôle de vendeuse et devient une fille de mon âge. C'est marrant, son regard, sa voix et ses traits changent dès qu'elle arrête de me vendre ses articles. Elle parle un peu français mais nous communiquons en anglais. Elle est employée et sa chef est une fille de 24 ans. Celle-ci a un copain français qui vient souvent en Ouzbékistan et elle est actuellement en France. Je regarde l'album photo de son précédent séjour dans mon pays. Elle pose sous la tour Eiffel, devant Notre Dame... La petite soeur de la jeune propriétaire se joint à nous. Elle m'explique que c'est la dernière fois que sa soeur part pour l'Europe. Sa mère ne veut plus la laisser partir. Je passe un bon moment heures à discuter, à me taire parfois, quand des clients s'approchent. On m'offre aussi le repas, je promets de repasser dans la soirée, ce que je fais.

Le soir, je décide de m'éloigner de la place Lyabi-Hauz, en espérant trouver de meilleurs chachleks (brochettes de viande) ailleurs. Un jeune me conseille un parc, en dehors de la vieille ville. Il me suffit de suivre les canaux, toujours tout droit. Après une vingtaine de minutes, je me retrouve effectivement dans un grand parc et je trouve assez vite de quoi me restaurer. A la table en face de la mienne, deux hommes se goinfre en buvant de la bière et une bouteille de vodka. Je décline leur invitation à trinquer avec eux. Au fond de la terrasse se trouve deux femmes avec trois enfants. Elles semblent regarder tout le temps ailleurs avec un air préoccupé. On sent une tension. Seuls les enfants mangent. J' imagine diverses histoires, les unes plus tragiques que les autres. Cela m'occupe pendant tout le repas!

Je rentre dans la nuit noire. Peu d'éclairage dans les rues. Parfois, deux ou trois femmes sur le pas de leurs boutiques. Une femme m'adresse la parole, je m'arrête et parle également. On ne se comprend absolument pas. Les autres se marrent et me font signe qu'elle est folle. Je n'en avais pas l'impression. Souvent en Ouzbékistan, on me fera comprendre par des gestes qu'une personne a perdu sa tête. A moins que porter son index à sa tempe signifie autre chose. Tout comme le geste de trancher la gorge dans le train Moscou-Tashkent!

Il fait très sombre, on ne connaît plus ces nuits dans les villes européennes. Je glisse dans de la terre récemment arrosée. J'entends des chiens courir, je ne les vois pas. Je saisi quelques pierres, au cas où. Ridicule, je ne les remarquerais que quand ils seraient sur moi. Purs fantasmes. La nuit me rend parfois paranoïaque, elle amplifie mes phobies. Je parviens sans encombre à mon hôtel, retrouve Naguib Mahfouz pour quelques pages puis je m'endors.





OP Opai Veteran ·
Lundi 16 Juillet 2007 : Boukhara-Samarcande

Déjeuner rapide sans groupe aujourd'hui. Je demande mon chemin à l'accueil de l'hôtel. D'abord faut-il savoir vers quelle gare routière aller. Finalement, on me déconseille de m'y rendre à pied. Trop loin, trop chaud. A ce que j'ai compris cela ne doit pas faire plus de 4 ou 5 km, et c'est presque toujours tout droit.

En route donc. Sur le chemin, je demande confirmation de mon orientation à des vieilles dames. Plus on s'éloigne du centre, plus le prix des bouteilles d'eau diminue! Me voilà finalement à la gare routière. Aussitôt, des taxis et des minibus veulent m'embarquer. Ils ne savent même pas où. Je trouve finalement le bus. Il est là, prêt à partir. Il ne manque plus que le chauffeur. Première alerte : moteur en marche, ordre d'embarquer... On attend là, 15 minutes, il fait chaud. On redescend finalement. Deuxième alerte, même scénario. Son assistant passe son temps au téléphone. Il ne semble pas savoir où il se trouve! Après deux heures d'attente, le voilà enfin, comme un prince. Tout le monde l'attend, le moteur tourne. Il n'a qu'à s'installer et démarrer. Le bus sort lentement de Boukhara, s'arrêtant là où des passagers potentiels attendent en bord de route. Le retour est très calme. Je somnole, le temps passe vite. C'est une de mes activité préférée : déconnecter en voyant (et non en regardant) le monde défilé derrière la fenêtre. Je suis complètement détendu, mon corps dort, ma tête travaille mais je ne guide plus mes pensées.

Je passe une dernière nuit à Samarcande. Je retourne au même hôtel et je suis plutôt surpris de voir une serviette et un T-Shirt suspendus dans la cour. Ils ressemblent vraiment aux miens. C'est idiot, ce n'est qu'après un peu de temps, que je me rends compte qu'ils m'appartiennent. J'ai cru un instant à une coïncidence! C'est bon de rêver...

Je me promène un peu, mange une glace. Je rencontre un guide revenu d'une mission avec un groupe d'allemands. Il est fatigué. Nous mangeons ensemble dans un parc. Il commande vingt grammes de vodka, nous les buvons ensemble. Je fête mon arrivée prochaine au Tadjikistan.

Sur le chemin du retour, je regarde un grand spectacle : un mariage. C'est la saison, il y en a tous les jours. Un jeune homme m'invite à entrer. C'est impressionnant. Au fond, une scène avec environ cinq musiciens et deux chanteuses. Des caméras filment les artistes, je me place derrière la console de mixage et d'enregistrement. Deux techniciens suivent le spectacle sur plusieurs moniteurs. J'estime à trois cents personnes le nombre de convives. Ils sont installés autour de tables rondes. Celles-ci sont posées sous des tentes. Sur chaque tables, de l'eau, de la bière et une bouteille de Whisky. Au bas de la scène, les invités défilent devant la mariée en pleurs. Ils lui donnent des billets de banque. Je retrouve là le garçon germanophone rencontré quelques jours plus tôt. Devant mon étonnement devant tant de moyens, ils m'explique que pour un mariage normal, il y a entre 5 et 7 fêtes de ce type! Le marié seul avec ses amis, puis la mariée seule, les deux familles ensemble, sans la mariée et ainsi de suite. Les deux époux ne sont réunis qu'à l'occasion de la dernière fête. Pour ces festivité, on fait venir des musiciens de talents et la chanteuse ici présente est une des stars du moment en Ouzbékistan. Je retourne vers mon hôtel en passant devant le Registan. Je fais quelques photos de nuit, j'entends encore la musique du mariage.

Quelqu'un ronfle dans une chambre à l'étage. C'est un son profond, très fort, qui résonne dans la cour. Il me berce et je m'endors finalement, seul dans un dortoir. J'ai rêvé de l'Ouzbekistan depuis quelques années. Depuis des mois, j'étais excité à l'idée de découvrir ses splendeurs. Voilà, c'est déjà fini, je pars demain de bon coeur pour le Tadjikistan. Un autre voyage commence.

PA Pampelichkaa Regular ·
super!! j'aime beaucoup ton écriture... mais où est la suite?😊
Népal, Inde, Roumanie, Kirghizistan, Irlande, Asie Centrale via la Turquie et l'Iran en mercedes 310D James Cook, le tout en famille
OP Opai Veteran ·
Mardi 17 Juillet 2007 : entrée au Tadjikistan : Samarcande - Penjikent- village minier.

C'est plein d'énergie et de curiosité que je me réveille. En vingt minutes, me voilà prêt à partir. Un jeune de l'hôtel me montre, à quelques pas de l'hôtel, où se trouvent les minibus pour la frontière. Je discute le prix, il traduit. On tombe d'accord avec le chauffeur mais, le minibus mettant un certain temps à se remplir, il me propose de partir quand même, en me faisant payer les places vides, bien entendu! Hors de question, j'ai du temps et j'aime attendre! J'en profite pour regarder la ville et le ciel, pas encore écrasés par une lumière crue, je dirais même acide, piquante. Elle aplatit tout dès neuf heure du matin.

Nous partons enfin. La route jusqu'au poste frontière est une longue ligne droite. On traverse des villages et il y a de nombreux marchés. Les passagers restent rarement plus de quelques kilomètres. Ils sont lourdement chargés. Il y a surtout des femmes. A côté de moi, un vieil homme s'installe et reste plus longtemps. Il est énorme et a même du mal à marcher. Je l'entends respirer, vite et fort. Au moment où je me demande s'il arrivera vivant à destination, il sort un sachet plastique de tabac à chiquer. Il se verse la poudre verte dans la paume puis se jette la prise dans la bouche. Le chauffeur fait de même. Tous deux discutent mais sans articuler, en laissant la langue collée aux dents du bas. Cela donne quelque chose d'assez comique, surtout si on ajoute l'aspect gonflé de leurs joues. On dirait qu'ils viennent de se faire arracher des molaires. Régulièrement ils crachent des grosses flaques vertes par la fenêtre. J'ai goûté à ce mélange de tabac et de chaux à Samarcande. Ca pique beaucoup, au point de me tirer des larmes! La chaux est là pour taillader les muqueuses de la bouche et faire passer les substances du tabac dans le sang... L'effet ? La tête m'a tourné quelques secondes, mais je crois que c'était plus à cause de la douleur!

Le vieux s'allume une cigarette après avoir recraché tout son tabac! Il tire fort dessus, entre deux quintes de toux. L'avenir, c'est le tabac à priser ou à chiquer : plus de problème dans les cafés, plus de tabagisme passif. A moins que les molards ne soient eux aussi nocifs!

La voiture s'arrête, me voilà au bout d'une jolie petite route de campagne ombragée par de grands arbres. Il me faut dix minutes pour sortir du pays. Au premier essai, l'agent râle parce que je n'ai pas rempli de déclaration de douane de sortie. Très bien, j'en rempli une et la lui tends. Il ne la regarde même pas et l'empale sur un pic. Je me demande où finissent tous ces papiers. Cela sert à chauffer les résidences d'hiver de Karimov ?

Je rejoins le poste tadjik à pied. Ce n'est pas une construction en brique comme de l'autre côté mais une suite de bâtiments de chantiers, des espèces de conteneurs tenant sur des roues crevées. Contrôle du passeport dans le premier, déclaration de douane (en double exemplaire) dans le second, tampon d'entrée dans le troisième et inscription sur un registre spécial. Je suis le quatrième étranger à rentrer ici après Simon, passé quatre jours plus tôt. je lis son nom sur le registre. Je termine par le quatrième conteneur, contrôle du tampon et du passeport. Voilà, je suis au Tadjikistan et j'aimerai bien continuer ma route!

Je m'assieds sous un arbre. Comme des vautours, les chauffeurs ne tardent pas à rappliquer. Ils me proposent des tarifs exorbitant pour rejoindre Penjikent. C'est la folie, cent dollars pour moins de cinquante kilomètres ! Je me content de secouer la tête, de soupirer et de rire. Eux aussi se marrent, et les prix descendent proportionnellement à la durée de mon silence. Je mange tranquillement et j'attends : j'ai repéré un groupe de russes à la sortie de l'Ouzbékistan. Ils sont un peu long car ils sont nombreux et très chargés. Mais ils ne vont pas tardé.

Effectivement, ils arrivent, portant des sacs énormes, des bouteilles de gaz, des quantités d'eau... Tout naturellement, après ces efforts, ils viennent eux aussi sous l'arbre. Prise de contact en douceur, opération séduction! Ils vont dans la même direction que moi et attendent leur mashrutka (minibus 4X4 increvable!). C'est un groupe de huit alpinistes qui partent pour deux semaines dans les Monts Fans, accompagnés d'un guide venu en 4X4 de St Petersbourg. Je ne suis pas toujours à l'aise face à la froideur de certains russes mais là, ils sont vraiment chaleureux. Nous parlons de St Petersbourg, et à leur réaction lorsque je leur dis que je suis pianiste, je me dis intérieurement que j'ai trouvé un véhicule! Effectivement, ils ne tardent pas à me proposer de me joindre à eux. Il reste de la place. Je descendrai en cours de route, on verra bien où!

