Janvier 1954 : Kourma
« Je me rappelle que vers le milieu de mon congé, j’appris que de graves incidents s’étaient produits dans le district de Kourma, voisin d’Archambault, si bien que l’on avait dû faire intervenir l’armée. M’étant présenté au Gouverneur à mon arrivé à Fort Lamy, il me fit connaître mon affectation à Kourma… »
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« Au cours de la passation de service, j’eus l’occasion de me rendre compte que les adepte du PTT et son leader Toumbalbaye étaient nombreux dans le district de Kourma. Le chef du village de Kourma, lui même en était l’un des protagonistes. Pour cette raison, il ne s’entendait pas avec mes prédécesseurs. J’appris en particulier qu’il avait fait de nombreuses demandes de permis d’achat pour un fusil de chasse à double canon. On ne lui avait jamais accordé, en raison de son appartenance politique. En contre partie, le chef du village passait son temps à s’opposer, par tous les moyens, à l’autorité administrative. Il se refusait à collaborer à l’action élaborée par le Chef de district, en vue du progrès général de la circonscription. Aussi, dès que je fus en « charge » et pour la première fois de ma carrière, je décidais de ne pas suivre la politique de mes prédécesseurs. Aussitôt que je le pus, je fis une visite au chef du village : ce que personne, avant moi, n’avait fait. Il en fut tout surpris et fort honoré. Au cours de la conversation, sans avoir l’air de rien, je lui demandais s’il était chasseur. Il me répondit par l’affirmative. Je lui demandais s’il avait un fusil. Il me répondit : « Depuis longtemps, j’ai adressé des demandes pour obtenir un permis d’achat. Je n’ai jamais pu en avoir. »
Je lu répondis : « Et bien, je vais combler cette lacune regrettable. J’ai apporté avec moi un permis d’achat que je te remets ! »
Le brave homme en bégayait et ne savait pas trop comment me remercier. Il n’en revenait pas. Aussi, à partir de ce jour, ce chef rebelle rentra dans l’orthodoxie et ne cessa de collaborer avec le Chef du district. Chose qui ne s’était jamais vu, dès la fin de la saison des pluies, sans que je l’en ai sollicité, il procéda au désherbage des abords des rues et au nettoyage de tous les caniveaux. Pour la première fois, on eut une ville propre. De mon côté, je m’attachais à avoir un réseau routier impeccable. Dans le même temps, je remplaçais tous les bâtiments en briques de banco et couverts en paille par des bâtiments en béton couverts de tôles. »
(p269 à 271)
Histoire de Bagheera, la panthère apprivoisée qui restera une année dans la famille.
Les enfants viennent partager les vacances d’été.
(p304)
« Pour être admis dans le groupe des hommes ou celui des femmes, il fallait en tout premier lieu, à défaut d’état civil, avoir atteint un certain développement physique. Il fallait en outre subir des épreuves, souvent très dures, en particulier pour les garçons. Elles variaient avec les ethnies. D’une façon générale, l’une d’elle obligeait les garçons à survivre pendant un mois en pleine brousse, sans aucune arme, et sans aucun ravitaillement. Cela peut paraître simple à de jeunes européens mais il faut imaginer qu’à l’époque, la brousse était infesté de fauves, de buffles, d’éléphants, de serpents tous venimeux, de phacochères, d’hippopotames, de rhinocéros, de crocodiles, de cynocéphales et … j’en passe. Ils ne pouvaient compter sur l’aide d’aucune personne de la même ethnie. Par ailleurs, ils devaient éviter d’être surpris par des hommes d’une autre ethnie. Pour eux, c’eut été la mort ou l’esclavage. Alors, si l’on tient compte de tous ces facteurs, on comprendra que l’épreuve était très dur et comportait de nombreux dangers. A cette épreuve s’en ajoutaient bien d’autres. Ceux qui avaient satisfait à tous ces tests devaient être capable de griffer leur mère ou d’enfoncer leur doigt dans son sexe. Etc.
