Billet d’été 2
Les dimanches Bretons ne dérogent pas à la règle et Mur de
Bretagne est aussi vide qu’une ville abandonnée du far West. L’égoïsme reste malheureusement la règle ici et ailleurs : quelques lascars en famille Groseille font tonitruer leur base audio sur la plage de l’étang de Guerlescan. Je profite toutefois de l’eau fraîche après avoir tondu et fauché mon verger dont je ne sais pas vraiment que faire, vu la grandeur du terrain et du nombre de pommiers qui y sont plantés. Élever des chèvres, faire un potager participatif ou une base de loisirs restent des idées en suspend. Après m’être rafraichi je glane dans les rues de Mur et visite la chapelle en attente de restauration. Corot y a peint le portail et vécu plusieurs moments paisibles sous cette ambiance recueillie. Une jeune fille me propose quelques explications sur l’historique. En sortant, je pose mes mains sur le superbe chêne centenaire et m’aperçois qu’un cromlech le ceinture. Belle découverte en plein village.
Comme bien souvent, les journées s’égrènent inégalement, ponctuées de vide, d’inspiration comme ce matin où j’ai écris une petite mélodie à tonalité celtique, de lassitude ou de paix soudaine. Les milieux d’après midi d’été sont souvent plombés par la chaleur et mieux vaut rester à l’ombre et profiter d’une bonne sieste réparatrice.
Puis, le soleil se rabaissant et la fraîcheur s’installant petit à petit, l’esprit se clarifie, observe les lumières plongeantes d’Ouest. La vie animale s’estompe, les mouches deviennent moins nerveuses, les papillons s’affairent autour des pistils chauffés par le soleil et les chats rôdent, prêt à bondir sur l’oiseau insouciant.
Jeudi 23 juillet
Neuf heures, et le soleil tape déjà. Il fera encore plus chaud sur le GR34. Partant de Treveneuc, je rejoindrais la pointe de la Tour deux heures plus tard. J’y retrouve mes sensations sur ce parcours que je connais bien. La mer est d’huile et d’un bleu immaculé, les rochers se dévoilent à la marée descendante et les premiers pécheurs lancent leurs filets au loin de la rade. Il y a des endroits sur le sentier où la chaleur est étouffante, cerné par les bosquets d’ajoncs, de ronces et fougères. Et puis parfois, un havre de fraicheur en creux de chemin, porté par les ombres de la végétation me laissent un léger répit. La température du corps descends alors et l’esprit se clarifie. Étonnant comme la chaleur bousille la perception et la concentration du cerveau. J’économise l’eau mais j’arrive déjà à siffler mon demi litre au bout de ces deux heures.
Tout à coup, je sens sur mon pied droit comme un objet que j’aurais heurté. Je penche la tête et je m’aperçois que ma semelle droite se décolle. Mince, imprévu qui si j’avais été dans le
Yukon ce serait avéré un énorme problème. Je marche un peu, puis constate que les choses ne s’arrangent pas car la semelle s’ouvre encore plus à chaque pas. Je stoppe. Évidemment, je ne me ballade pas avec un tube de colle style patex ou colle contact dans mes randonnées. Tiens, voilà un objet à mettre dans une check list !.
Mais j’ai de la ficelle. Je fais le tour du bout du pieds en laçant semelle et haut de la chaussure et repars ainsi avec mon emplâtre de fortune. Ça ne tient pas. Je continue un peu, puis m’arrête sur une plage. Je décide de prendre un bon bain histoire de me rafraichir le corps et l’esprit. C’est l’heure du pic nique et tout en coinçant ma tranche de Coppa sous le pain frais du matin, je réfléchis à ma chaussure. J’avoue que cela me contrarie et il faut que je trouve le moyen de repartir pour deux autres heures avec une semelle qui baille aux mouettes. Je vais refaire mon laçage avec le reste de ma ficelle tout en insistant et en la coinçant sus les crans. Cette fois ci, la réparation a l’air de tenir. C’est un vrai cagnard aujourd’hui à cette heure du milieu de la journée et les gouttes perlent de mon crâne dégarni jusque sur mes lunettes. J’essuie les verres tout en gardant mon bâton de marche et me le plante dans la gencive. Je grimace de douleur et mets quelques instant à retrouver l’apaisement. Je pense à tous les gnons que se prennent les acteurs dans les films et qui se relèvent frais comme des gardons après plusieurs uppercuts les envoyant valdinguer dans le mobilier. Je rejoins une autre plage où je peu m’offrir un Perrier citron. On a peine à imaginer le bonheur de boire ça quand on meurt de soif !
Je reprends un bain sur cette petite plage où les courants froids glissent entre mes pieds.
La lassitude s’installe sur le retour et je reprends la voiture après six heures de marche entrecoupées de deux baignades et décollage de semelle.
