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Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

Discussion started by Oulinou on 2006-07-30

12 replies

English translation pending — showing the original.


Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

Oulinou · 2006-07-30

Assise sur un banc, devant la guesthouse de Battambang, un homme arrive avec son chapeau de Ranger. Il m’aborde dans un Français presque parfait, mais voilà qu’arrive Matt, le Hollandais rencontré quelques jours auparavant à Kratie. Matt interromps donc ces prémices de conversation avec cet homme, qui finit par s’en aller. Pourtant, cet homme ne m’a pas laissée indifférente, et j’ai senti qu’il avait des choses à raconter.

Plus tard dans la soirée, alors que je sortais d’un cyber, l’homme au chapeau de Ranger passe en moto. Je lui fais signe de s’arrêter et lui demande s’il peut m’amener au Balcony, le bar où m’avaient donné rendez vous un Australien et un Anglais rencontrés l’après midi.

Sur le chemin, l’homme au chapeau de ranger me demande ce que j’allais faire dans ce bar. Je lui raconte que je devais y trouver ces deux personnes et il me décrit le bar comme tranquille, calme, ambiance plutôt romantique. « Un bar à touristes en couples qui viennent en voyage de noce au Cambodge, et se tiennent loin de la population », me dit il. C’est ma dernière soirée au Cambodge, et je ne me vois pas la passer dans un bar à Européens, qui plus est romantique.

Nous passons devant des échoppes au bord de la rivière, et j’invite mon conducteur à boire une bière. Il accepte, et se gare. Assis à une table, l’homme au chapeau de Ranger se présente. Il s’appèle Soka.

Un Français parfait, une bière et une cigarette à la main, Soka raconte. Dernier enfant d’une famille de onze. Seul survivant du génocide, dit il. Il a perdu toute sa famille lorsqu’ils ont été chassés de Phnom Penh. Les Khmers rouges urgeaient la population à quitter la ville sous prétexte que les Américains allaient bombarder; bombardement qui n’aura jamais lieu. Il y avait beaucoup de monde, c’était la bousculade. Dans cette foule, cette précipitation, ce remue ménage, Soka perd toute sa famille. Il cherche partout, mais en vain. Il se retrouve seul, séparé de sa mère.

Comme tous les déportés, il se retrouve à la campagne, à travailler dur dans les champs et manger peu. Là, il rencontre un homme qui lui apprendra à se soigner avec les plantes médicinales. Il apprend beaucoup, mais ne retient presque rien car « à ce moment là, il est difficile d’entretenir la mémoire ». On a surtout pas envie d’entretenir la mémoire sur ces moments atroces.

Quand je lui parle du livre de Loung Ung que je suis entrain de lire et qui raconte toute son histoire durant le génocide, alors qu’elle est encore assez jeune à ce moment là, il me dit « cette femme doit avoir une mémoire impressionnante pour raconter ».

Sur ce, Soka me demande si j’ai déjà lu la « Rose de Pailin » de Gnok Thaèm (épelé par Soka comme Nhok Phène). L’auteur, dont je n’ai pas lu le livre, se trouve être le père de Soka. Soka vénère son père, mort de maladie en 1975. Professeur à l’université, c’était un homme de savoir, un intellectuel. Lui, Soka, n’a eu que le certificat d ‘études. Il est intelligent mais très feignant dit il, souvent partisan de l’école buissonnière.

La période du génocide, il en parle peu, et je ne pose pas de questions, voyant son regard s’assombrir et partir dans le vide.

Il me raconte alors qu’il a tenté de savoir ce qu’étaient devenus les membres de sa famille. Il est allé à Phnom Penh, comme beaucoup de Cambodgiens, et a parcouru les photos des victimes au S-21, sans trouver le moindre indice de membres de sa famille. Il me dit « la mort est la guérison de la vie, et je pense qu’ils ont été guéris ». Et il baisse la tête, puis lève les yeux vers le ciel et me dit « ils sont là haut ». Je retiens mes larmes, plonge le regard dans ma bière.

On change de sujet. Il me parle de l’époque où il était comptable pour le gouvernement, payé 250 riels/mois, c’est à dire, au moment où je me trouve au Cambodge, même pas de quoi se payer une bouteille d’eau. Mais on lui donnait un logement et de la nourriture pour sa famille. Il quittera ses fonctions pour monter un atelier de réparation de vélos. Il récupère les vieux vélos et les retape à neuf pour les revendre. Par ce petit business, il a réussi à acheter une moto pour faire motodop et guide touristique des environs de Battambang. Soka connaît très bien la région, l’histoire de son pays, la culture et peut maintenant faire vivre sa famille de 5 enfants.

Sa femme cultive la terre et s’occupe des animaux. Dans leur jardin, ils cultivent quelques plans de cannabis, pour « ses vertus curatives ». Plante aromatique de tous les plats cuisinés par sa femme, « pour leur donner plus de goût et surtout planer un peu et ne pas trop penser». Et puis, dit il, c’est le traitement le plus radical contre la diarrhée des vaches. « Même les vaches ont besoin de planer au Cambodge !! » On rigole.

Il commence à se faire tard. Soka me ramène à l’hôtel. Je lui tend 1$ pour la course, mais Soka refuse en me disant que le moment que nous avions passé ensemble valait bien toutes les courses du monde. Mais j’insiste, lui glisse le billet dans la poche de sa chemise, et il me gratifie de ma générosité en me disant que « Dieu me le rendra ». Je suis émue.