Première étape, Penjikent. Pendant deux heures, je me promène dans le marché et les rues de la ville. L'atmosphère me plaît beaucoup. Les gens me prient de les photographier. Les femmes sont souriantes. Je change un peu d'argent et me trouve bien pauvre : fini les liasses de billets ouzbèks sans valeur. Penjikent est la ville de naissance du poète perse Rudaki. Je me souviens des avenues et des parcs Rudaki en Iran. Contrairement aux pays qui l'entourent, le Tadjikistan est de culture perse et non turque. J'ai tant aimé l'Iran et je me sens déjà bien dans cette ville... Ca promet! Les alpinistes font des provisions pour leur expédition. Je les aide à porter des l'eau, des pâtes, des boîtes de conserves et de la bière.

Le guide, un barbu trapu aux cheveux longs, joue très bien son rôle de meneur. Il a des beaux gants en cuir pour conduire sa belle Land Rover. Sous cette apparence une peu rustre, il est très gentil et à l'écoute, dans la limite de nos capacités linguistiques. Il s'impatiente car ses brebis tardent à revenir. Je perds aussi un peu patience car il fait vraiment chaud. Je suis planté là de peur de les perdre! On avait dit rendez-vous à 12H30. Il est 13H30 quand je les vois enfin remonter la rue, des victuailles dans une main, de la bière dans l'autre.

On repart enfin après une petite pause dans une station essence à la sortie de la ville. Aussitôt, la route commence à monter. Elle se dégrade aussi. Très vite, la chaussée est formée de 50% de trous et 50% de bosses. Ca zigzague, ça cogne. Un coup, c'est la tête qui cogne le plafond. L'autre, c'est la colonne vertébrale qui se tasse dans le siège. J'en ai plusieurs dois le souffle coupé. Les paysages sont splendides. On me demande si j'ai soif... On me propose une bière. Offre que je décline car sous cette chaleur, cela m'endormirai. Or, il est impossible de dormir à cause de l'état de la route et surtout de la beauté du spectacle!

Pause repas au bas d'une cascade. On commande une soupe et des crudités. Les filles découpent une pastèques et me grondent presque car j'attends leur invitation pour me servir. Les toilettes méritent un mot : à flanc de falaise, un trou dans un plancher. A travers, on voit la rivière, cinquante mètres plus bas. Cette cause alliée à l'odeur des lieux me rendent extrêmement rapide! Petit rafraîchissement à la cascade puis je repars, tête et bras mouillés.

La route continue à travers la montagne. On monte le long de la vallée du Zeravshan, rarement au bord de l'eau, souvent suspendu au dessus de ravins. Les ponts se succèdent sur une eau très tumultueuse . Le courant est énorme et on le sens gronder jusque dans la voiture. On traverse des villages, des zones cultivées. Cela paraît bucolique, dans le genre été de mon enfance, à courir dans les prés (enfance imaginaire, avant l'ère des machines et des cultures intensives).

On passe, on ne fait que passer. Tout ces villages, je les aperçois par la fenêtre de la mashrutka. Et en plus, je dois me pencher! Plusieurs fois, j'ai envie de crier stop! Je suis heureux d'avoir trouvé un véhicule mais un peu frustré de passer si vite. En fin d'après midi, nous nous arrêtons dans une petite ville, après Ayni. On se gare dans une cité : quatre ou cinq immeubles d'habitation de types soviétique. Les mêmes qu'à Minsk ou Belgrade. Des enfants jouent dehors, un homme récupère les passeports des russes. Il est l'heure de se séparer : les alpinistes vont continuer leur route et moi, je partirai demain vers Dushanbe. L'homme veut bien m'accueillir chez lui. C'est une idée du guide, je pense qu'il avait prévu cela depuis la frontière... Je me laisse faire!

Il règne une atmosphère triste. L'homme, la cinquantaine, est dentiste. Nous nous asseyons sur un épais tapis et sa fille nous sert thé, bonbon, raisins secs et amandes. La femme et les deux autres filles du dentistes sont absents. Sur l'étagère, je trouve des livres de Tolstoi, Dostoïevski et d'autres auteurs russes. Il y a aussi des anthologies de po��sie persane et du Emile Zola. C'est là peut-être une des réussite de l'URSS : rendre le niveau culturel moyen, très élevé. Je lui demande si je peux visiter la ville. Il me dit qu'il fait nuit, qu'il n'y a rien. Nous sortons quand même. L'homme rayonne de tristesse. Il ne sourit jamais et semble vraiment dépressif! On fait un petit tour dans l'air frais du soir. C'est bon, après le four d'Ouzbékistan. Mon hôte ne veut pas aller dans ce qui ressemble à un marché, puis, quand on revient il me dit très lentement: "So, that's it".

Le village est né et vit grâce à une mine. Tous les hommes y travaillent. En rentrant nous sommes passé devant un pont. Il est barré à la circulation, il tombe en ruine. Les piétons l'empruntent en marchant d'une planche à l'autre. Du rafistolé. Des espaces atteignant parfois vingt centimètres. Vingt ou trente mètres en dessous, des rochers et de l'eau sauvage.

La fille est en train de cuire du pain dans un petit four électrique posé sur la moquette de la chambre du père. Un frigo se trouve à côté. Je ne vois pas de cuisine. Après le bruit fracassant des torrents c'est l'eau des toilette qui fuit et qui siffle doucement, continuellement. En hiver, on accroche des couvertures et des tapis partout. Je n'ose pas imaginer la température ici et la qualité de l'isolation...

Je m'endors dans ce village dont j'ignore le nom. Je l'ai peut-être demandé au dentiste puis oublié, mais peut-être ne l'ai-je jamais connu. Les voitures pour Dushanbe partent très tôt de la route principale et elle se trouve de l'autre côté du pont en ruine. Je pense à ça en m'endormant...



dans les fan



marché de Pendjikent



la fameuse mashrutka, minibus 4X4 increvable!
MÉ Mékong Globetrotter ·
salut Opaï je viens de lire ton carnet sur des endroits que je ne connais pas. J'aime beaucoup ta manière de raconter une histoire. à bientôt pour la suite de ton voyage Eric
http://www.flickr.com/photos/mekong69/sets/ http://www.youtube.com/watch?v=X-UPh_7iIlQ
OP Opai Veteran ·
Salut Mekong

Merci beaucoup! Allez, je mets la suite... Ca grimpe, ça grimpe.

Au fait, l'été prochain, changement de programme, ce sera l'Inde (Ladkh et quelques villes : Amristar, Varanasi)

Opai
OP Opai Veteran ·
18 et 19 Juillet 2007 : arrivée à Dushanbe.

C'est mon hôte qui me réveille alors qu'il fait encore nuit. J'ai dormi d'une seule traite sur un tapis, bien au chaud sous de nombreuses couches de couverture. Nous mangeons rapidement avant qu'il m'accompagne vers la route de Dushanbe. Le soleil se lève à peine, il fait frais.

Voilà, me voici devant ce reste de pont. Mon état encore endormi m'aide à le passer sans trop penser. Mais même sans être complètement réveillé, je vois le torrent et les rochers sous mes pieds. Je vois aussi les planches branlantes et les clous arrachés.

Nous voilà au bord de la route. Le soleil naissant se reflète dans la poussière. Entouré de hautes falaises, ses rayons de réchauffe pas encore le village. Il y a là un vieil arrêt de bus : deux murs et un toit en béton. J'en verrai dans tout le pays. Parfois, ils sont décorés de mosaïques ou de sculptures. C'est un vestige des temps où des bus passaient partout. Ou peut-être juste une bonne blague soviétique : des arrêts de bus dans tous les villages, même les plus reculés, en attendant les bus eux même. Mais ça ne m'étonnerait pas qu'il y ait eu des services de transports à cette époque.

J'arrête un camion, puis un second. Ils ne vont pas vers Dushanbe, ils viennent de la mine. Le dentiste chez qui je viens de passer ma nuit arrête une niva. C'est un petit 4X4 russe. Il s'agit du taxi collectif qui rejoint Dushanbe. Nous nous mettons d'accord sur le prix et sur le fait que je veuille m'asseoir à l'avant. Mon hôte part. Je remarque pour la première fois qu'il boite. Il est habillé d'un pantalon et d'une veste noir usé et blanchi par la poussière. C'est triste, à l'image de ce village minier à l'agonie.

En route. A la sortie du village, la route redevient un terrain de cross. Des trous, partout des trous. Très vite nous commençons notre montée, le paysage est magnifique, très vert. A l'approche du col, la route passe au milieu d'une coulée de glace d'au moins quatre mètres de haut. La voiture peine un peu, on s'arrête parfois pour refroidir le moteur. Les quatre autres occupants de la voitures sont très gentils mais nous parlons très peu. Ils semble comprendre que je veux contempler ces montagnes. Arrivé au col Anzob (3372 mètres), on découvre des crêtes enneigée. Je suis la route qui nous fera descendre de là. Elle serpente à flanc de montagne, pour arriver dans un village, tout en bas, au fond d'une vallée. Il y a aussi un grand chalet en bois, on pourrait être en Suisse!

A la descente, nous croisons quelques camions qui nous font frôler à chaque fois le ravin. Le soleil est éblouissant, des ruisseaux traversent la piste. Arrivés en bas, la chaussé se dégrade. Je ne pensais pas que cela soit possible. Une route ou un tunnel est en construction, nous empruntons donc un itinéraire parallèle, façonné grossièrement car provisoire.

Ce sont des chinois qui bossent ici. J'ignorais à quel point ils sont présents dans la région, en deux mois, j'en verrai sur tous les chantiers. Ils viennent avec leur savoir et leurs outils mais ils viennent aussi avec leur main d'oeuvre. Il y a régulièrement des baraquements en bord de chantier. Ils ne se mélangent pas à la population locale, qui restent sans doute des barbares à leurs yeux! Les chinois construisent des routes, ce qui leur permettra sans doute de mieux pénétrer le marché et de faire de l'Asie centrale une région satellite.

Peu avant Dushanbe, nous nous arrêtons pour nettoyer le véhicule. Il était rouge, le voilà blanc de poussière. Un gamin l'arrose et l'éponge contre quelques somanis. Un torrent court en contrebas, deux enfants passent sur deux ânes.

Il fait chaud à Dushanbe, le soleil est à son zénith. Je trouve sans difficulté le bus qui me déposera au centre. J'indique ma destination : avenue Rudaki. Le chauffeur acquiesce. Effectivement, dès la sortie de la gare routière, nous suivons cette avenue. Et elle est longue, très longue! Il y a peu de circulation. En passant j'essaie de voir le numéro des bâtiments qui défilent lentement, certains étant long de cent mètres. Je loupe le numéro 24 et descend au 28. Deux maisons d'écart, seulement, me direz vous... Je marche une bonne dizaine de minutes dans une chaleur immobilisante.

Une babouchkas m'accueille derrière sa vitre. Elle me parle entre de longs soupirs. Ses yeux quittent rarement l'écran tété du fond de la pièce. Manifestement, je la dérange. Je lui pose quelques questions sur l'enregistrement obligatoire. Elle me tend un papier, me dit de repasser plus tard. Cet hôtel ressemble à un théâtre ou un opéra. Des hauts plafonds, des tapis rouges, de larges escaliers de pierre blanche. Il a tout le charme d'un palace à l'abandon. A l'étage, une autre dame, plus chaleureuse, note mon nom sur un registre et ouvre ma chambre. La fenêtre donne sur une place animée. Derrière des jets d'eau et une rangée d'arbres, je devine l'opéra national. Je me réjouissais de prendre une douche froide. Pas de pression, je me mouille au lavabo et inonde la salle de bain et le parquet de la chambre.