Mardi 24 juillet
Le site de Queffelec abrite un vestige néolithique de tailleurs de haches. Situé à Plussulien et donc dans ma commune, je choisis de faire la visite guidée proposée par la mairie. Il me semble que cette découverte mérite des commentaires car j’ai l’impression que si j’en fais juste une visite perso je manquerai l’essentiel. Bien m’en a pris car rien d’évident au premier abord ne se laisse deviner. La guide réussit à tenir en haleine pendant près de trois heures et demie le petit groupe que nous sommes. Tout débute par la maison de l’archéologie et ses explications, de l’origine de la découverte du site aux quelques milliers d’années qui nous séparent de ces ouvriers façonneurs. La roche spécifique du lieu et que l’on ne trouve qu’ici, la métadolérite, fut utilisée pendant près de deux milles ans. On a retrouvé des haches dans tout l’
Ouest de la France, le Nord, et beaucoup plus loin puisqu’elles se sont exportées jusqu’en
Angleterre et
Belgique. On estime à deux millions de pièces fabriquées. Les techniques d’extraction différaient : On allumait un foyer près des roches afin de faire éclater les veines ou on humidifiait le bois qui en séchant faisait éclater les pièces. Ou tout simplement avec des formes de baramines en bois. A la manière du silex du Grand Pressigny, la taille s’effectuait en premier lieu grossièrement jusqu’à recueillir les premières facettes de l’outil. Puis la forme se créait et en dernier lieu le polissage entamait l’ultime façonnage.
Dans des lieux comme celui ci de nombreuses questions subsistent. Les archéologues s’emparent des éléments trouvés et observés et en déduisent ce qu’ils peuvent. De manière rationnelle, on s’en doute. On aimerait parfois y trouver quelques éléments qui certes n’ont pas foi de certitude mais qui laissent place à au possible, à l’imaginaire spirituel et à une sociabilité empreinte de valeurs perdue dans les limbes des siècles.
Je reste convaincu que ces hommes là possédaient des facultés d’orientation, d’odorat, de sensations et d’intuitions bien plus développées que les nôtres. Nous avons lissés avec le temps, par l’acquisition du confort et ses technologies, ces capacités à sentir la terre, ses mouvements, ses vibrations et ses forces. Certes, nous nous sommes intellectualisés et avons développé de nombreuses qualités afin de survivre et vivre dans les meilleures conditions possibles. Rallongeant ainsi d’années en années notre espérance de vie. Est-elle meilleure, faut-il vivre plus longtemps que nos lointains ancêtres pour savoir et appréhender le sens de notre existence?
Mercredi 25 juillet
Je cherche le départ de mon circuit dans les marais de Glomel. Logiquement, je vais à Glomel. Évidemment, ce n’est pas à Glomel que démarre mon sentier. Rien, pas une indication et pas un quidam pour m’aider. J’atteins le site web qui n’indique aucune direction ni plan. Je repars en sens inverse pour retrouver la nationale. Quelques kilomètres plus loin, j’aperçois un panneau de la réserve. Je m’engage dans un chemin caillouteux et arrive sur un petit espace de parking. Un tableau explique un petit parcours de découverte de huit cent mètres mais rien sur la boucle de onze kilomètres qui m’intéresse. Je suis donc le premier chemin qui m’amène vers un observatoire de la lande et deux petites mares. Pousse ici la Drosera multifolia, petite plante carnivore installée sur les berges érodées. Un peu plus loin je découvre enfin mon sentier. Je descends vers la tranchée de Glomel, creusée pour le canal
Nantes Brest par des bagnards venus de Belle Îles en mer, enrôlés pour ces travaux de forcats.
Belles allées en sous bois empruntées par quelques cyclistes. J’ai des doutes à un embranchement qui m’annonce deux variantes ! La dernière que j’ai prise m’a éloignée de plusieurs kilomètres. Je demande à un marcheur près d’un étang s’il connaît ce parcours. Je ne comprends pas pourquoi à chaque fois que je m’adresse à quelqu’un pour recueillir de précieux renseignements, je ne tombe jamais sur le bon personnage. L’un n’est pas du coin, l’autre ne sait pas, les autres vont ailleurs. Bref, jamais le bon. A se demander si quelqu’un a un jour pris ce sentier ?.
Je me débrouille et trouve enfin un plan près d’une écluse. J’y retrouve la boucle que j’ai entamée à plus de près de la moitié maintenant. Je file donc et traverse le canal pour repartir vers Glomel. Retraversée du canal quelques kilomètres en amont, pause pic nique et retour vers mon parking. Très belle partie qui me conduit en plein marais, empruntant des terres pleins aménagés par les anciens autour des petites mares, pontons et marches de bois autour de la bruyère en pleine floraison.
La marche est facile, la plupart du temps en sous bois et bien ombragée avec très peu de dénivelé. Ceci me change de l’année dernière et le GR
Corse. J’en viens petit à petit à (re)trouver de nouvelles sensations. La fatigue s’installe parfois mais rien d’épuisant. Je trace mon chemin sur un rythme avancé tout en glanant mes pensées au fil des heures.
L’attention se porte régulièrement sur les traces jaunes du parcours car la distraction peut très vite faire oublier les repères. Seul, on se concentre plus sur ces éléments et peut être moins sur la « divagation » inhérente au temps, qui lui, laisse libre cours à la réflexion. Et puis, quand on s’arrête, l’observation prends le pas, scrutant ici la forêt, ici le cours du canal qui serpente et dénivèle par les écluses. Au retour, j’aime reprendre le fil de la journée avec ce temps de pause et face à face avec ce journal. Comme un court voyage renouvelé, repris et vallonné par les mots. Je repense à la marche qui peut être rapide ou lente. L’une suit son but et aime connaître chaque recoins pour en dépasser les légers obstacles : erreur d’orientation, suivi du sentier qui semble se perdre vers un semblant d’inconnu et surtout avancer quand l’incertitude s’installe. L’autre, plus lente la marche, doit servir la contemplation, la rêverie, les multiples arrêts et pauses sur des espaces choisis. Il faudra que je revienne et recommence avec lenteur ce sentier. Pour reprendre chaque pas et en sentir chaque appui de terre, d’herbe et de rosée.