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Route 66 vue par une routière de 64 ans (2013)
by Mamieecaval · 2014-02-01 · 21 replies
Chapitre 1 : De Montréal à Springfield, Illinois 30 juillet 2013 : Ontario Enfin assise dans mon fauteuil capitaine au volant de mon fougueux compagnon de voyage, Gontran. La nomade en moi explose en feux d’artifice et est prête à affronter l’inconnu, l’imprévu, le drôle… et le moins drôle Les départs ne sont pas tous glorieux. Ce matin, après les bisous au comité d’au revoir de la rue Lafond, je m’aperçois que j’ai oublié toutes les laisses de Cléo. Malgré la belle réputation des États au sujet des chiens, j’ai besoin des laisses. On vire de bord, stationne à 2 rues pour éviter que les amis du comité de départ ne revoient Gontran et ne s’inquiètent (Ô orgueil!). On se remet en branle. La longue et ennuyante 40 pour sortir de Montréal… MON VÉLO! Oublié lui aussi… trop loin pour revenir sur mes pas. Je marcherai plus, d’autant que Cléo a maintenant des sacoches et peut donc tout transporter. Vers midi, encore au Québec, je cherche une aire où m’arrêter pour me faire une salade et un thé. Impossible. C’est en Ontario que nous avons pu nous arrêter. Les Onroute ontariens sont le grand luxe des restarias (sic, je sais, Mamie en cavale n’est pas inculte). Ouf! J’y fais même une sieste.



Première étape prévue (la seule en fait): Picton, le comté de Prince Edward et sa route des saveurs reconnue pour ses nombreux vignobles. Mamie la gourmande y voit une opportunité d’allier plaisir et route. C’est un long détour, mais c’est champêtre. J’y déguste enfin les bonnes pêches ontariennes et m’installe pour la nuit au Parc provincial Sandbanks. Pas fameux ce camping à 42$. sans service. Mais il y a une plage au bord du lac Ontario. Au moment de m’endormir, une bonne pluie s’abat sur nous.



Au réveil, il pleut toujours. Sur la route qui nous ramène à la 401, la circulation est bloquée : plein de touristes! Par devoir, je m’arrête à un vignoble et j’achète un cabernet sauvignon à 30$. Mais qu’est-ce qui m’a pris??? Le monsieur était trop gentil… Nous avons passé les frontières à Sarnia en 2 minutes : avis aux personnes qui s’inquiètent, et qui m’ont inquiétée. Donc mes belles pêches de l’Ontario et ma laitue de la Terre ferme sont toujours au frigo.

5 aout 2013 : Début sur la route 66

Chicago. Peu à dire : pour Mamie en cavale, c’est surtout le départ tant souhaité de la Route 66. Je ne pouvais manquer le fameux Lou Mitchell`s, où tous prennent un repas graisseux avant la grande aventure. Il fut un temps où les Harley pavanaient en grand nombre en devanture…



En sortant de Chicago par la I-55, je me rends à Joliet, première étape de la Route. Elle devrait son nom à Louis Joliet parce qu’il trappait dans ce coin au 17e siècle. Beaucoup de noms francophones autour. C’est à la vieille prison de Joliet qu’a été tournée la série Prison break. Les bizarreries commencent :





Camping Tameling sur la route 129 pour 3 nuits. Un peu de repos est bienvenu (j’ai mis la lime dans mon vin plutôt que dans la marinade). Les vacanciers ici sont des gens pauvres qui se paient un beau coin de verdure à peu de frais, et qui sont très gentils. Ils m’approchent timidement : je ne suis pas une des leurs, à taper tout le temps sur l’ordi ou l’IPod. Je ressens un peu de gêne. Rien de glamour donc, mais la nature est belle; et ce qui n’est pas pour me déplaire: 15$ la nuit, électricité, vidange et eau potable fournies! Voyez:(le bruit que vous entendez, ce sont les cigales qui ont envahis ces états à l'été 2013.)

https://www.youtube.com/watch?v=McbDdaDzxCU

Ma Mother Road, comme la nommait Steinbeck, est teintée de son livre Les Raisins de la colère qui m’a accompagnée tout le long. En quittant le camping, je roule sur la 116, appelée Old Route 66. C’est souvent en parallèle de la 1-55. En plus, il y a cette vraie Route 66, en tronçons, sur lesquels on peut se promener à pieds si on est un peu nostalgique de l’époque ou si on est romantique. Nous y avons fait quelques pas, nous aussi, en pensant aux exilés des années 30.