Pour voyager dans les Pamirs, il faut un permis spécial en plus du visa (le permis GBAO). Je l'ai réservé depuis la France par l'intermédiaire d'une agence kazakhe. Celle-ci m'a donné deux numéro à appeler à mon arrivée. Me voilà donc à la recherche d'un téléphone. Il y a en a partout. Il s'agit d'ancien téléphones publiques, sur le modèle de nos cabines. Les fils ont été arrachés et reliés à des téléphones normaux. Des jeunes veillent et encaissent. Le premier numéro ne fonctionne pas. Je tombe sur le messagerie du second. Deuxième essai quelques minutes plus tard : une femme répond. Nous ne nous comprenons pas. Derrière j'entend des rires et une télévision. J'épelle mon nom, dis "permit" et "GBAO". Rien à faire, je raccroche après dix minutes d'essais. Je suis mal!

En voyage, tout s'arrange... C'est du moins ce que je crois. Or, il suffit d'y croire. En voyage, on a aussi de la chance. Et quand on a pas d'autre choix, on est bien forcé de trouver des solutions.

En attendant de la trouver, je vais manger dans un restaurant géorgien. J'en rêve depuis que je l'ai vu dans le lonely planet : "poulet aux noix à la sauce crémeuse". Je me fie rarement aux guides pour les restaurants mais là, ça me fait franchement envie, surtout après deux semaines au régime gras (plof, soupe).

Je m'installe et commande une grande bière. Je sais l'effet qu'elle me fera par cette chaleur. C'est égal. Mon plat arrive en même temps qu'un homme et une femme parlant anglais. Je tends l'oreille. Ils mettent au point un programme culturel. Il s'agit d'un rendez vous professionnel mais le gars drague franchement la dame. Je fonce : "Bonjour, je vois que vous parlez anglais, j'ai un problème... pourriez vous m'aider après votre repas?". L'homme semble un peu étonné d'être ainsi dérangé mais évidemment, ils sont d'accord. Je retourne donc à ma table, termine mon poulet au noix et commande une autre bière.

La femme a appelé le numéro depuis son portable et pris rendez-vous à 16h00 dans mon hôtel. En attendant, je marche et explore le centre ville : de larges rues qui se coupent perpendiculairement, des grands bâtiments à la soviet. Malgré cela, cette ville est agréable et différente de ses cousines de l'ex-URSS. C'est dû à ses très nombreux arbres et à sa circulation automobile raisonnable.

Les trois passants que j'interroge sont incapables de me dire où se trouve le Musée des antiquités nationales. Je le trouve seul. Au pied des escaliers de l'entrée, des sachets en plastiques pour recouvrir les chaussures. J'enlève carrément les miennes. A part les employé, il n'y a personne! Je découvre les richesses du musée pieds nus sur une épaisse moquette rouge. Il fait frais et une dame allume les lumière dès que j'arrive dans une salle et les éteint lorsque je le quitte! A l'étage, je contemple le bouddha couché. Il mesure treize mètres de long et date de l'époque où le bouddhisme s'épanouissait en Asie centrale. Les bouddhas de Bamyan en était un autre témoignage.

En allant au marché, des familles me prient de les photographier. Deux personnes, puis trois, bientôt dix à poser devant mon objectif.

Deux jeunes filles au type russe arrivent à 16H00 dans le hall de l'hôtel Vakhsh. Elles ont le précieux papiers. Je vérifie que tous les noms de district y figurent. Comme je pouvais m'y attendre (d'autres voyageurs men ont averti), le district de Roshtkala n'est pas noté. L'anglophone me dit qu'il n'y aura pas de problème. Je comprends surtout qu'elle veut partir et qu'elle s'en fout royalement! Ce n'est pas elle qui se fera refouler au contrôle. Je refuse donc de lui signer le papier mentionnant la remise du permis. Elle prend un stylo bille noir et note de sa main "Roshtkala" sur le permis. Aucune différence visible dans l'écriture... Je me marre et lui fais son reçu.

Un homme est là dans le hall. Il discute avec la babouchka au sujet de l'enregistrement. Aucune information claire. Emmanuel, tout comme moi, ne sait que faire! S'enregistrer ici ? Aller à l'OVIR (ministère du tourisme)? Attendre Khorog ? Dans la loi, apparemment, le touriste a trois jours pour s'enregistrer. La téléphage de l'accueil me dit que j'ai le temps... Elle dit par contre à Emmanuel qu'il va avoir des problèmes : il est dans le pays depuis sept jours. Il n'a pas pu s'enregistrer avant car il est à vélo!

Je croiserai plus tard sur ma route des touristes n'ayant pas su éclaircir tout ça. L'un deux (Alister, j'en reparlerai plus tard) a payer 370 dollars d'amende!! Bien gentil. Les flics ont dû faire une bonne fête. Le gars en question était un vrai abruti. Ses poches débordaient de billets. Ca l'aura soulager. J'ai rencontrer un couple ayant payé 150 dollars...

Après être allé dans une agence pour avoir des informations plus claires, nous nous installons sur la place de l'opéra. Les fontaines rafraîchissent l'air. Emmanuel est le modèle même du routard qui a bien tourné. Il pourrait être mon père et a beaucoup, vraiment beaucoup voyagé. Toujours à vélo. En discutant, on découvre qu'on a déjà dû se croiser dans un festival où nous présentions tous les deux un film. Nous buvons de la bière et mangeons des pistaches vendues en collier par des gamins. Je lui fais part de mes doutes persistants depuis mon voyage de l'été dernier : pourquoi voyager? Ne suis-je pas en train de ma lasser? Et si ce n'était qu'une autre routine, répétition toujours des mêmes types de rencontres, des mêmes galères, des mêmes activités? Il me guérit d'un coup en me parlant du plaisir de regarder simplement les gens vivre, du bonheur simple d'entendre une nomade kirghize chanter sous sa yourte. Le plaisir aussi de voir des paysages différents, d'en baver à vélo. Il a raison, je me pose trop de questions! J'ai des problèmes de luxes, c'est presque indécent.

Une vieille femme fait la manche de table en table. Nous mangeons des Chachleks (brochettes) et du pain. Il semble bouleversé : une vieille dame, vulnérable, incapable de bosser et obligée de mendier pour survivre. Il la fait asseoir et commande un repas et un soda. Elle n'est pas habitué à être traitée de la sorte. On reste assis à ses côtés pour être sûr que les serveurs ne la vire pas. Elle mange ses brochettes et mets les deux morceaux de pains dans un sachet.

Après avoir fait des courses, nous montons chacun dans notre chambre. Dans la mienne, un jeune homme est au téléphone. Je ne suis pas seul, question d'économie! Ce représentant en téléphone portable passera la moitié de la nuit à téléphoner en fumant des cigarettes. Il est gentil mais j'avoue avoir eu des envies de meurtre sur les coups de trois heures!





MÉ Mékong Globetrotter ·
des belles rencontre comme celle d'Emmanuel et comment vas tu faire pour te lasser de voyager après avoir parcouru une aussi belle région que le Pamir. ça me fait penser au livre de Christophe de Ponfilly "femmes d'Asie centrale".

Très content que tu parles des Chinois. Jade qui venait par la Karakoram Highway, m'avait montré des photos d'un cimetiere d'ouvriers chinois dans le nord Pakistan car ce sont eux qui ont construit les routes dans cette région montagneuse et les Pakistanais leur en sont reconnaissants.
http://www.flickr.com/photos/mekong69/sets/ http://www.youtube.com/watch?v=X-UPh_7iIlQ
OP Opai Veteran ·
20 et 21 Juillet 2007 : Route Dushanbe-Khorog.

Je suis dès 5h30 à la gare routière. Je m'y rends en taxi, les rues sont désertes. Le soleil se lève à peine. Sa lumière rouge ébloui déjà. Ses quelques rayons sont déjà brûlants. La poussière en suspension dans l'air ressemble à d'innombrables étincelles. Je suis le seul passager dans le coin et ne trouve que deux chauffeurs pour m'orienter. L'un deux dit partir vers les Pamirs. Il faut biensûr attendre que la mashrutka se remplisse. J'attends...

Vers 7h00, les premiers voyageurs arrivent. Les rabatteurs les orientent de manière musclée vers leurs propres taxis ou minibus. A partir de ce moment, les bagages dans le coffres, chaque passager devient la propriété de son chauffeur! Il y a plusieurs mashrutka en partance pour Khorog. Celle d'à côté semble plus remplie que la mienne. Une adolescente énergique s'impatiente. Elle parle anglais et me dit le prix qu'elle paie. Le mien est un peu plus élevé, une dizaine de dollars. Je vais voir mon chauffeur et re-négocie le prix. Le ton monte entre lui et la jeune fille et le chauffeur est finalement prêt à s'aligner... Mais je vois bien que son véhicule ne sera pas plein. Et je veux partir aujourd'hui! Je prends donc mes affaires et file vers la mashrutka d'à côté. Son chauffeur me promet de partir dans les dix minutes... Il est 9h30 environ. Après ma désertion, le chauffeur de la première mashrutka s'énerve franchement contre la fille parlant anglais et contre mon nouveau chauffeur. Finalement, il referme sa mashrutka et repart à pied. Ce sera pour un autre jour... Pas de travail aujourd'hui.

C'est vers 12h00 que nous bougeons! Après une longue heure à manoeuvrer dans ce terrain vague, à faire le plein et à charger des gens. Juste au moment de partir, un garçon d'environ sept ans fait une crise de larme. Il hurle, il ne veut pas partir. Les négociations durent longtemps. On repart au bout d'une heure, l'enfant, sa soeur et sa mère reste... Il a fallu trouver trois passagers remplaçants! On parcourt une centaine de mètres à l'extérieur du terrain vague puis on s'arrête à nouveau : pause repas! Il est 14h30 quand nous partons pour de bon. Les Pamirs se font désirer. Je guette le départ depuis neuf longues heures. Le soleil est maintenant sans pitié. Nous sommes bien serrés dans la mashrutka. Je suis au fond à gauche, pas la meilleure place car loin des ouvertures! Les fenêtres s'ouvrent peu et l'air devient vite malsain. Cela n'ira pas en s'améliorant.

Nous quittons Dushanbe par des petites rues de terres, évitant les grandes avenues pour ne pas avoir à payer les policiers à chaque croisement. Lors d'un arrêt, je vois deux groupes d'enfant jouant avec un chiot. Ils semblent se le disputer. Finalement, la pauvre bête est jetée violemment au sol. Je n'ai jamais entendu un tel cri de la bouche d'une si petite bête. J'entends la terreur même.

Dès la sortie de la ville, la route s'élève. J'ai dû manger quelque chose de mauvais, mon ventre fait des sons étranges. Je respire, j'avale un petit remède, me contrôle. Mon visage est ruisselant de sueur. Première pause : je me précipite hors du bus. Il y a là quelques stands où l'on vend des sodas, du thé et des gâteaux. Tout autour, l'herbe est jaunie par le soleil. Je demande la direction des toilettes. Je les sens déjà, mais ne les vois pas. Me mettre en mouvement à rendu cela très urgent! J'arrive à me contrôler assis, pas en marchant. On m'indique une bâche bleue en hauteur. Je suis un sentier abrupte sur une cinquantaine de mètres. J'ai bien de la chance! Je suis rarement malade et me voilà condamner à utiliser cette fosse, simple à décrire : un bassin de trois mètres sur deux. Deux planches instables couvertes d'excréments. Un mètre et demi sous les planches, un magma marron, grouillant. De nombreux reflets bleutés ou blancs, ce sont les mouches et les vers. Ajouter à cela quatre ou cinq personnes qui viennent s'accroupir à mes côtés... Aussitôt remonté dans le bus, mon ventre va mieux, je suis guéri!

Le paysage se fait plus accidenté. Nous suivons des vallées, nous longeons des torrents, nous nous élevons, passons un col puis recommençons dans une autre vallée. Les secousses ne s'arrêtent que lors des quelques pauses. Trois jeunes de type russe profitent des haltes pour dessiner des sexes un peu partout avec un marqueur. Ils sont morts de rire en contemplant leurs dessins sur une citerne, un conteneur, un mur blanc. Personne ne bronche, on dirait qu'il craignent ces jeunes cons arrogants. Peut-être est-ce simplement du mépris et de la résignation.