Je connais peu les épreuves auxquelles étaient soumises les filles. Toutefois, je sais qu’à la fin des épreuves, elles étaient appeler à subir l’excision. Cette opération correspondait en fait à une mutilation car on les privait d’un organe sensoriel important. D’une façon générale, c’était le forgeron du village qui procédait à cette opération. Quelle a été la pensée qui a présidé à l’instauration de cette pratique ? Cela paraît difficile à imaginer. Toutefois, je suppose qu’on pourrait y voir un symbole puisque c’est la toute dernière épreuve qui précède l’admission au stade de femme. Mais il n’est pas impossible, il est même certain, à mon avis, que le mâle, dès l’origine, doit avoir sa petite idée sur la question ! En supprimant l’un des organes du plaisir, il a voulu s’assurer de fidélité de la part de la femme. Si la chose s’est passé de la sorte, on peut affirmer que l’excision est un acte doublement odieux et condamnable ! »
Mars 1956 : retour en France
« Quand le lendemain matin, j’aperçu la terre de France, morcelée en parcelles de couleurs variées, j’avoue avoir été saisi d’une très grande émotion. Cette vision représentait pour moi, depuis des temps reculés, la vie d’une race, d’un peuple, d’une nation. Ce spectacle faisait apparaître à mes yeux les qualités de nos paysans de cette belle terre de France, mais aussi les qualités de tous les citoyens de ce pays, courage, volonté, obstination, travail, labeur dure et pénible, économie aussi, volonté de vivre et faire vivre, obstination devant l’adversité etc. Et toutes ces petites maisons qui, là en bas, fumaient en cette froide matinée de mars, évoquait pour moi la famille, l’amour de cette famille qui est le fondement de toute société ! Plus loin apparurent les villes, les usines, les cheminées, les trains en marche. Quelles images extraordinaires de calme, de douceur, de vie heureuse, pour celui qui, pendant plus de deux ans a connu un pays dur et pauvre, et à perte de vue, des terres tristes, parce qu’elles sont en friches, où la vie frôle toujours la mort. Quels doutes, quelles déceptions pour nous, quel découragement, lorsqu’on a conscience d’avoir tout fait, tout tenté pour aider ces pays, que nous aimions cependant, d’avoir l’impression de ne pas avoir été compris, de ne pas avoir été suivi et de s’être battu en vain ! Et puis, sans m’en rendre compte, je revins à nouveau, par la pensée, vers cette terre d’Afrique, sur laquelle j’œuvrais, de toute mon âme, depuis 1936. »
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« Une pensée revenait toujours lancinante, dans ma tête : nos enfants, nos enfants que nous avions laissés en France, à huit ans. C’était certainement un déchirement pour eux, mais également pour nous. Ce devait être dur pour eux ! mais j’avais beaucoup trop connu de familles, qui, pour n’avoir pas eu le courage ou la volonté de s’éloigner de leur progéniture, avaient fait des « fruits secs » de leurs enfants, des ignares et des naufragés de la vie. Il y a en outre, à les garder près de soi, un grand écueil pour les enfants dont le père occupe de hautes fonctions. Ils trouvent normal d’être environnés de domestiques et de n’avoir qu’un mot à dire pour être servi. Ils trouvent normal de participer à des réunions et des réceptions, et d’être les bénéficiaires indirects de la considération et du respect dont le père fait l’objet. Ils ne réfléchissent pas, ils ne pensent pas, ils n’envisagent même pas l’avenir. Mais, petit à petit, ils arrivent à se complaire dans cet écrin doré et douillet, et sans en avoir conscience, ils finissent par admettre la pérennité de cette situation. »
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Octobre 1956 : retour à Fort Lamy puis affectation à Fianga
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« Après quoi, mon prédécesseur quitta Fianga en direction de la France. Ce cher camarade était vraiment sympathique et d’une très agréable compagnie, bien qu’il fut un peu bohème. Il était courant de le voir avec un pantalon dont le bord était décousu et une chemise passée dessus le pantalon, dont les boutons étaient partis en vacances. Les Africains qui cependant, n’ont pas pour habitude d’être des « dandys », loin s’en faut, remarquèrent, dès mon arrivée, que j’étais impeccable dans mon uniforme ; ce qui leur fit dire : « maintenant nous avons un Commandant. »
Maintenant que j’étais en charge, il convenait que je n’oublie pas les consignes formelles , données par le gouverneur, à mon arrivée à Fort Lamy. Il m’avait dit :
- Degoul, vous allez prendre le commandement de Fianga ! Il s’agit d’une part de reprendre, immédiatement, la main sur vos administrés. Par ailleurs, je compte, totalement, sur vous pour battre tous les records de production cotonnière. N’oubliez pas que nous avons besoin de devises pour l’équipement du territoire.