Du 8 au 10 aout : Charmantes villes

Direction Braidwood où je trouve ces mannequins célèbres (Elvis, Marylin…) au Polk A Dot Drive In. Pas pu m'empêcher de les photographier, même si on les voit sur tous les sites Internet! Surtout que Mamie en cavale est passablement excitée d’y être enfin, après des mois de rêve et de préparation.



Puis, les villages et les villes de la route se succèdent; Dwight, première ville du coin à avoir une police:

et le berger allemand prend tout à coup le dessus en Cléo.

Belle balade dans Pontiac, rien à voir avec l’industrie de l’auto, mais qui surfe là-dessus quand même (photos sur mon blogue), et sur Lincoln bien entendu.





Jusqu’à ce que l’orage s’amène derrière nous et nous pousse vers Gontran. Puis les éclairs fusent partout autour de nous, comme un filet jeté pour nous piéger. J’ai l’impression de conduire un avion et d’entrer dans un nuage. Ça pète à boucher les tympans, le vent nous fait tanguer; je cherche le tourbillon annonciateur de catastrophe… Je laisse tomber le Old Log Cabin et sa fameuse tarte aux pêches et on file vers le Sud. Et l’orage est enfin derrière nous.



12 aout: Lincoln

Dodo au camping Camp a while. Pas bête comme nom de camping! Le lendemain, j’arrive à Lincoln après avoir déjà entendu beaucoup parler de lui (Lincoln…). Plein de choses à mettre dans la caboche de Mamie en cavale. Vire à gauche, vire à droite, reviens sur mes pas… j’étais tellement absorbée dans mes découvertes, que j’ai eu du mal retrouver Gontran. Une chance qu’il y a les églises. J’avais remarqué une église en stationnant, son haut clocher me l’a pointé. Ils ont conservé les anciennes affiches.



En nous promenant, nous avons trouvé ce coin charmant pour nous reposer un peu.



15 aout : New Salem

Après 27 km de route secondaire (parfois tertiaire), nous voici à New Salem près de la ville de Petersburg. Quel bonheur de nous retrouver dans une profonde campagne, roulant doucement entre les champs, profitant d’une nature luxuriante aux arbres matures. Ouais, beaucoup de champs de maïs destiné à l’éthanol aussi. Même qu’ici, on n’a pas toujours le choix quand il faut faire le plein; on ne sait pas où on trouvera une station sans éthanol… À voir l’immensité des terres destinées à cette culture, je crois bien que c’est vrai qu’on pourrait nourrir toute la planète et même plus si on le voulait vraiment. Je suis toujours dans ces champs de maïs depuis que je me promène aux US. J’ai honte de consommer ce carburant, quand je pense qu’un enfant meure de faim à chaque ligne que j’écris... New Salem donc… Le jeune Lincoln y est arrivé en 1831. La légende veut qu’il ait eu des difficultés en navigant sur la rivière Sangamon et qu’il soit allé à New Salem pour trouver de l’aide. Là, il serait tombé en amour avec ce village; il y resta pendant 6 ans. Plus tard, il sera député de ce comté. C’est un homme de paix; est-ce pour cela que les gens sont si affables ici? Nous rencontrons une famille si aimable… Papi et Mamie animent le village de New Salem (une reconstruction du village de l’époque) avec leurs adorables jumelles d’une douzaine d’années. Ils sont nos voisins de camping, un immense camping. Et ils ont une chien (golden retriever), alors Cléo est aussi heureuse que moi. D’autant qu’elle a rarement besoin de porter le collier.





18 aout : Springfield

Capitale de l’Illinois, 117 mille et quelques habitants, la ville la plus multiethnique de l’Illinois. On offre même des Gelati. Je crains toujours un peu les villes, mais il n’y avait aucune raison ce matin. Arrivées à 10 h, stationnement facile, trottoirs dégagés. Le ciel est d’un bleu limpide, on commence au nord, par l’immense cimetière Oak Ridge. Tant de jeunes ont sacrifié leur vie pour cette patrie. Ils sont là, près du tombeau de… Lincoln, cet homme de paix.