Pendant le repas du soir, j'attends les autres voyageurs en contemplant un paysage superbe. Je préfère jeûner. Des pics rocheux rouges sortent de terre. Je tente de photographier trois femmes mais elles fuient. Les gens me regardent bizarrement.

Il fait nuit lorsque nous repartons. Je suis dans un demi sommeil, coincé au fond, contre la paroi gauche du minibus. Ca cogne sans répis. Au milieu de la nuit, nous nous arrêtons. Après un temps assez long, nous redémarrons pour quelques minutes, puis, nous stoppons à nouveau. Ce manège se répète plusieurs fois. Je profite des arrêt pour dormir plus profondément. Finalement, la mashrutka s'arrête pour de bon dans un village. Il fait froid dehors et je remonte vite à ma petite place. Depuis le début de soirée, nous circulons en convoi de trois véhicule. L'un d'entre eux ne peut plus avancer. Après avoir échoué à trouver un moyen de réparer, les douze passagers de la camionnette en panne sont répartis dans les deux encore en état de marche.

Nous étions déjà bien serrés avant... La banquette où je suis est à trois place. Nous y tenons à quatre adultes et autant d'enfants. Les gens s'organisent, certains, passeront la nuit accroupis au sol. Il semble y avoir une rélle solidarité. Personne ne bronche, et de toute façon, il n'y pas d'autre solution. Je passe donc la nuit comme cela. Ce sont mes jambes qui souffrent le plus : elles sont recroquevillée entre les sacs et les pieds de mes voisins. Impossible de les bouger. Il suffit que je m'avance sur mon siège pour que ma voisine s'étale plus et que je sois dans l'incapacité de m'adosser à nouveau! C'est impitoyable, que mon pied bouge de quelques centimètre en l'air et il perd sa place au sol.

Je me réveille lorsque le jour se lève. Le gosse à côté de moi est en train de vomir dans un sac. Enfin, on s'arrête. En face de la rivière Pyanj, l'Afghanistan. Je n'ai pas pu en profiter durant la nuit. Je n'ai pas vu les villages qui longent la frontière, juste en face de la route cabossée. La vallée est encaissée, les montagnes abruptes. Il n'y a pas de végétation, mis à part quelques peuplier le long de la route.

On s'arrête, je retrouve l'usage de mes jambes, je m'étire. Je suis endormi et courbaturé. Nous ne sommes pas encore arrivés. La rivière a emporté la route la nuit dernière. Impossible de passer. Nous attendons deux heures non loin de Ruchan. Déjeuner pamiri : thé mélangé à du beurre rance. Nous trempons du pain là dedans. Ce n'est pas mauvais, juste un peu fade. Je me régale de raisins secs et de ces délicieuses petites mûres blanches. Sur le plateau, il y a aussi des bonbons, des papillotes.

Je suis assis le long de la route : le grondement puissant du Pyanj, des papillons, des oiseaux qui chantent au levé du soleil, mes compagnons de voyage parlant pamiri, le ciel aux teintes mauves qui devient bleu, le vent dans les peuplier, le goût du thé salé, la fraîcheur du matin. Je suis endormi mais je suis tellement heureux d'être là. J'ai rêvé des Pamirs et j'y suis. J'aime les voyages et là, c'est un vrai voyage, un que l'on ressent dans sa chaire.

La route ne se reconstruira pas dans la journée, c'est un fait. Nous passons donc à pieds en escaladant un peu les éboulis de la montagne. Dix minutes de marche, pas plus. J'imagine la même scène en Europe, impossible! Le gamin courent, les gens glissent, surchargés de bagages. Juste en dessous, le torrent. On sent le vent que produit toute cette eau qui court. Pas de panneaux, pas de décrets, pas de risque zéro... Une gentille petite excitation pour le sage occidental que je suis.

Un camion militaire de transport de troupes nous prend en charge et nous dépose dans le village suivant. Je filme la route. On me croit journaliste... Je démens en rangeant ma caméra!

La fin du parcours est plus calme. La route devient meilleure et nous arrivons à Khorog en début d'après midi. La jeune fille anglophone m'offre le gîte. Je rejoins donc sa soeur et son père dans un HLM soviétique. Mais je ne passerai pas la nuit avec eux. Je ressors pour régler mes problèmes d'enregistrement et de permis. Nous sommes Vendredi, à la police, on m'invite à revenir le lundi! J'essaie la stratégie du siège, je râle, je m'énerve, je pars, je reviens, j'invente des histoires mais rien n'y fait... Ici, aujourd'hui, c'est congé! Le policier en a tellement marre de me voir que c'est lui qui m'emmène gracieusement à la Pamir Lodge, une guesthouse sur les hauteurs de Khorog que je n'arrive pas à trouver seul.

Qui a dit que j'étais en vacance? Il va bientôt faire nuit, je suis une fois de plus fatigué. Mais une bonne fatigue car enfin, je suis là où je souhaitais être.



station essence



route Dushanbe-Khorog



route emportée par le Panj
OP Opai Veteran ·
21 et 22 Juillet 2007 : Khorog

Deux jours à tuer à Khorog en attendant de pouvoir s'enregistrer à la police. On a vu pire comme contrainte!

La ville n'a rien de charmants. Des blocs de béton longent la rue principal. Parfois, un bâtiment neuf : c'est une construction de la fondation Aga Khan, le lycée par exemple. A un bout de la rue se trouve la gare routière, avec ses taxis et ses vieilles camionnettes. C'est là que commence le marché. Rien de superflu ici : des pâtes, du riz, des fruits secs. J'ai passé quinze minutes à chercher un fromage. Sans succès. Je me suis rabattu sur une sorte de saucisse de fromage fumé. Quand le soleil tape trop fort, et c'est le cas bien avant midi, les rues se couvrent de bâches bleues. Cela fait de l'ombre mais il ne fait pas moins chaud.

Il y a quelques boui-bouis aussi. Des nappes cirés, trouées par les cigarettes des clients et couvertes d'une couche de graisse plus épaisse que la nappe elle même! Tout est de béton, le sol, les murs, le plafond, gris. Même les clients sont gris, je veux dire saouls. Il y a deux khirgizes à la table d'à côté. Des chauffeurs venant de Murghab. Ils parlent, ils parlent, sans s'arrêter. Je ne comprends pas? Ils parlent plus fort! Je les ignorent? Ils se rapprochent! Un des mec est tellement bourré qu'il n'arrive même plus à fixer mon regard.

La ville est traversé par la rivière Gunt. On passe le pont et on traverse un quartier de HLM soviétiques. Les chats et les chiens fouillent les tas de détritus. Ca pue.

Il faut monter. A dix minute de cette ville un peu glauque se trouve des jardins, des vergers. Des ruisseaux traversent les chemins. De temps en temps, on croise une chèvre ou un mouton.

Il faut monter encore. Un petit canal d'irrigation entoure la ville. Des gamins s'y baignent. Ils construisent des petits barrages avec des branches et des cailloux. Ca me rappelle mes après midi d'été dans le vignoble alsacien. J'avais cru pouvoir faire déborder un ruisseau qui ne m'en avait pas laissé le temps. Dix fois il a emporté mon tas de pierre. Dix fois j'ai recommencé, toujours vaincu par ce petit filet d'eau.

Je continue à monter. C'est raide, c'est de la caillasse. je grimpe péniblement, presque à quatre pattes. Un rocher, tout en haut, me donne le cap. Je suis un lit de torrent. Là, quelques herbes poussent. Je m'y accroche. Je m'arrête tous les cinquante mètres, essoufflé. Je me retourne, contemple la vallée puis continue : la vue doit être plus belle de plus haut. Voilà, j'y suis à mon rocher noire. Celui que je vois depuis ma guesthouse. Il domine Khorog. Je m'assois, je suis ivre, seul et loin de l'agitation d'en bas. Pas un son ne me parvient de la ville que je vois à mes pieds.

Scéance de photos : à gauche, l'Afghanistan et à droite, la vallée de Gunt. Entre deux montagnes à pic, je devine l'entrée de la vallée de Chokh dara. Je veux une image de moi ici. Cette manie, cette illusion de croir que l'on pourra retrouver cet instant de grâce en voyant une petite image. Je pose l'appareil sur une pierre, je le cale avec un gilet. J'enclenche le retardateur, j'appuie, je cours, je glisse....clac. Belle image! on me voit à terre, les mains prêtes à amortir la chute.

La descente est toujours plus dure. C'est pentu et je ne veut pas rejoindre la ville en roulant dans ces pierres noires et coupantes. Impossible de marcher normalement. J'essaie en zig-zags, mais je ne suis pas un dahut. Finalement, j'opte pour le ski : je me jette dans la pente, me laisse accélérer puis, quand ça va trop vite, je saute à pieds joints en me tournant de profil. Je fais des pas de trois mètres, c'est grisant!

Je contourne la ville en longeant le petit canal. Me voilà au dessus du Panj, qui coule entre le Tadjikistan et l'Afghanistan. En face, je devine un chemin de muletier. Je laisse mon regard flotter dans le ciel bleu. Je prends le temps de voir le mouvement des gros nuages blancs. Eux ne connaissent pas de frontières.

Dans une rue, je rencontre Koshif. Il m'offre le thé, des gâteaux sablés et de la confiture de framboise. Je la déguste à la petite cuillère. Lui la met dans son thé. Peu importe, c'est délicieux et même plus que ça. Son grand fils nous rejoint. Il met un CD mp3 spécialement pour moi dans son ordinateur. De la musique française... Et j'entends Alizée chanter "On m'appelle Lolita...". Je ri bien. C'est donc ça l'image de la culture française à l'étranger! Merde alors. Cela calmerait l'arrogance de certains de mes compatriotes! En Iran déjà, on me récitait des poèmes d'un poète français : Céline Dion.

Le plus jeune fils de Koshif se joint à nous. Il a 10 ans et parle très bien anglais. Il est à l'école Aga Khan et se trouve dans la classe "anglaise". Il y a trois classe par niveau : une en tadjik, une en russe et une en anglais. La fondation du guide spirituel ismaélien fait beaucoup de bien par ici, j'aurai l'occasion d'en parler plus longuement plus loin.

C'est bon aussi de s'asseoir devant la Pamir Lodge. Cette Guesthouose est tenu par un érudit, ancien professeur de philosophie et de théologie en Angleterre. Il est originaire du Pakistan mais a décidé de venir mourir ici. Il passe ses journées à méditer et à recevoir. Il est considéré comme un guide par la communauté. C'est chez lui que les gens viennent prier le soir. Il tente de les ouvrir au tourisme. Ici, on en est souvent resté aux traditions soviétiques : trop cher pour peu de qualité. Il semblerait qu'ils aient du mal à suivre le modèle pakistanais ou népalais.

Un soir, un groupe d'étudiant américain en farsi envahissent les lieux. Ne pouvant aller faire leur stage de langue en Iran, ils passent un mois à Dushanbe. En ce moment, ils profitent d'un long week-end pour visiter le Wakkhan en un jour. La couleur de la peau montre un grande diversité dans les origines des étudiants. Ca fait plaisir à voir! Je sympathise avec l'un d'eux. Est-ce parce qu'il ressemble à John Cage ou parce que il est le seul fumer de la bande ? C'est un passionné par la culture perse. Il est originaire de Californie mais vit à New York. Il parle tout doucement, me raconte ses rêves : bientôt, il veut parcourir le Wakkhan afghan. Il y a d'ailleurs à la Pamir Lodge un jeune humanitaire américain en congé qui a obtenu son visa afghan ce matin, en vingt minutes. Il vit avec sa famille au Kirghizistan et va passer demain de l'autre côté à Ichkachim. Un ami afghan l'attend de l'autre côté pour le guider. Parlant dari et kirghize, il voyagera avec des ânes. Décidément, il y a des vies passionnante!