Fort heureusement pour moi, il existait dans mon district un centre de recherche scientifique sur le coton. Je décidais donc de faire une retraite d’une quinzaine de jour dans cette cathédrale de la science. Je me rendis compte, très vite, que mes connaissances sur le coton et sa culture étaient plus que superficielles. Je pris connaissance d’un grand nombre de rapports sur les semis et le cycle évolutif de cette plante. Je me fis initier aux essais en cours et prenais des notes sur ce qui me paraissaient essentiel. J’appris que le fait de semer fin juin ou début juillet, comme la pratique était courante, faisait perdre obligatoirement 50% de la production.
Pour procéder au semis, les Africains portaient en bandoulière un sac de graines de coton. De la main droite, ils tenaient un gros bâton pointu du côté du sol. D’un coup sec, à l’aide de ce bâton, ils faisaient, un trou, appelé « poquet ». Avec la main gauche, ils prenaient quatre graines de coton qu’ils laissaient tomber dans le poquet.
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En respectant à la lettre toutes ces données, j’étais donc sûr d’être gagnant. (75 000 pieds hectare, bonne répartition par rapport à la terre, date de semis etc.) restait maintenant à régler le problème du personnel.
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Je considérais personnellement qu’on devait jouer avec les cartes qu’on avait en main. J’estimais, en outre, qu’à condition de bien s’y prendre, on peut, toujours, obtenir le maximum de tous les hommes. J’obtins gain de cause de la part du Gouverneur. Dès ce moment là, je convoquai un par un les contractuels et leur tins ce langage :
- Vous êtes en fin de contrat dont le renouvellement n’a pas été demandé pour des raisons que j’ignore. Toutefois, cela ne constitue pas un indice favorable. Cependant, je me porte garant pour vous et si vous voulez bien suivre et exécuter les directives que je vous donnerai et faire équipe avec moi, vous pouvez me faire totalement confiance. Vos contrats seront renouvelés avec une sensible augmentation de votre salaire. Le Gouverneur m’a demandé de battre cette année les records de production cotonnière et je veux obtenir ce résultat. A bon entendeur salut !
Je parlai dans le même sens au seul conducteur appartement à un cadre. Ce programme établie, je les réunis tous et leur donnai des directives très précises sur les opérations à effectuer, et leur fixai un calendrier.
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J’entrepris une tournée générale au cours de laquelle je pris contact avec tous les Chefs de canton et de village. A chacun d’eux, je parlais du problème du coton et des dispositions que j’avais prises pour obtenir le résultat. J’ajoutais que je comptais sur leur collaboration totale !
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Je crois uniquement au prosélytisme de l’exemple ! Les choses allèrent leur train. Au 25 mai, toutes les terres étaient défrichées et prêtes à recevoir les graines. La superficie demandée à chaque cultivateur était d’un hectare. A cette même date, les graines avaient été distribuées à chaque planteur, avec consigne de semer à la première pluie de juin.