Je me suis baladée en ville, sereinement, avec Cléo qui s’est fait traiter de Rintintin. Tous viennent à elle; même notre serveuse à la terrasse lui propose de l’eau. À ma grande joie, un marché public avait lieu ce samedi. Je me suis pressée à faire mes provisions avant la fermeture à 12 h 30. Il existe donc des producteurs autres que de maïs pour éthanol. J’ai même rapporté une grosse pièce de fromage : Le Jake’s Whell de la ferme Ludwig Farmstead. Un délice! La gourmandise n’est pas un vrai péché…



Pour ma dernière nuit en Illinois, j’ai voulu rouler un temps sur la Route de 1926-1930. On la déconseille, et je comprends: c’était si étroit qu’on avançait cahin-caha à 15-20 km/h. Une grosse autocaravane n’y arriverait pas. Les protagonistes des Raisins de la colère m’accompagnaient, je les imaginais ici et là, cherchant de l’eau, une pièce de moteur, quêtant parfois un peu de nourriture. Je me sentais intégrée à la Route. (Mamie en cavale ne manque pas d’imagination!)

Voyez la carte de la route et lisez le prochain chapitre sur mon blogue (abonnez-vous pour les chapitres à venir): http://mamieencavale.wordpress.com/category/route-66-aout-2013/

À Montréal
by Mamieecaval · 2014-01-06 · 7 replies
Ce début d'hiver a été particulièrement froid, des -30 degrés C fréquents. Aujourd'hui, virement de cap: 6 degrés. Comme le mercure redescend, ça gèle, tout est en glace. Mais il y a quelque chose de grand dans ces extrêmes. Visitez ma Suite montréalaise pour en connaitre davantage.
Une Mamie qui mâte ses peurs "mamieencavale"
by Mamieecaval · 2013-12-28 · 2 replies
À 63 ans, je suis partie seule avec ma chienne Cléo pour un 5 semaines à Terre-Neuve. Depuis, je me promène en Amérique du Nord, toujours solo. J'ai mis le récit de ce premier voyage sous le thème "Voyager en camping-car". Sur mon blogue http:mamieencavale.wordpress.com, vous trouverez mes voyages plus récents. Car je continuerai jusqu'à ce que mes finances et ma santé me le permettent.
Mamie en cavale en solo à Terre-Neuve (5 semaines)
by Mamieecaval · 2013-12-28 · 69 replies
Mamie en cavale à Terre-Neuve-et-Labrador

Mamie en cavale n’est pas un personnage de fiction : j’ai bel et bien quitté enfants, petits-enfants, amies et amis, jardin, maison… pour découvrir Terre-Neuve-et-Labrador à bord d’un motorisé baptisé Gontran, avec ma chienne Cléo (mélange de terre-neuve et de berger allemand, je lui devais bien ça). Mon cœur n’est pas de pierre pour autant : avec moi, une clé USB contenant des photos, un ordinateur portable pour les échanges de courriels et un téléphone cellulaire.



J’étais fière de moi : j’avais mené avec confiance ce gros engin, de prime abord menaçant, et j’avais vaincu mes peurs de vieille femme. Comment y suis-je donc arrivée? Je ne saurais dire à quoi tient ce mini-miracle. Aucune angoisse, aucune inquiétude, aucune hésitation dans les jours qui ont précédé mon départ. Le désir de découvrir, de me dépasser surement... Le désir moins concret, non formulé, de retrouver l’adolescente en moi qui, du fond de sa campagne, rêve d’être tortue, d’aller de par le monde comme journaliste. Rêve vite écrasé par la morale de l’époque : ces gens-là mènent de mauvaises vies, affirmait ma mère. Comme quoi les choses arrivent quand elles doivent arriver.

Tout en conduisant les kilomètres qui m’éloignent de la maison, je ne songe à rien d’autre qu’à franchir cette distance, à m’assurer que Gontran et Cléo se portent bien, à vérifier l’itinéraire, à nous nourrir… Je suis à chaque instant dans l’« ici et maintenant ». Trop tard de toute façon pour me demander si ce « road trip » est une folie. Je me réveille dans la file d’attente du bateau qui me traversera à Terre-Neuve-et-Labrador, toute étonnée d’y être.

L’arrivée à Port aux Basques se fait remarquable. Après les longues et ennuyeuses autoroutes de Saint-Colomban (Laurentides) à North Sydney (Nouvelle-Écosse), je suis abasourdie quand je quitte le centre d’information où Cléo s’est délié les pattes après ses sept heures de bateau dans Gontran. Devant moi, des montagnes à couper le souffle et la mer au-delà. Je ne suis pas la seule à m’y arrêter pour un instant d’admiration, et de photos. J’avais fouillé Internet avant de partir, mais rien ne peut rendre le réel. Pas plus les photos que je livrerai ici. Déjà, sur le plan de la langue, Terre-Neuve est une exception : on devrait dire « en Terre-Neuve », comme « en France », parce que le nom se termine par un « e ». Mais l’OQLF (Office québécois de la langue française) confirme que c’est bien « à Terre-Neuve »… la prof de français, critique de surcroit, refait surface.