On passe la soirée autour d'un melon et d'un thé, à discuter de voyages réels ou rêvés, ceux qui vont nous tenailler encore pendant un moment. On fait des itinéraires, certains racontent l'histoire de telle famille qui a traversé l'Afghanistan récemment en camping car. Celui en partance rappelle qu'un tel voyage se prépare et que ces temps-ci, il ne faut pas sous estimer le risque. Il peut ne rien arriver... Mais tout peut arriver aussi!



Khorog



sur les hauteurs de Khorog



marché Khorog
OP Opai Veteran ·
23 Juillet 2007 : Roshtkala

Je suis à l'avant d'une "gazelle" rouge. Il s'agit d'un camionnette-minibus. Devant le bazar de Khorog, on attend que le véhicule soit plein pour partir. J'ai enfin effectué mon enregistrement GBAO. La femme était plutôt sympa. Je crois même qu'elle a souri. Je suis assis à l'avant quand nous partons. D'abord, il faut traverser la place encombrée de gens, de minibus, de camionnettes, de mashrutkas. Nous partons déjà chargés à bloc mais la camionnette s'arrête pour faire monter, ou plus rarement descendre des passagers. L'assistant du chauffeur sort et tasse tout le monde à l'arrière! Au bout de quelques arrêts, il ne peux plus fermer la porte. Il reste alors debout, accroché au toit, le pied sur le rebord de la gazelle! Je suis à l'avant, on est que trois, sans compter le chauffeur. Musique pop russe à fond pendant tout le trajet. On longe une rivière et ses rives bordées de peupliers. Arrivée à Roshtkala un peu avant 11h00. Je compte me promener un peu avant de continuer vers Javshanguz. Les taxis à l'affût me pousse à quitter rapidement l'arrêt des minibus, sur la rue principale. Je m'éloigne de la rivière, traverse quelques rues en terre battue. Me voilà déjà à la sortie du village. Des champs, un ruisseau qui traverse le chemin, une odeur de foin... Retour le long de la route principale. Pas de circulation, des gens sont accroupis par terre. Je demande à quelques uns s'il y a un bus pour Javshanguz. Je ne reçois jamais deux fois la même réponse. Un gars s'adresse à moi en allemand. Il me dit qu'il part vers 14h00 et en attendant, il m'invite à manger un morceau. Je ne comprends pas très bien s'il parle d'un bus ou de louer une voiture... Il n'est pas clair, me dit toujours "ja", "yes" ou "kein problem". Le bazar de Roshtkala est constitué de quelques containers et pré-fabriqués sur un terrain vague poussiéreux. Les rayons sont peu fournis. C'est même compliqué de trouver une bouteille d'eau. Mon futur ex-chauffeur s'en va acheter un peu de vodka. Il revient avec plusieurs doses de dix grammes. Je refuse de boire avec lui, je me contente de manger un peu de saucisson et quelques beignets de pommes de terre. Il boit seul jusqu'à ce qu'un ami le rejoigne avec du ravitaillement en alcool. Je vois mon espoir de partir avec lui diminuer! Il commence à raconter n'importe quoi, il est vraiment bourré. Il voulait sans doute juste un peu de compagnie. Je me lève et part. Il me donne rendez-vous à 15h00 pour partir avec lui... Je m'accroupis donc à nouveau au bord de la route en attente d'un moyen d'aller à Javshanguz. Un jeune flic, avec ses copains, veut se donner un peu d'importance. Il me demande mon passeport et le contrôle. Voilà, c'est bien, ce petit a montré son pouvoir. Bimish s'adresse à moi dans bon anglais. Elle me dit de m'asseoir à l'ombre, elle se renseigne pour moi. A priori, pas de bus aujourd'hui. Peut-être demain, peut-être pas! Elle m'invite à aller chez elle. Je revois passer mon germanophone, titubant. Je raconte ses promesses à Bimish et elle sourit, un peu gênée. C'est son oncle et il est effectivement professeur d'anglais et d'allemand. Mais pas chauffeur de bus. Elle me déconseille de faire confiance aux hommes! Ils boivent beaucoup dit-elle. Elle repart chez elle. Je vais du côté de la fondation Aga Khan, voir s'ils en savent plus sur le passage d'un éventuel bus. Sur le chemin, un autre flic me dit de le suivre. Je reste sur place mais il ne veut rien savoir. Il m'embarque dans le bureau de son chef, qui est en train de brailler au téléphone en tirant sur sa clope. Après dix minutes d'attente, il daigne jeter un oeil à mon passeport. Il ne voit rien de la falsification et est heureux de lire Roshtkala sur le permis. Je le quitte sur un "Welcome in Roshtkala". Une demi heure de perdue.

Deux jeunes filles de la fondation m'informent qu'elles attendent une jeep en provenance de Dushanbe et à destination de Javshanguz. Elle devait arriver hier, elle viendra peut-être aujourd'hui, ou demain. Je décide d'attendre là, il fait frais! Je m'installe dans la salle de réunion. Assis sur une épaisse moquette, je lis Neige d'Ohran Pamuk. Le livre commence sur un homme traversant la Turquie en bus. Il s'endort sur son siège. Je ne suis donc pas le seul à avoir le sommeil voyageur! Je suis en train de m'endormir sue mon livre lorsque j'entends des voix : c'est Helen, une anglaise consultante à la fondation. Elle vit dans les Pyrénées et vient régulièrement dans les Pamirs, qu'elle adore. Elle part demain pour Javshanguz et elle y passera une semaine. Elle travaille sur l'état des pâturages d'été et les influences qu'ont eu les nouvelles lois foncières sur ces derniers. On en reparlera demain, en chemin : elle me propose de profiter de la place libre dans la jeep. Départ vers 8h00. Je pars à la recherche de Bimish qui avait proposer de m'accueillir. Je la décris à un gamin. Il m'avait vu discuter avec elle et me guide vers sa maison. Bimish m'installe seul devant la télé. A intervalle régulier, deux têtes passent par l'entrebaillement de la porte. Ce sont le cousin et la cousine de Bimish. J'ai répondu "un peu", lorsqu'elle m'a demandé si j'avais faim. Me voilà avec les traditionnels sablés, raisins secs et papillotes. Il y a aussi des tranches juteuses et sucrées d'une pastèque, du pain, du beurre et de la confiture de cerise. Et la voilà de retour avec six oeufs au plat! Délicieux, mais ça fait beaucoup. Quand j'ai achevé ce festin, nous discutons un peu. Elle est tout le temps à me demander si je suis bien, si j'ai besoin de quelque chose. Bimish a 22 ans et elle se mariera l'été prochain. Elle est étudiante à Dushanbe. Son fiancé vit à Moscou et je l'entendrai au téléphone ce soir. Nous sortons voir un match de foot. Le soleil disparaît derrière la montagne. Je respire profondément. Des groupes de fans chantent. Des filles sont complètement hystériques. Bimish n'aime pas trop le foot. Nous partons nous promener vers le fort rouge qui a donné son nom au village. Nous montons à travers champs. Des femmes portent des légumes ou du bois. De là haut, nous dominons la vallée. On entend les clameurs depuis le terrain de foot. Si j'avais trouvé un bus pour Javshanguz, je n'aurai pas vu ça, je n'aurai pas non plus rencontré Bimish et sa famille. A notre retour, le père de mon hôte est là. Nous mangeons ensemble. Une soupe à la viande et des pommes de terre... Nous tentons de discuter un peu avec le chef de famille. Sa fille traduit. Il regrette que nous n'ayons pas de langue commune. On sent un vraie frustration de ne pouvoir échanger réellement. Il me dit quelques mots en allemand, appris dans des films soviétiques sur la grande guerre patriotique : "Hände hoch", "Papier". La soeur de Bimish, infirmière, ainsi que sa tante de Dushanbe nous rejoint. Nous regardons ensemble le film du mariage du frère de Bimish. On lui coupe les cheveux, on va chercher la femme dans un village voisin. Les femmes dansent avec grâce, en bougeant surtout le haut du corps et les mains. La jeune cousine danse devant l'écran. Elle a quatre ans et offre un spectacle magnifique. Rien de maladroit dans ses mouvements. Je m'endors dans une petite pièce à côté de la cuisine. Comme à mon habitude, je dors d'autant plus profondément que je suis de passage dans un endroit nouveau, inconnu.



sur les hauteurs de Roshtkala



la route principale de Roshtkala et l'entrée du marché



Mes hôtes, la famille de Bimish
MÉ Mékong Globetrotter ·
une belle rencontre ! Bimish est celle qui est au fond sur la gauche ? jolie fille🙂
http://www.flickr.com/photos/mekong69/sets/ http://www.youtube.com/watch?v=X-UPh_7iIlQ
OP Opai Veteran ·
Salut Mekong!

Oui, Bimish est bien la jeune fille au fond à gauche. A côté d'elle, la dame en bleu est sa mère.

Très jolie fille....mais mariée depuis février!😛
DO Dolma Globetrotter ·
Dis donc Opai, avec ton train de sénateur (hum, s'il y a un sénateur dans le coin, je n'ai rien contre votre légendaire lenteur) tu vas faire la jonction entre ce voyage-ci et le prochain qui se profile dans un horizon pas très lointain !

Même Paul Theroux va plus vite que toi 😏 !

Trêve de plaisanterie : tu as bien raison de nous distiller lentement ces petites tranches de vie nomade, l'attente s'ajoute au plaisir de les savourer.

Oui, enfin, quand même, tu pourrais faire un effort...

Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
OP Opai Veteran ·
Ca vient, ça vient ma chère Dolma!!

Tu sais, il faut laisser le temps aux souvenirs de remonter à la surface... Ou plutôt, il me faut un peu de temps pour plonger et les rapporter!

J'espère aussi qu'il n'y a pas trop de photos? Désolé, je ne peux m'en empêcher...