Le lendemain, quittant le Cambodge, je traverse la ville de Pailin. Je n’y ai pas vu la rose, mais j’ai pensé très fort à Soka et son histoire si triste. La « Rose de Pailin », je la trouverais dans une vieille librairie de Paris, ce livre n’étant plus édité.

Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

Naps · 2006-07-30

belle histoire... emouvante et triste aussi helas, et oui, c est le vecu de pas mal de cambodgiens, quelles saletes la guerre et le totalitarisme...

Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

Mum06 · 2006-07-30

tres jolie histoire... certainement vraie, sinon par rapport a son perosnnage mais au moins dans la realite. Ce que je veux dire sans aucun cynisme, c est qu elle est un reflet d une vraie realite. Apres est ce celle de l homme que tu a rencontre ? Si ce n est la sienne, c est au moins celle d un peuple et c est ca qui est important. Mais crois moi, apres quelques quelques annes a vivre ici j entend toujours la meme histoire... pour certaqin une realite, pour d autres une facon d exister face aux occidentaux et pour les derniers (desole mais ils sont les plus nombreux) une facon de nous appitoyer et quleque part de nous culpabiliser de n avior rien fait...

J adore ce pays, j y vis, j y ai investit ce que j avais mais j ai appris a les connaitre et le miserabilisme me fait souvent ch...r

Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

Pataugas · 2006-07-30

Belle rencontre. Et très joliment racontée. Merci oulinou!

Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

Oulinou · 2006-07-31

Merci pour vos commentaires.

Pour répondre à Mum06, cette rencontre, je la raconte comme je l'ai vécue, cette histoire comme on me la racontée. Je n'y ai pas cherché l'arrière pensée, ni la technique d'intimidation, appitoyement, culpabilité. Je me suis laissée prendre par ses mots qui m'ont émue. S'il c'était des cracks? Je n'y ai même pas réfléchie. L'histoire m'a plu et j'avais envie de la raconter. Il faut parfois se laisser bercer par le miel des mots. Que ce soit Vrai ou que ce soit faux, ce n'est pas donné à tout le monde de s'improviser fils de Gnok Thaem. Des histoires sur l'avant/après génocide, on m'en avait raconté d'autre aussi auparavent, mais c'est celle là que j'ai eu envie d'écrire.

Le misérabilisme te fait souvent ch....er, et il n'y a pas besoin d'avoir vécu très longtemps au Cambodge pour qu'il saute aux yeux non? Mais le retranscrire avec un peu de douceur et charme des mots ne fait au moins de mal à personne.

Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

Lepiaf · 2006-07-31

Belle histoire finement racontée. Le génocide cambodgien marque encore durablement le pays. Mes amis sino-cambgogiens me parlent de temps en temps de ce qu'ils ont vécu pendant 5 ans dans les camps de Pol-Pot et les larmes viennent systématiquement à leurs yeux.

Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

CatherineGil · 2006-07-31

C'est vrai, c'est une belle rencontre. Merci de nous l'avoir racontée avec ces mots pleins de "charme et de douceur" qui sont le meilleur antidote à toutes ces souffrances.

Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

Christian06 · 2006-07-31

Jolie rencontre.

Apparement, si c'est bien celà:



Tu peux le commander en E book ici

Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

Oulinou · 2006-07-31

Oui c'est bien celui là. Je l'avais trouvé dans une librairie à la rue des écoles à Paris.

Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

Hok · 2006-08-01

Merci de nous faire partager cette belle histoire... joliment bien raconté!

Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

Eud · 2013-02-20

Très belle histoire . . . peu m'importe qu'elle soit vraie ou pas 🙂

Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

ValerieM · 2013-02-21

Moi aussi j'ai rencontré Soka en 2006. Il ne m'a pas raconté cette histoire mais nous avons passé une merveilleuse journée avec lui à visiter les environs de Battambang. Une des plus belles journées de ma vie :-)

Cambodge: Soka et la Rose de Païlin

Eud · 2013-02-21

Merci pour vos commentaires.

Pour répondre à Mum06, cette rencontre, je la raconte comme je l'ai vécue, cette histoire comme on me la racontée. Je n'y ai pas cherché l'arrière pensée, ni la technique d'intimidation, appitoyement, culpabilité. Je me suis laissée prendre par ses mots qui m'ont émue. S'il c'était des cracks? Je n'y ai même pas réfléchie. L'histoire m'a plu et j'avais envie de la raconter. Il faut parfois se laisser bercer par le miel des mots. Que ce soit Vrai ou que ce soit faux, ce n'est pas donné à tout le monde de s'improviser fils de Gnok Thaem. Des histoires sur l'avant/après génocide, on m'en avait raconté d'autre aussi auparavent, mais c'est celle là que j'ai eu envie d'écrire.

Le misérabilisme te fait souvent ch....er, et il n'y a pas besoin d'avoir vécu très longtemps au Cambodge pour qu'il saute aux yeux non? Mais le retranscrire avec un peu de douceur et charme des mots ne fait au moins de mal à personne.

Complètement d'accord . . . qu'est ce qu'il y a de plus important qu'une belle histoire à raconter, au final ?

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