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Ce fut un vrai succès. Aux premières gouttes d’eau, le coton prit aussitôt racine. On procédât ensuite au démariage. Il était important aussi de veiller à ce que les plants soit binés au moins trois fois. Les choses s’étaient déroulées telles que je les avais voulues et d’avance, je savais que je serai gagnant.
Le record de production du district de Fianga avait été de 3000 tonnes avec un rendement de 150 kg hectare, ce qui revient à dire que le coton produit ne payait pas le travail effectué. Or, pour l’année 1957, dans ce même district, la production cotonnière s’éleva à 12 000 tonnes, soit un rendement de 600 kg à l’hectare. Jamais on n’avait vu autant de coton. Les paniers regroupés autour des villages, en attendant les marchés, ressemblaient à des champs de neige. Pour une fois, les cultivateurs furent largement payés de leur travail et tout le monde fut content.
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Dans ce même temps, je pensais qu’il devait être possible, sur un plan agricole d’obtenir des résultats bien plus spectaculaires encore, tout en diminuant l’effort et le travail humain.
Je me trouvais en effet, dans un pays exceptionnel, habité par une race exceptionnelle, les « Toupouris ». Chose rare en Afrique, j’avais affaire à une race de Noirs éleveurs. De ce fait, ils bénéficiaient d’un régime alimentaire égal et même supérieur à celui des pays européens les plus riches. Ils étaient à la fois cultivateurs, éleveurs et pêcheurs. Ils avaient donc en abondance du lait, de la viande, des céréales et du poisson. Alors que d’une façon générale, les Noirs souffrent d’une carence notoire en viande et en matière grasse. Aussi les « Toupouris » ont-ils des tailles d’athlètes. La taille moyenne des hommes se situe entre 1 m 90 et 2 m 20. Hommes et femmes vivent entièrement nus. Ils sont très beaux à regarder.
Malheureusement, si les Toupouris étaient éleveurs, ils ne savaient pas tirer parti de leur bétail pour améliorer leur culture d’une part et diminuer leurs efforts d’autre part. Aussi, dès le départ, j’ai pensé qu’il fallait leur apprendre à faire et à stocker le fumier afin de l’utiliser comme engrais. Ensuite, il convenait de dresser des bœufs à la traction : traction de charrues et de charrettes pour le transport du fumier et des récoltes.
Avant toutes choses, je demandais au chef de Canton le plus réceptif à tout ce qui touchait au progrès de me céder une superficie de terre suffisante pour y établir une ferme d’essais cotonniers. Compte tenu du fait que la couche de terre arable ne dépasse pas en Afrique 30 cm, je fis venir de France des charrues à un seul soc, retournant la terre sur une faible profondeur. Il importait de ne pas stériliser les sols. Je fis également l’achat de petites charrettes.
A part la fumure et la pulvérisation d’un produit insecticide lors du premier binage, toutes les opérations de la ferme furent accomplies en même temps que celles des villageois. Je dois également préciser qu’à l’époque du défrichement des terres, on a mis à la disposition de tous ceux qui en firent la demande, un moniteur, un bœuf et une charrette.
La production fut la même que l’année précédente, soit 12 000 tonnes soit 600 kg hectare. Par contre, la production obtenue sur les terres de la ferme dépassèrent les prévisions les plus optimistes, on obtint 4 tonnes hectare. Je fis constater les résultats obtenus à la ferme par les Chefs de cantons, plusieurs Chefs de villages et plusieurs notables afin de leur faire admettre qu’avec l’usage de fumier, d’un labour attelé et d’une pulvérisation d’insecticide on pouvait obtenir, avec moins de travail que par le passé, une production presque 7 fois supérieure à la leur, cependant déjà bien améliorée par rapport au passé. Avec de pareil résultat, la culture du coton devenait une culture riche.