Avant de partir, j’avais prévu deux jours de repos au camping de la Codroy Valley : pas d’alignement de sardines en boites et si peu de fréquentation. Le jour, c’est le calme complet; le soir, quelques campeurs arrivent après leur journée de vadrouille. Petite inquiétude : deux roches ont dessiné chacune une petite étoile dans le pare-brise. Étant « branchée » dans ce camping, je courrielle rapidement à mes deux fils adorés et assez « vroum/vroom », Rodolphe et Samuel. L’un me répond que je ne devrais pas tarder à faire réparer ça; l’autre dit que s’il ne fait pas trop froid, je peux peut-être prendre le risque de voir une grande ligne traverser le pare-brise. Contente qu’ils m’aient répondu si vite : rassurant. Finalement je ferai à ma tête dure, et j’attendrai d’être de retour.

Jour 7 Quatre jours de route, deux de détente à Codroy Valley. Désormais, plus aucune réservation, aucun parcours tracé à l’avance et une date de retour floue : l'aventure commence. Je sens alors une large ouverture devant moi. J’ai libéré un espace que tout mon être aspire. Comme c’est bon! Mon intuition me guidera et j’écouterai ce que raconteront les gens sur ma route. Au matin, toute sereine, je me rends tôt au Cap Anguille où je trouve les pêcheurs rentrant de la mer avec leurs prises. Ils tranchent les filets, et je repars avec cinq-cents grammes de morue on ne peut plus fraiche.

Les gens sont très affables. Ils m’envoient la main sur la route; ils disent good day plutôt que le paresseux Hi. L’accent me fascine. Ce n’est pas l’anglais ontarien ni celui étatsunien. Il y a quelque chose de british… Plus tard, une Terre-Neuvienne me fera remarquer que c’en est un plutôt irlandais, entremêlé de vieilles expressions et d’autres nouvelles de leur cru. Pas facile à comprendre… Mais pas étonnant que leur musique et leur danse traditionnelles me rappellent les nôtres.

La morue au frigo, je me dirige vers la péninsule de Port au Port, à Cap Saint-Georges. Je roule, roule, roule, et m’arrête devant un panneau routier « Le Boutte du Cap ». J’hésite; après tout, le « boutte » c’est la fin. Un étroit chemin de gravier qui tourne… vers quoi? Si je m’y enfile, pourrai-je faire demi-tour? Pas le choix : sinon je suis déjà obligée de faire marche arrière sur quelques centaines de kilomètres, ce qui ne me tente pas du tout. Je fonce donc… et me retrouve dans un parc qui s’avance dans la mer. Une autre affiche m’annonce qu’on y accepte les voyageurs sans frais. Je m’y installe, le cœur léger. Port au Port est la partie la plus francophone de Terre-Neuve; un vieux monsieur tout courbé et à la démarche difficile me rend visite chaque jour avec son fils pour avoir le plaisir de parler français. Il m’affirme qu’on peut y voir des baleines. Je sillonne toute la péninsule espérant les trouver, monte sur les plus hauts plateaux, d’où on voit la mer à plus de 180 degrés. Elles ne sont pas au rendez-vous. Mais j’ai droit au premier coucher de soleil d’une longue suite ici : digne des plus belles cartes postales.



La nuit suivante, une bonne pluie et un vent terrible me font craindre que Gontran renverse. Je dors peu cette nuit-là; je loue ma prudence de nous avoir placés à l’abri, entre deux rangées d’arbres. Un Brésilien et une Norvégienne se sont installés au plus haut plateau. Je crains pour eux; je ne les reverrai pas le lendemain matin, alors que le soleil et la chaleur sont de retour.