Bonne lecture...
OP Opai Veteran ·
24 Juillet 2007 : Javshanguz

Je suis réveillé par la famille de Bimish qui mange et parle dans la cuisine, juste à côté de mon lit. Je me lève, on me sert six oeufs! Après les six d'hier, je vois mon foie exploser... Je ne peux pas, j'en refile deux à un des enfant. Je les quitte un peu triste, on s'écrira. Bimish m'accompagne à la fondation Aga Khan. Helen est en train de discuter avec son chauffeur et son assistant autour d'un cadastre. On part dans une belle jeep, encombrée de plans. Je tiens le GPS qui sert à vérifier la précision des cartes. Nous nous arrêtons dans chaque villages. Helen parle couramment pamiri et tadjik. Elle rencontre les responsables pour obtenir des informations. Helen me parle de la fondation : elle a une vocation humanitaire et, travaille sur le long terme. Contrairement à d'autres associations présentant des plans de quelques années au bailleurs de fonds, elle sait qu'elle sera là pour très longtemps. L'Aga Khan est le chef spirituel des ismaéliens, une branche très ouverte de l'Islam. Lui même est né en Europe et vit en Suisse. Il passe de temps en temps au Pamir. C'est le grand père universel! Sa fondation ne distribue pas la fortune personnelle de l'Aga Khan mais des fonds obtenus auprès des donateurs (différents pays, UE, dons privés). Avec cela, elle a construit des écoles, des lycées et des universités, des ponts et des routes... Helen m'explique que la fondation remplace l'état tadjik au Pamir : les donateurs préfèrent lui donner l'argent à elle plutôt qu'à l'état corrompu. La fondation a donc créé un système parallèle qui a le véritable pouvoir à cause de son argent. Dans chaque village est élu démocratiquement un représentant de la fondation. C'est lui qui fait l'intermédiaire. Il informe des besoins et distribue les fonds. Il a plus de pouvoir que le gouverneur nommé par le gouvernement central. Ce dernier laisse faire. Originaires d'une autre région du pays, les dirigeants ne font rien pour la r��gion autonome du Pamir. Les femmes se promènent en pantalon dans les villages. Elles font la bise aux visiteurs, hommes ou femmes. En attendant qu'une réunion un peu plus longue se termine, je m'assois sur une marche d'un escalier en béton froid. Le vent souffle et le soleil ne pénètre pas entre les gorges. La vie semble paisible ici. Disons plutôt qu'il n'y a pas grand chose à faire. Il y a très peu de terre cultivable. C'est trop pentu et trop caillouteux. Pendant l'ère soviétique, la population des Pamirs a été multipliée par quatre. La nourriture était importée. Lors de l'indépendance on s'est rendu compte qu'il n'y avait pas assez de terres pour nourrir toutes ces bouches. Il y a eu des pénuries, des gros problèmes de sous alimentation. Ce n'est toujours pas l'abondance mais ça va mieux depuis quatre ou cinq ans me dit Helen. Nous remontons la vallée de Chokh Dara. Les gorges s'élargissent et la caillasse laisse place à des champs d'orge puis à des prairies. Les villages sont de plus en plus étalés. Javshanguz se trouve dans une plaine verte entourée de sommets enneigés. On voit le pic Karl Marx. Il fait froid. Nous sommes accueillis avec des gâteaux, de la crème, du beurre, du thé et de la soupe au riz et à la viande. Helen me raconte que pendant la période soviétique, un camion passait récupérer le lait dans les pâturages d'été. On transportait le foin et parfois même les bêtes par hélicoptère, d'une pâture à l'autre. Cela paraît absurde! La balance commerciale était naturellement négative et de nos jours, le lait est consommé sur place et l'excédent est parfois jeté. Un suisse a ouvert une fromagerie pour permettre aux gens de conserver le lait. Mais ce n'est pas dans la culture locale... Cela n'a pas très bien fonctionné. Je me promène dans cette plaine verte où courent de nombreux ruisseaux. Je n'arrive pas toujours à éviter les zones inondées. Il pleut un instant puis le soleil refait son apparition pour quelques minutes, et les nuages reviennent... L'herbe accompagne ces changements de temps. Elle passe du vert foncé au vert presque fluorescent en passant par le jaune orangé! Je n'ai pas envie de passer trop de temps ici. L'idéal serait de trouver une voiture pour faire la jonction avec la Pamir Highway. A pieds, on me le déconseille. D'ailleurs, je ne suis pas équipé. Une voiture passe et je l'arrête. Ils vont dans la direction souhaitée. Deux jeunes touristes en sortent. Il y a de la place. Je leur expose mon problème explique que je ne souhaite pas faire demi tour. La fille me dit avec un accent scandinave : "Oh, mais la route est belle, comme ça, tu la verras dans l'autre sens". Le gars se tait. Je reste sans voix, avec une forte envie d'homicide. Ils ont refusé de me prendre pour une trentaine de kilomètre! Helen reste une semaine là haut mais la voiture repart. Je redescends avec eux. On quitte la route pour aller compter le nombre de tête d'un troupeau de chèvres. On roule une heure hors piste avant de voir une petite ferme. Des vaches, des chèvres, des moutons et quelques chevaux. Nous attendons que le troupeau rentre pour la nuit. Nous buvons du thé, mangeons de la crème. Le poêle réchauffe bien la petite pièce. La vieille me parle, elle veut que je la photographie. Elle plaisante aussi. Je ne comprends malheureusement rien... Dans la deuxième pièce, quatre filles discutent et rient autour d'une bougie. L'homme et son fils rentrent le troupeau quand la nuit vient. C'est à ce moment là que le comptage a lieu. Cela prend du temps. Les moutons sont parqués dans la dernière pièce de la petite ferme. L'ouverture est refermée avec des pierres. Sur les murs sèchent des bouses de vache, le seul combustible que l'on trouve à cette altitude. Nous repartons vers 22h00 avec une chèvre. Sur les cents mètres qui séparent la ferme de la jeep, il y a plusieurs ruisseau à traverser. Certains sont larges de plusieurs mètres. Je sors ma lampe frontale et tout le monde semble ravi. La chèvre, les pattes liées, est lancée par dessus l'eau. Pauvre bête! Elle est emballé dans un sac en plastique et seule sa tête sort. Elle pissera de peur pendant tout le voyage. La route est défoncée mais cela ne m'empêche pas de m'endormir. Je suis juste parfois réveillé en me cognant au plafond de la voiture. Je suis complètement endormi quand on me dit de sortir. Je n'ai pas vu le temps passé, je ne sais pas où on est. Je suis un des hommes qui m'accompagnait. Dans la maison, toute sa famille dort. Il met la lumière, je vois une dizaine de personnes alignées sous leurs couvertures. C'est une maison traditionnelle pamirie. Des grandes pièces dont les deux mètres qui longent les murs sont surélevés de cinquante centimètres. Je m'allonge aussitôt mais mon hôte me réveille au bout de cinq minutes : sa femme et sa fille nous ont préparé un repas. Il est deux heures de matin, je suis confortablement allongé sous un tas de couverture mais je ne sais même pas où je suis! De retour à Roshtkala peut-être ? Mon hôte m'informe : oui, je suis sur les hauteurs de Roshtkala et lui, c'est le responsable local de la fondation Aga Khan.



entre Roshtkala et Javshanguz



autour de Javshanguz



fermiere
OP Opai Veteran ·
25, 26 et 27 Juillet 2007 : De Khorog à Ichkachim

Levé de bonheur à Roshtkala, petit déjeuner copieux et départ pour Khorog. Aujourd'hui, ce sera repos entre lecture et thé. Sur la route, à la sortie de Roshtkala, je croise le père de Bimish. Un geste de la main par la fenêtre et nos chemins se séparent pour de bon. Retour à la Pamir Lodge. Je m'installe sur une banquette et peu de temps après, j'aperçois Simon qui arrive. Je l'avais déjà rencontré à Samarcande et je m'étonnais de pas l'avoir recroisé plus tôt. Une intuition me dit qu'on pourrait bien s'entendre. Les deux semaines qui viennent ne feront que le confirmer. Simon est de Berne, il a pas mal voyagé. Il n'est pas trop bavard mais il sait s'enthousiasmer.

Nous avons les même projets pour les jours qui viennent. Rejoindre Ichkachim, passer le corridor du Wakhan puis rejoindre Alichur, Murghab et Osh. On sort la carte et on discute des différents points que l'on ne veut pas rater. Tout concorde, on part demain ensemble. Il est clair que le chemin qui nous attend est peu fréquenté. Ce sera plus agréable à deux si on doit passer des heures à tendre le pouce au bord de la route!

Le lendemain, après quelques courses, on part à la recherche d'un moyen de rejoindre Garm Shasma. C'est une station thermale réputée dans tout le pays. Il n'y a pas de bus en partance et les tarifs des voitures sont trop élevés. On descend, on descend et on tombe finalement d'accord sur un prix raisonnable. Pour ça, on n'aura pas un beau 4X4 tout neuf. Le jeune chauffeur pousse la voiture dans la pente pour la faire démarrer. C'est une vieille Jigouli orange. C'est parti!

Nous longeons le Pyanj et bien sûr, mes yeux ne quittent pas la rive afghane. On voit le chemin muletier et quelques hommes qui s'y déplacent. Parfois, il y a une ferme isolée, entourée de cultures de blé ou d'orge. La montagne se dresse, abrupte, derrière la ferme.

La voiture tousse. Ca monte, le chauffeur met le pied au plancher, le moteur hurle mais nous ralentissons... Finalement, on s'arrête. Cales sous les roues, ouverture du capot... De l'eau est versée sur le radiateur et les deux pamiris disparaissent dans un nuage de vapeur. Heureusement qu'il y a de l'eau non loin de la route, ils remplissent les bidons et nous repartons. Sur les 46 kilomètres entre Khorog et Garm Shasma, nous ferons une dizaine de pauses. Nous nous arrêterons tous les 500 mètres dans la dernière montée. Les arrêts se feront de plus en plus long car en plus de refroidir le radiateur, il faudra pomper après avoir noyé le moteur et chercher de l'eau toujours plus difficile d'accès au fond de la gorge.

Une association d'idées quelque peu scabreuse me donnera un des plus gros fou rire de ma vie. Nous l'avons eu en même temps, Simon et moi, pendant que le jeune chauffeur se démenait sur sa voiture. Je doute qu'il ait plus de 16 ans. Ca a été dur de lui expliquer la raison de notre hilarité. Mais je pense qu'il a compris qu'on se moquait pas vraiment de lui.

Arrivé à Garm Shasma en milieu d'après midi après trois heures de route. En surplomb, un bassin bleu et des formations géologiques du type de celles que l'on peut voir à Pamukkale. Après avoir trouvé une chambre, nous nous dirigeons vers la source d'eau chaude soufrée. Nous devons attendre : c'est l'heure des femmes. Nous prenons un thé dans un jardin en regardant passer les curistes avec une serviette sur l'épaule. Il semblerait que cette eau ait de grandes vertus, certains viennent de Dushanbe pour en bénéficier.

Toutes les femmes sont sortis, nous pouvons y aller. Nous montons sur des pierres très glissantes. Tout le monde est nu. L'eau est trouble et il s'en dégage une forte odeur de soufre. Dans un coin du petit bassin, des hommes se font raser la tête. Certains se frottent le corps avec le sable et les minéraux qui se fixent sur les parois. Des enfants jouent dans l'eau, courent et plongent.

Tout le monde nous regarde! Pas d'autres touristes étrangers ici. C'est en slip que nous nous enfonçons dans l'eau bouillante. Des adolescents viennent faire la causette avec nous. Ils nous révèlent les vertus de cette eau avec plus de précision : elle est recommandée avant tout pour les maladies de peau... Je regarde autour de moi. C'est un catalogue de problèmes dermatologiques : des dépigmentations, des champignons, des taches noires, blanches ou rouges. Je sors de l'eau...

Nous nous imaginons à notre retour en France : "Chéri, je t'ai rapporté un souvenir, un psoryasis tadjik." Il n'y a pas de douche. Nous séchons sous le soleil qui décline dans un paysage somptueux. La montagne est rose et au loin, on devine des sommets enneigés.

Nous nous couchons tôt dans notre chambre. C'est miteux, on sent les toilettes de la cour à cent mètres et les tables sont couvertes d'une épaisse couche de graisse. Une famille russe de Dushanbe est en vacance ici. Ils passent la soirée à discuter et à rire autour de bouteilles de vodka et de gros cornichons. On s'endort rapidement malgré tout.

Un homme ouvre la porte de notre chambre alors qu'il ne fait pas encore jour. Il hurle quelque chose d'incompréhensible avant de disparaître. J'apprends à cette occasion quelques jurons suisse-allemands. On quitte ce lieu glauque au plus vite. Pas moyen de trouver le propriétaire. On pose l'argent sur le lit...

Petit déjeuner de voyage : soupe de viande et patates, bien épicée. Et nous voilà en marche vers la route d'Ichkachim. Sept kilomètres de bonheur : le soleil n'est pas encore écrasant. On croise des bergers, des jeunes femmes courageuses qui traversent le torrent sur des ponts dont il ne reste que le squelette métallique.

Arrivés à Anderob nous cherchons un point stratégique pour trouver un véhicule. Des gamins lancent des pierres sur des chèvres affolées. Toujours en fond sonore, le torrent qui court en contrebas. On entend aussi un âne. Des hommes et des enfants passent, portant sur leur dos de grosses charges de bois ou de foin. Il y a un abris de bus, vestige de l'époque soviétique où se déplacer était sans doute plus simple. Il est orné de mosaïques et de bas reliefs en béton. De la propagande : la moisson, les machines agricoles, des paysans souriants etc... Sous l'abris, un homme attend. Je le reconnais, il était dans la mashrutka qui m'a amené de Dushanbe à Khorog.

Il me conseille d'aller tenter ma chance plus haut. Là où nous sommes, les quelques véhicules qui sont passés étaient pleins. Nous marchons donc vers le check-point. Aussitôt arrivé, on nous demande nos passeports et nos permis. D'autres personnes attendent au bord de la route. Dès qu'une voiture se rapproche, je me précipite vers elle et lui demande de nous prendre. Cela fonctionne avec une voiture de type sportive! Pas vraiment une Simca 1000 mais presque. Plancher bas, volant sport... Pas vraiment approprié au terrain. Le chauffeur fixe un prix, impossible à marchander.