Un ennui mécanique : la génératrice ne fonctionne pas. Serait-ce le début des emmerdements? Le mécanicien de Corner Brook regarde rapidement, n’y voit rien, me suggère d’aller chez un VRiste à Pasadena. Mais c’est samedi, donc fermé; pas envie de perdre ce temps… La température est clémente; je n’en ai pas besoin pour l’instant. Le propane et les batteries marines suffiront. Corner Brook est la « grosse » ville de la péninsule ouest : un impressionnant 22 000 habitants. J’en profite pour faire un saut à la bibliothèque et brancher mon ordi afin d’écrire à mes amies que je suis encore en vie et très heureuse. Oui oui, je le reconnais, aussi pour vérifier si quelqu’un m’a envoyé un mot. Je ne m’ennuie pas, mais chaque fois que je brancherai l’ordi, je vérifierai d’abord les courriels reçus. Et cette fois-là à Corner Brook, yeah! mes amies ont pensé à moi; je reçois aussi une photo de Florence (ma petite-fille chérie de 8 ans) qui fait de la limonade à plus de 35 degrés à Montréal. Ah! le doux plaisir d’éviter la canicule! Je croise une épicerie. Ciel! La première vraie épicerie. Les convenience store croisés sur la route proposent tout aussi bien des conserves de petits pois que de l’huile à moteur. Ils me rappellent le magasin général de mon enfance. Je cabre Gontran, au risque de voir les accessoires de l’habitacle prendre leur envol. J’y trouve des fruits et des légumes : je croyais que ce mot n’existait pas à Terre-Neuve. Et un Liquor Store en prime! Provisions, provisions, le rat en moi (mon signe astrologique chinois) emmagasine tout ce qu’il peut, même si les haricots sont « flagadas » et les poivrons, tout flétris. C’est que mes réserves diminuent et je crains le manque.

Jour 12 Plein cap sur le nord : les Terre-Neuviens rencontrés au Boutte du cap ont parlé de gros glaciers à Saint-Anthony. Le paysage change après le parc du Gros-Morne, un patrimoine mondial où je m’attarderai quand je redescendrai. Les montagnes ont pris du recul; elles n’affrontent plus la mer, qui a gagné. Elle les a grugées et il ne reste que de larges roches plates et de gros cailloux qui suggèrent une ballade en longeant le bord de mer. Les autres montagnes se sont retranchées vers l’Est, imposantes et fières, comme si elles narguaient les vagues entêtées.



Entre deux hameaux d’une vingtaine de maisons, je croise un vieil homme à vélo, tenant une canne à pêche; une dame portant un fichu, une sacoche à son bras; une mère et deux enfants accrochés à ses mains. Où vont-ils? Ici les distances sont longues entre les villages. Moi aussi je marche, au grand bonheur de Cléo. Partout des sentiers invitent à découvrir, toujours bien entretenus comme s’ils étaient très fréquentés. Pourtant, j’y suis souvent seule. La montée est souvent abrupte; on y a alors construit des escaliers de 200, 400 marches. Impossible de compter celles de Fogo qui relient quatre monts, dont le fameux « Hat »; ce dernier serait, au dire de Cathy, une Terre-Neuvienne de Gander, un des piliers de la terre… du temps que l’on croyait que la terre était plate, vous l’aurez compris.

Deux jours me sont nécessaires pour atteindre Saint-Anthony. Je fais le trajet lentement, « grâce » à un mal de dos qui exige des arrêts fréquents. Longue promenade au bord de la mer, sur les gigantesques roches plates. Cléo aimerait bien s’y baigner, mais les petites vagues lui font peur. Le soleil fait encore le beau au moment de se coucher. Si vous consultez une carte, remarquez les noms français des lieux. Aux 18e et 19e siècles, les Français avaient élu cet endroit comme centre de leur pêche. Même après le Traité d’Utrech qui cédait Terre-Neuve aux Britanniques, les Français ont conservé leurs droits de pêche, et ce, jusqu’en 1904.

Je dormirai ici, dans le lieu historique national canadien de Port au Choix. Gontran s’aligne sur d’autres motorisés, branchés à l’eau et à l’électricité, face à la mer. Mais personne pour prélever mon dû. Je ne branche que l’électricité : je veux partir tôt demain matin. Après le souper, un camion s’arrête devant Gontran; le conducteur se présente à notre porte et réclame 25$ pour la nuit. J’essaie de lui faire comprendre que je ne prendrai que peu d’électricité; il tient à son fric. Je lui dis que son prix m’apparait un peu élevé étant donné que son camping n’offre pas de « station de confort » avec toilette et douche, pas de jeux pour les enfants, pas de lavoir, aune façon d’isoler un tant soit peu les routards… rien. Rien de plus qu’un tout petit espace de 20 pieds par 40… Pas de réaction de sa part.

Je plie bagage : je ne lui donnerai pas l’impression que c’est une bonne idée d’arnaquer les touristes (encore ma tête dure?). Je déplace Gontran à quelques centaines de mètres, toujours face à la mer. Je verrai quelques autres campings de ce genre en cours de route. Dommage… Mais je ne leur en veux pas : la pauvreté est importante ici. Pas étonnant que les touristes suscitent des envies de cet ordre.

Jour 17 Saint-Anthony ne m’a pas paru invitante. En fait, j’évite le plus possible les villes, même celles de cette dimension. Un tout petit panneau routier m’offre une alternative et je vire à droite : Goose Cove. Route étroite, pentes abruptes, rien de spécial…mais après vingt minutes de montagnes inhabitées, je me demande bien ce que j’y trouverai. Puis, au loin, quelques maisons… et au tournant à l’est, je les vois, trop beaux pour être vrais. Je ralentis et à la courbe suivante, ils sont là devant moi dans toute leur magnificence. Non pas un isolé au loin qui ressemble à une petite boule de coton; tout près de la côte, de nombreux glaciers, échoués dans cette anse.



Ils m’ont retenue quelques jours, campée près du cimetière. Je vous jure que je n’ai jamais rien vu de si beau que le soleil qui se couche sur ce glacier scintillant du rose au mauve. Des dizaines de glaciers plus gros que ma maison, certains agglutinés, coincés dans l’anse où ils finiront par fondre. D’autres plus loin suivent le courant et passeront devant Twillingate. Un cadeau aux voyageurs qui fréquentent les endroits comme Twillingate? Parce qu’ici, ce sont les villageois qui en profitent. Et moi. Et 3 ou 4 touristes aventureux comme moi… À Terre-Neuve, la fête des glaciers a lieu à la fin de juin depuis belle-lurette. La fin de juillet se pointe et tous ces glaciers qui descendent??? Quelque chose ne va pas dans notre monde, monsieur Harper! Tout au long du voyage, les chiffres 1 et 49 (jumelés) se présentent à moi à une fréquence étonnante. Or ces deux chiffres sont respectivement le mois et l’année de ma naissance. C’en est troublant. La monnaie que me rend une caissière, une route, un numéro de porte, l’heure, l’odomètre, et même les 149 marches que je recompte en descendant (oui oui, en descendant, je suis tête dure, mais honnête) de la chute à Battling Brook. Idéal pour y lire un heureux présage. Tout ira bien, me dis-je. Mais non, je ne suis pas superstitieuse! Optimiste : je n’interprète que les bons présages.

De Goose Cove, je reviens sur mes pas : forcément, une seule route relie le nord au sud. Je fais une seconde halte à Port aux Choix pour ne pas en garder un mauvais souvenir. Au bout de la péninsule, deux belles baleines à bosses nous attendaient. Je me promenais sur la grève quand j’ai entendu leur souffle. Elles étaient à un kilomètre environ (difficile à dire, mais bon…). Je suis remontée vivement chercher les jumelles dans Gontran. Elles se sont approchées de la côte et je les ai admirées batifoler pendant un bon moment, Cléo couchée tranquillement à mes côtés, comprenant que l’heure m’était précieuse. J’aime croire que c’était la mère et son baleineau.

Le lendemain, j’entre dans le parc Gros-Morne, sillonné de sentiers fort bien aménagés, comme d’hab. Le premier à Lobster Cove. Mais après à peine un kilomètre de marche, je suis sans force. J’ai sans doute bu plus de thé et de vin que d’eau ces derniers temps, trop occupée à tout voir, et j’ai une insolation. Alors je me terre dans un camping tous services afin de récupérer, bien encadrée par deux mastodontes de 37 pieds chacun. Depuis le matin, je n’ai rien fait, à peine quelques promenades pour délier Cléo, qui me fait ses « grands yeux de merlan frit ». Télé hier soir, télé ce soir. Ma fille Blanche avait raison de me suggérer de ne pas m’en défaire. Je ne me presserai même pas de partir demain matin.