Dans la voiture, un jeune couple. La fille est une beauté. Elle ne parle pas. Le mec ne parle pas trop non plus. Il fonce. Le plus vite possible. Il fait du 120 sur une route défoncée. On vole entre les nids de poule mais souvent, ça cogne. Il prend les virages sans freiner. Et régulièrement, il s'arrête : sa belle se sent mal. Alors, elle vomit avec grâce, il lui passe de l'eau avec un sourire de vainqueur. Il nous regarde l'air de dire : ah, ces gonzesses, des vraies natures. Un vrai mec, quoi. Et hop, c'est reparti, plus vite. On s'arrête cinq fois en route pour que madame puisse vomir.

Le soleil cogne, l'espace et immense. Sur la droite, une rivière dont les nombreux bras serpentent entre des bancs de sable beige ou blanc. Des touffes d'herbe et des buissons sont d'autant plus nombreuses qu'elles sont proches de la rivière. Il y a aussi des champs vert qui font des vagues et des arbres fruitiers. Au loin, droit devant nous on voit des sommets blanc en dents de scie.

On roule depuis un certain temps quand le doute s'installe... Je demande au chauffeur : "Ichakachim? Stop in Ichkachim." Réponse : "No problem Ichakachim." On regarde la carte, on traverse un village, un deuxième. Simon hurle : " STOOOP". Nous sommes à 30 kilomètres au delà de la petite ville. Nous l'avons traversé mais sans nous en rendre compte, pas malins. Après tout, on ne connaît pas, nous.

S'en suit une discussion mouvementée. Le gars ne veut rien savoir. Il nous planterai là mais il veut son argent. Hors de question de faire demi-tour. Nous devons absolument rejoindre Ichkachim si on espère trouver un moyen de traverser entièrement le Wakhan tadjik. Le mec hurle, Simon aussi! La fille se réveille, elle parle en fait très bien anglais. Malheureusement, elle dit ne pas comprendre dès que quelque chose ne l'arrange pas. L'homme nous dit de lui donner l'argent et de descendre. Il nous promet de revenir bientôt dans l'après midi. Décidément, il nous prend vraiment pour des imbéciles naïfs.

Finalement, il fait demi tour. Il continue à gueuler et roule encore plus vite. Il y a une barrière de check point sur la route. Elle était ouverte à l'aller. Elle est maintenant fermée. On se la prend de plein fouet. Il pile, la voiture dérape pour se retrouver perpendiculaire à la route. C'est tendu.

Moi, je me délecte par la fenêtre d'un paysage magnifique. J'ai rêvé du Wakhan et m'y voilà. J'y ai pénétré sans même m'en rendre compte! On s'arrête devant une ferme. Notre chauffeur nerveux va discuter avec un homme. Il revient, sort nos bagages de la voiture, réclame son argent. Tout est arrangé, le paysan nous emmène à Ichkachim. Je demande à voir la voiture... Elle est sous une bâche et date des années 50! Une très grosse voiture. Je doute de sa capacité à rouler mais je me trompe. Ca prend du temps, il faut pousser, mais elle fini par démarrer.

Nous partons dans ce vieux tas de ferraille. Notre nouveau chauffeur est des plus sympathique. Dans les descentes, il coupe le moteur et dans les montées il nous regarde comme pour nous convaincre (et se convaincre) qu'on arrivera en haut. Seul bémol : il n'y a pas de pot d'échappement et tous les gaz se diffusent dans l'habitacle. Ca devient vite irrespirable. On est pris dans un brouillard. Je passe le voyage la tête dehors. Sur la route, des enfants nus se sèchent au soleil après un bain dans les canaux d'irrigation. Ils ne sont pas déranger souvent vu le peu de circulation. Il y a aussi du linge étendu sur l'asphalte. On avance à moins de 20 km/h. On dirait un film de Kusturica.

On arrive à Ichkachim, fatigués, affamés. Les quelques échoppes autour du marché n'ont plus rien à offrir. On trouve quand même une femme qui accepte de nous préparer des oeufs, de la saucisse et des pommes de terre. Mais tout cela est noyé sous de la mayonnaise et du ketchup. Est-ce pour nous faire plaisir qu'ils ont fait ça ? Occident = ketchup/mayonnaise ? C'est dégueulasse. Je laisse ma part à un cycliste rencontré dans notre Guesthouse. Anglais, il est parti du Japon voici un an et demi. Il va rejoindre son pays natal.

Je rencontre un groupe d'enfant très souriant. Je parie avec un jeune sur le poids d'une pastèque. J'annonce 7 kg, lui penses plutôt 9 kg. On rentre dans un magasin pour peser : exactement 7kg. On se marre. L'ambiance est bonne ici, les gens sont souriants, les gamins adorables.

Dans l'après midi, un nouvel hôte arrive dans notre chambre. Matthias est allemand et voyage avec Alister, un anglais. Ils ont loué une jeep Niva et sont sur la route du Wakhan. Ils vont jusqu'à Alichur et ont semble-t-il deux places de disponibles. Regard complice avec Simon... Opération séduction : ces deux places seront pour nous! Je sors des raisins secs, Simon du chocolat. On prépare notre demande en espérant qu'ils ne refuseront pas. On flatte un peu l'allemand, je ne dis rien quand je suis en désaccord avec lui. Je le laisse même dire des énormités sur l'Iran. C'est dire ma motivation! Pendant le repas du soir, Simon leur expose notre projet. Ils acceptent, on partagera les frais.

J'ai croisé à Khorog un voyageur obligé de faire demi tout après 5 jours d'attente à Langar. Au delà de ce village, aucun véhicule, mis à part les jeeps de touristes n'emprunte la route qui rejoint Alichur. Et il y a peu de touriste dans les Pamirs. Nous nous étions donné 4 jours pour trouver un moyen de transport. En moins de 4 heures, nous avons résolu le problème. Nous affichons un large sourire et avons du mal à contenir notre joie une fois de retour dans notre chambre. On se félicite... Départ demain après midi pour Langar.



Voiture en souffrance en route vers Garm Shasma



station thermale de Garm Shasma



au nord d'Ichkachim
MÉ Mékong Globetrotter ·
j'avais entendu parler l'Aga Khan à la radio et j'avais apprécié le fond de sa pensée nul doute que sa fondation fait vraiment du bon boulot dans la région j'attend la suite de votre équipée en compagnie deux Allemands🙂
http://www.flickr.com/photos/mekong69/sets/ http://www.youtube.com/watch?v=X-UPh_7iIlQ
OP Opai Veteran ·
28 Juillet 2007 : Ichkachim et Langar

On en parle depuis hier. Il faut dire que c'est extrêmement tentant. Simon n'est pas partant au début : il a promis à sa copine et si elle apprend ça (et il ne pourra pas s'empêcher de lui en parler), elle le quittera, c'est sûr! Finalement, on s'arrange avec les mots... Le marché afghan a lieu à Ichkachim le samedi matin. Mais pas tout à fait en Afghanistan. C'est dans le no man's land entre les deux postes frontières. On est plus au Tadjikistan mais pas encore en Afghanistan.

Une fois par semaine, les barrières sont ouverte et les wakhis se retrouvent pour faire du commerce. C'est le même peuple mais il est séparé par une frontière. On laisse nos passeports à un officier de police tadjik. Pas convaincus, nous sommes un peu rassurés par le propriétaire de notre Guesthouse. Il les connaît, il amène régulièrement des touristes, il n'y a jamais eu de problèmes. Même pas de billets à passer pour récupérer les passeport. C'est vrai, tout se passera sans mauvaise surprise.

On passe la grille, puis un pont. On entre à droite dans un très grand terrain entouré de grillage. Il y a au fond un grand hall ouvert, d'apparence assez récente, construit de tôle ondulé. Un four. On y vend les légumes, les fruits et d'autres denrées alimentaire.

Pendant trois heures, je marche seul sur ce banc de sable, entre Tadjikistan et Afghanistan. Rien de folklorique. On vend quelques tapis industriels, des fripes, des gadgets chinois. Je vois aussi trois vieux vélos, beaucoup de bijoux.

On a vite fait le tour de ce marché mais c'est pas grave, on le refait, deux fois, dix fois. Les marchandises n'ont aucune importance. Ce sont les gens desquels les yeux ont souvent du mal à se détacher. Ils sont beaux. Ils paraissent grands, ennoblis par toutes les histoires vécues que je leur prête. Parfois, nous nous regardons longuement dans les yeux. Quatre fenêtres fenêtre pour contempler réciproquement deux existences si différentes a priori. Qu'est-ce qui nous rapproche alors ? Je pense que ce sont nos désirs fondamentaux. Partout dans le monde, l'humain a les mêmes. Ces échanges intenses se terminent souvent par un sourire et un petit hochement de tête.

Plaisir intense de mange le plof local avec quelques brochettes de viandes. J'ai retrouvé Simon et nous sommes assis dans la caillasse et le sable, sur des chaises en plastique. Deux vieux mendiants afghans attendent à distance la fin du repas pour essayer de récupérer quelques restes. Je nage dans le bonheur pendant qu'eux, manifestement, ont faim. Il n'y a qu'à voir comment ils guettent de loin. Ils ne demandent rien à personne, sont ils honteux?

Je leur fait signe de venir s'asseoir et demande au cuisinier de leur servir deux assiettes. Ils ne disent rien, ils mangent vite, remercient puis partent. Grand silence autour de la table. Matthias et Alister nous ont rejoint. C'est mal vu pour un routard de faire ce genre de chose? Des fois que ça créerait une jurisprudence?

Matthias, lui, a tellement insister auprès d'un marchand, qui il a réussi à se faire offrir un béret afghan. Il est fier de sa collection de couvre-chefs offerts. C'est ça le vrai contact avec les indigène. Et si ils donnent un cadeau, c'est bien qu'ils l'aiment cet allemand! Moi, je le supporte de moins en moins. On a passé seulement quelques heures ensemble. La suite promet, mais c'est le prix à payer pour parcourir cette vallée...

Départ en début d'après midi après d'âpres négociations entre Alistair, Matthias et le chauffeur. Ils avaient convenu un prix vraiment très bas, et suite à un coup de fil à son père, le chauffeur, qui fait un tel voyage pour la première fois, se rend compte qu'il peut demander plus. Et puis, il y a deux passagers en plus... Le chauffeur fait mine d'aller voir les flics, Matthias se met en quête de bidon pour récupérer dans le réservoir l'essence qu'ils on payer. Ca dure une heure, on les met d'accord sans qu'aucun ne perde la face. Le plus ridicule et le plus obtus n'est pas le tadjik.

Un tel paysage est à couper le souffle. J'y pense encore aujourd'hui, presque chaque jours. Le vert et le blond des culture. La grande variété de gris et de beige du lit de la rivière. Les montagnes noires, argentées, métalliques ou roses, lilas, ocres. Perpendiculairement à la vallée du Wakhan remontent des vallées secondaires. Et au fond de chacune, on voit des hauts sommets afghans et pakistanais blancs, enneigés. On est tout proche de l'Hindu Kuch et du Karakoram.

En route, nous dépassons un bus antique qui ramène des gens du marché. Nous nous ensablons dans un gué. En route, les pauses sont fréquentes. Mais tout va trop vite. Pas le temps de s'imprégner des lieux autant que je le souhaite. Pas encore parti, je songe déjà à revenir, à pieds ou à vélo pour me rassasier de tout cette beauté.