Jour 20 Trop vieille pour me taper les six heures de « grimpe » du Gros-Morne, deuxième plus haut sommet (806 mètres) de Terre-Neuve, je m’arrête aux Tablelands sans grande conviction. Une autre montagne, me dis-je. Hé, Mamie en cavale, serais-tu devenue blasée devant tant de beauté? Je me présente au centre d’interprétation. La jeune fille qui me reçoit (en français, s’il vous plait, contrairement à beaucoup d’endroits à Montréal) tente de me montrer ces montagnes, mais le brouillard enveloppe tout autour de nous. Non loin de là, les abords d’un port m’apparaissent un excellent endroit pour camper. De fait, toute la soirée, des Terre-Neuviennes et des Terre-Neuviens emprunteront le sentier que vous voyez sur la photo à droite, s’attardant quelques instants pour une jasette avec Cléo et moi (ils ont des chiens et les chiens jasent entre eux, vous n’aviez pas compris?) Je fais un bout du sentier avec un couple de Québécois émigrés là. Pourquoi ont-ils quitté le Québec? L’homme lève le bras et me montre le paysage, sans rien ajouter comme s’il s’agissait d’une évidence. Mais les Tablelands sont toujours invisibles. Et le lendemain matin, à mon réveil, elles se dressent devant moi, dorées sous le soleil, et j’en suis abasourdie.



Cette chaine de montagnes a émergé du choc des plaques tectoniques il y a 400 millions d’années, alors que les continents (Europe et Amérique) se sont formés. Elles sont une partie du manteau terrestre qui ordinairement reste au fond de l’océan quand de tels bouleversements se produisent, mais celles-là ont pointé leur nez hors de l’eau. On ne s’explique pas pourquoi. Les roches, tellement compactes que rien n’y pousse, sont formées de magnésium principalement, de calcium, de cuivre… d’ailleurs elles ont un peu de cette couleur du cuivre. Je vous fais ça court; vous pouvez toujours aller sur Internet si vous en voulez plus. Remarquez les petits points blancs au centre-droite. De la neige, mes amis. Et il fait un beau 25ºC.



Jour 24 Fogo Island… Fogo Island, c’est le bout du monde. Une ile où quelques villages regroupent cinq, six cents habitants chacun.



Eh bien! à Fogo, j’ai eu peur. J’avais beau me convaincre que la peur n’est que dans ma tête, que l’extérieur n’a rien à y voir, que je dois contrôler cette tête, mes lectures de philosophie et de spiritualité laïque ne servaient à rien. Au matin, en prenant la route, la lumière rouge du « check engine » s’est allumée. Imaginez Mamie en cavale un dimanche matin dans une station service à l’abandon, arpentant le terrain avec Cléo en espérant que quelqu’un vienne la secourir. Mais personne… jusqu’à ce que, une bonne heure plus tard, j’aperçoive un homme avec son chien dehors. Les chiens… de vrais agents de rencontre! Donc blabla sur les chiens, et je glisse le sujet de ma panne. En bon Terre-Neuvien, l’homme vérifie les liquides avec moi, me rassure, me dit qu’il y a un garage (le seul sur l’ile) à Fogo, le village voisin, à une trentaine de minutes et que je peux m’y rendre sans crainte d’une panne. Le garage ouvrira le lendemain qui sera un lundi. Forte de son assurance à lui, je m’y dirige donc. Je laisse Gontran dans un stationnement d’église anglicane; la population a beau être de 748 habitants (chiffres de 2011), j'y ai vu trois églises de confessions différentes. Je décide de profiter de la journée ensoleillée; il me reste quand même un peu des enseignements bouddhistes et taoïstes. En montant des marches (toujours des marches, celles dont je parlais plus haut, qui regroupent quatre monts), je réalise que j’ai oublié de prendre le médicament pour mon cœur. Pas de chance à prendre, mon cœur sans médicament, c’est comme le « check engine ». Je redescends donc au plus vite. Je ne remonterai pas les marches… tout va mal aujourd’hui. Je cherche plutôt l’endroit où dormir, pas trop loin du garage. Je repars le moteur et… le voyant lumineux s’est éteint. Lieu magique! Merci au Dieu anglican. L’heure vérifiée, je décide de reprendre le bateau aujourd’hui même. Au port (est-ce vraiment le mot pour désigner ce bout de chemin qui plonge dans la mer et où s’accroche de frêles traversiers?), la voiture devant moi monte à bord, mais plus de place pour moi. Trois heures d’attente, de lecture, de maaaaaaaaaarche! À la descente du bateau, le soir tombe. Rituel : trouver un endroit pour souper et dormir. Je m’enfonce dans de petites routes qui mènent à de riches maisons (entendons-nous, riches pour Terre-Neuve) au bord de la mer, mais je ne trouve rien. Finalement, je stationne dans une aire aménagée pour des camions, le long d’une route du style 117 dans les Laurentides. La seule fois où j’ai dormi le long d’une route principale. Cette journée a été baptisée « journée fuck-fuck ». Le brave Gontran est resté tranquille tout le reste du voyage.

Jour 28 De ces 28 jours, 24 à Terre-Neuve, 4587 kilomètres parcourus… J’ai fait une Française de moi en pensant qu’un mois suffirait pour en faire le tour. À moins de passer mon temps dans Gontran. Ça me désole un peu, car qui sait si je pourrai revenir pour achever ma découverte. Je m’attarde, hume, contemple, m’émerveille encore, emmagasine les souvenirs. Mais il y avait tellement à voir dans l’Ouest et le Centre. Et quelle nature encore vierge! Pas de petits villages tape-à-l’œil, avec des boutiques souvenirs toutes alignées. Ici, rien ne flirte avec le « bucolique »; le paysage est spectaculaire, sensationnel… Les mots s’évaporent : tout est image. Le choc du retour est amorti par une halte au parc Blow Me Down. Et it blows me down, realy. Deux jours de calme dans l’enceinte d’une chaine de montagnes qui m’enveloppe comme un cocon. Je prends des forces pour la longue route de retour. Mais le ciel est triste comme moi et il pleut. Gontran sent la laine mouillée de Cléo. Qu’à cela ne tienne, nous ne resterons pas enfermées. Je n’aurai pas trainé l’imper pour rien.



Je suis un peu cafardeuse quand, deux jours plus tard, je passe devant la sortie de Port au Port; j’hésite à m’y faufiler… C’est que mon histoire d’amour avec Terre-Neuve a commencé là. Romantique Mamie en cavale… Mais la route est si longue avant d’arriver au Boutte du cap. J’avais ciblé Seal Rock, je m’en tiendrai à ma décision. Le Boutte du cap, je l’ai parcouru de long en large. Ici donc, à Seal Rocks… pour me rendre compte que je suis en face de Port au Port. J’ai trouvé, une fois de plus, un bel endroit au bord de l’eau. Il pleut encore. Mais il y a assez d’accalmies pour les promenades. Au cours de la nuit, j’ai entendu des orages au loin, mais le tonnerre ne s’est pas rendu ici. Malgré tout, j’ai bien mal dormi, l’estomac tout chamboulé à cause du kilo et demi de moules ingurgité avec le chablis au souper (trop bon, n’ai pu me retenir, gourmande Mamie en cavale, va!).

Jour 32 Après avoir vu de vrais icebergs, un jeune orignal, deux grosses baleines, des saumons qui affrontent une chute, des montagnes qui scrutent le ciel et la mer mystérieuse, je reprends le chemin du retour. Mes amis, Brent, Cathy, Judy et Jeff, je n’oublierai pas votre générosité, votre gentillesse, votre simplicité. Promis : je retiendrai tout ce que vous m’avez appris de votre terre natale. J'ai senti un grand sentiment de liberté ici, je devrais dire de libération. Vivre dans Gontran simplifie au maximum le quotidien, me confirmant à quel point je m'entoure de choses inutiles chez moi. Le regard tourné vers l’extérieur, ma petite personne reprend la place qui lui revient. De plus, conduire ici est reposant : personne ne vous colle aux fesses parce que vous les ralentissez, même si on ne peut dépasser sur deux kilomètres. Les limites de vitesses sont respectées, les « cédez » aussi. Pas de queue de poisson devant le nez de Gontran. Je m’y suis donc sentie très bien. Reste à cultiver cet état au retour, dans le quotidien… Je prends le bateau demain et je ne flânerai pas afin de rester imprégnée de l’atmosphère terre-neuvienne.

Fin En arrivant à la maison, j’étouffe : les mauvaises herbes ont envahi mon territoire; je ne distingue plus les fleurs parmi les hautes graminées. La maison m’apparait immense avec son étage et demi; étouffante : trop d’objets ici. Je m’active, je m’active; il faut faire, faire, encore faire, et non (ou ne) plus être. Toujours difficiles, les retours. Mais la nuit reviennent à mes sens l’odeur des fraises au pied des Tablelands, le va-et-vient des vagues quand je m’endormais le soir, le sifflement du vent entre les arbres, les milliers de marches vers le sommet des montagnes escarpées, la chaleur du soleil et surtout, surtout celle des Terre-Neuviennes et des Terre-Neuviens. Les photos tournent en bouclent sur l’écran de mon ordinateur depuis mon retour. Une tentative pour retenir ce sentiment de plénitude qui m’a habitée tout au long de mon parcours.

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