Alister et Matthias mitraille. Ils se prennent mutuellement en photo. Ils causent, sans cesse, ils parlent. Dans une semaine, Alister fera l'Inde pour deux semaines. Matthias estparti d'Europe il y a six mois. Il critique tout. Il est choqué par l'état des routes, il ne comprend pas qu'il n'y ait pas d'électricité partout avec ce potentiel hydrolique. Pendant deux heures, ils spéculent sur la facilité de traverser le fleuve et de se retrouver en Afghanistan. Mais qu'ils y aillent!! Qu'on ait la paix. Je ne dis pas un mot de la journée. Simon est un peu plus calme mais il craque quand, au lieu suivre le chemin, Matthias coupe tout droit à travers les ronce, à flanc de montagne. Pendant que nous l'attendons en bas (il a fait demi tour au bout de dix minutes), nous débattons sur le besoin qu'a ce petit jeune de se prendre pour un grand aventurier. Le voyage sans cicatrice, c'est moins bon? Que du vent en fait... Matthias se révélera sans réel courage et incapable de voyager seul.

Nous arrivons en fin d'après midi à Langar. Des femmes en robes colorées passent dans les rues. Des enfants ramènent des troupeaux de moutons à la maison. Le vent souffle dans les peupliers, il commence à faire frais.

Dans l'intention de me ravitailler, je me rends dans le seul magasin d'alimentation ouvert. Il n'y a pas grand chose, on est loin de l'abondance de Dushanbe et je repars avec une boite de thon russe, un bocal de cornichon et quelques bières. Je croise un couple de cycliste français. Ils baissent la tête en me voyant et ne répondent pas quand je les salue. Ils resteront ainsi persuadés d'avoir été les seuls voyageurs (et peut-être les premiers) à fouler le sol de Langar!

Repas consistant dans la famille qui nous accueille. Tomates, semoule au lait, très bourrative. Pastèque au désert. Nos deux compagnons ne sont pas trop content. Quand même, nos hôtes pourraient faire un effort. On a quand même l'immense gentillesse de payer quatre ou cinq dollars la nuit et le repas! Ces salauds donnent leur part de semoule au chien - oui, vous lisez bien. Je leur dit combien je trouve ce geste déplacé. Ils se marrent. Heureusement, nous ne sommes que nous quatres, nos hôtes sont ailleurs. Peut-être mange-t-il moins ce soir pour nous satisfaire.

Assis, je contemple les étoiles en écoutant les ruisseaux. Malheureusement, je suis trop vite rejoint par les deux arrogants. Ils discutent impôts. Alister en a marre de payer 40000 euros chaque années. Pauvre choux. Je me lève, marche un peu et rentre me coucher... Je vis une bonne leçon : dépendant pour me déplacer, mon paradis est un peu gâché par ces deux imbéciles...



vieil Afghan au marché d'Ichkachim



corridor du Wakhan



paysage du Wakhan
OP Opai Veteran ·
29 Juillet 2007 : Langar et Alichur.

Tout les voyageurs dorment encore quand je me lève. La famille qui nous héberge m'a réveillé par ses va et vient entre la cuisine et l'extérieur. On se lève tôt dans les Pamirs : traite, préparation de la crème, sortie des animaux vers les pâtures... Je suis dehors, assis sur un tronc. L'air est dynamisant. Il fait froid mais le soleil me réchauffe déjà le visage, tourné vers ses rayons. Les matins en voyage sont un pur bonheur. Se réveiller, renaître dans des endroits inconnus, se laisser submerger par des sons et des odeurs inédites. Découvrir une vérité d'un peuple dans ses gestes simples répétés chaque jours. Regarder la vie quotidienne se mettre en route, penser à la journée et aux découvertes qui nous attendent. J'échange quelques mots avec les deux enfants de la maison puis ils partent avec tout un groupe de gamins d'une dizaine d'années. Ensembles, ils conduisent leurs troupeaux de moutons et de chèvres aux pâturages et ils passeront toute la journée dans la verdure. Il doit y avoir une sacrée ambiance. Ils marchent en riant, jouent au loup, rigolent. La nuit a biensûr été exécrable pour Matthias et Alister. Mais je passe là dessus, ils ont pollué cette partie du voyage, je ne voudrais pas gâcher de la même façon votre lecture! Avant de quitter Langar, nous passons plusieurs heures dans une prairie où se déroule une grande fête. C'est la célébration de l'anniversaire de l'Aga Khan. Tout le village est là, dans ses plus beaux atours. Les hommes sont en costume gris ou noir tandis que les femmes offrent un kaléidoscope de couleur. Quelle beauté! Parmi elles beaucoup ont les yeux bleu-gris. Ces regards me transpercent, j' ai du mal à les soutenir. Je sors mon appareil photo et aussitôt, de partout, on m'appelle. Des vieilles femmes assis sur une butte ne me laissent pas partir avant d'avoir réalisé le portrait de chacune. Elles rigolent comme des petites filles. Devant le portrait de l'Aga Khan, la musique alterne avec des scènettes d'inspiration religieuse. Une jeune fille tout de blanc vêtu dialogue avec un jeune homme en farsi. Je ne comprend rien mais ça sonne bien. J'aime surtout cette voyelle entre le "a" et le "o". Comme un choeur antique, un orchestre traditionnel ponctue les dialogues. Je rencontre deux voyageurs français. En quelques minutes, nous découvrons que nous avons une connaissance commune à Paris. Eux l'ont rencontré en Papouasie... Ce couple voyage depuis deux ou trois ans. Après un bon repas, nous prenons la route vers Alichur, sur les hauts plateaux du Pamir. Dès la sortie de Langar, la route se met à monter. La végétation disparaît, l'air se raréfie, le ciel semble plus proche. Nous faisons quelques pauses pour admirer le paysages. Nous ne croisons absolument personne, mis à part quelques policiers à un poste de contrôle isolé. Durant tout cette journée, j'ai l'impression d'avoir la lune comme terrain de jeu, et d'y être (presque) seul. Je m'imagine aussi comme débarquant sur terre quelques millions d'années après la création. Le fantasme d'être le premier homme! Nous buvons l'eau glacée des cascades qui tombent le long de la piste.

Nous les attendions, nous guettions la rive, les voilà à quelques centaines de mètres. Des chameaux de bactriane retournés à la vie sauvage. Ils sont une dizaine, une famille. La voiture s'arrête, je saute dehors et court en leur direction. Je cours, je cours. Dans ces espaces, les distances sont trompeuses. Après dix minutes à courir entre les mottes de terre et les rochers, après avoir traversé des bras des ruisseaux trop larges pour être enjambés, je suis à une vingtaine de mètres des bêtes. Ils me regardent entre deux gorgées d'eau. Seul une rivière nous sépare. Je ne vois plus mes compagnons de route, je n'entends plus que le vent. Je parle au chameaux, je me parle, je suis exalté. Les chameaux continuent leur chemin, moi, je fais demi tour vers la route, en marchant cette fois. Mes compagnons de voyage m'attendent, je m'installe dans la voiture sans rien dire. Le moteur démarre, Simon me dit : "C'est un peu risqué quand même, la frontière est minée. J'ai eu peur pour toi, là!". J'étais convaincu que nous avions quitté la frontière afghane. La carte confirme que non... A ce moment là, mon coeur s'emballe autant par une peur différée que par la honte de ma bêtise. L'inconscient que je suis (oui, si j'avais connu le risque, évidemment, je ne m'y serais pas aventuré!) a eu de la chance... La frontière entre Tadjikistan et Afghanistan, surtout en cet endroit désert, est un haut lieu de trafics en tous genres (surtout l'opium et ses dérivés). De plus, cette zone constituait la frontière de l'ex- URSS avec l'Afghanistan. Autant dire que la région est généreusement minée.

Nous passons le col de Khargush à 4344 mètres. Toujours dans cette voiture rouge, parcourant un terrain désertique nos yeux sont attirés par des zones aux couleurs qui paraissent artificiels. Ce sont des lacs salés, bleu turquoise ou vert. De temps en temps, il y a un peu de verdure et des fleurs jaune ou violette. Souvent, une marmotte obèse traverse la piste devant la voiture. On en verra aussi quelques unes écorchées, tenues par les gardes du poste de contrôle de Khargush. Peu de temps après avoir rejoint le bitume de la route du Pamir, nous découvrons au loin, en contrebas, des cubes blancs sur la caillasse grise. C'est Alichur. Nous logerons chez la professeur d'anglais pendant trois nuits. Crème, beurre, yaourt, confiture et galettes de pains sont sur la banquette pour nous souhaiter la bienvenue. Les produits laitiers sont fait ici, chaque matins, avec le lait des trois yacks de la famille. Je n'ai jamais mangé une crème ou un beurre aussi bon. J'imagine que c'est le goût qu'ils avaient chez nous avant que tout ne soit aseptisé, que le moindre microbe soit exterminé. Avec Simon, on englouti sans problème un bol plein de beurre et un autre de crème. A chaque fois, on se dit que c'est la dernière cuiller mais on ne résiste pas, on replonge. Promenade solitaire dans le couchant. Les bêtes rentrent des pâtures. Elles rentrent seules car elles connaissent le chemin de l'étable et y vont pour se faire traire. Je me penche sur des bébés yacks qui hurlent à la mort dans un enclos. En me relevant, je vois leur mère, imposante qui arrive juste derrière moi. Dans les rues, je croise aussi un yack mâle qui rentre à la maison. Ces bêtes là sont imposantes et robustes. Elles supportent des températures très froide. Tout comme mon, hôte qui me confie qu'il ne fait pas trop froid ici car c'est sec. En hiver? Quarante degré sous zéro, c'est banal, mais supportable... D'ailleurs, elle continue à traire les bêtes chaque matins et à aller à l'école. Avant de s'endormir, Matthias découvre des puces dans sa couverture. Il me propose donc tout naturellement de l'échanger avec la mienne qui a l'air saine. J'hallucine! Simon est mort de rire dans son sac de couchage. L'allemand insiste. Finalement, il avoue qu'il a un sac de couchage dans sa valise mais qu'il est trop chaud et qu'il n'a pas envie de se lever etc... Alister part demain, seul. Matthias reste avec nous malgré le fait qu'il ne puisse ignorer tout le mal qu'on pense de lui. Plutôt ça qu'être seul! Sacré aventurier... Heureusement, privé de son acolyte anglais, il sera moins bavard et plus supportable. Je me réveille au milieu de la nuit car j'ai bu pas mal de thé! Je reste un peu dehors, dans le noir total. A mon retour, le chef de maison est là. Il s'est levé car en entendant la porte, il a pensé qu'un routier, un ami ou un voyageur avait besoin d'un lit pour la nuit! Belle mentalité. Chez nous, on a plutôt tendance à se lever pour vérifier que tout est bien fermé ou pour chercher la carabine!





portraits de Langar



chameaux de bactriane



route entre Langar et le col Khargush



haut plateau du Pamir
MÉ Mékong Globetrotter ·
Superbe balade... Ici d'un coup je prend de la hauteur à la lecture de tes recits. Tes portraits de femmes de Langar, la route qui s'élève à travers les montagnes, les rencontres, les plaisirs de la table, les yacks...et les matins de voyage que tu décris si bien.
http://www.flickr.com/photos/mekong69/sets/ http://www.youtube.com/watch?v=X-UPh_7iIlQ
OP Opai Veteran ·
Merci beaucoup Mekong pour ces compliments! Ca me fait très plaisir de savoir que tu prends un peu de plaisir à me lire...
DO Dolma Globetrotter ·
Tu manges vraiment un bol plein de beurre 😮 ! Il est vrai que lorsqu'on te voit boire le sirop d'érable on ne doute pas de tes capacités gustatives !! Je te ferai juste une remarque : il est dans les habitudes des voyageurs -me semble-t-il- de se soutenir, de s'entraider.. Je constate que tu déroges à la règle en refusant de partager les puces de cet adorable Mathias ! C'est pas bien ça Opai !! C'est pas bien 😏 !!

C'est un régal de te lire, je l'ai peut-être déjà dit mais je m'en fous, j'ai bien le droit de me répéter non ? Je me régale en riant, c'est encore mieux...

A bientôt pour la suite

Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
OP Opai Veteran ·
C'est très bien tout ça... Je me régale avec un pot de beurre ou une pinte de sirop d'érable et toi, à ce que tu dis, en riant... C'est plus diététique!!

Merci Dolma!

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