A cette époque, j’ai reçu la visite d’un ingénieur agronome russe en mission qui venait voir en Afrique les résultats obtenus dans la culture du coton. Il nous raconta comment le Soviet Suprême décida que l’URSS deviendrait un pays producteur de coton. Il chargea un groupe d’ingénieurs de chercher une région favorable à cette culture. Ce fut celle de la mer d’Aral. Ceci établi, le Soviet Suprême dépêcha l’armée pour chasser de cette zone tous ceux qui y habitaient. Après quoi, des charrues tractées mécaniquement préparèrent le terrain. Mais les difficultés commencèrent au moment de la récolte. La cueillette des capsules ne peut, en effet, se faire qu’à la main et il n’y avait plus de mains d’œuvre sur place puisqu’on l’avait chassée. Le gouvernement n’hésita pourtant pas à faire appel aux anciens habitants qui refusèrent de venir récolter le coton. Devant leur refus, on leur envoya l’armée et les chars pour ramener par la force les anciens occupants, qui furent contraints d’effectuer la cueillette. La production obtenue était plus que correcte , elle était de 3 tonnes 500 à l’hectare… mais qu’en est-il du coût humain ? »
(p347)
« Personnellement, j’en été resté à la date du 23 juin, date à laquelle devait avoir lieu l’accouchement de notre quatrième enfant dénommé Robert. J’étais donc parti en tournée le 3 juin. J’avais décidé de me rendre aux sources de Mayo Kebi, à l’endroit où se produit le déversement du Logone, en hautes eaux. Cette zone n’est accessible que durant 3 semaines, à la fin de la saison des pluies. Le reste du temps, elle était totalement isolée du reste du monde. J’arrivais exactement à midi en bordure du Logone où était construit le village de pêcheurs. Le Chef du village vint m’accueillir. Il avait l’air joyeux et déclara : « Mon Commandant, je suis très content pour toi par ce que tu as gagné le garçon. » Je l’en remerciais chaleureusement, bien que je ne crusse pas à l’information que je pris pour un heureux présage. Or, je fus très surpris, deux jours après mon retour de tournée, d’apprendre qu’à la date du 3 juin, ma femme avait accouché. Ainsi donc, le téléphone de la brousse allait infiniment plus vite que le télégramme des PTT. Le village où j’avais appris la nouvelle se trouve environ à 600 Km de Fort Lamy et loin de toutes voies de communication….
Mais voyez-vous, le Tchad est rempli de choses étranges ! Ainsi, par exemple, ma femme, qui était partie à Fort Lamy pour accoucher et qui avait mis au monde un petit Robert, revint à Fianga, fin juin, accompagnée de quatre enfants. Quelle surprise ! Mais finalement, tout arrive à s’expliquer. En effet, nos trois aînés, en fin d’année scolaire avaient pris l’avion à Nice pour retrouver leur mère à Fort Lamy. Ce qui fait qu’en définitive, je fus tout heureux de retrouver mon épouse, ainsi que mes trois enfants et de faire la connaissance de notre dernier fils, qui me parut avoir une tête sympathique. »
(p351)
« Je reviens maintenant sur l’adduction d’eau de Fianga. Quelques jours après ma prise de service, j’examinais de plus près les travaux déjà entrepris. Voilà les constatations que je fis : La contenance du château d’eau était de 100 mètres cube. A partir du château d’eau, une tranchée avait été ouverte sur environ 1 km. Elle s’arrêtait à proximité de la où l’on avait creusé un puits. Dans la tranchée, on avait déjà placé une conduite en chlorure de vinyl. Elle n’était encore ni reliée au château d’eau, ni au puits. Le puits était situé environ à 50 mètres du lac dont il recevait l’eau par infiltration. Près de ce puits se trouvait une cabane fermée à clef. Elle contenait une pompe Guinard (haute pression) toute neuve et reliée au puits. Le dénivelé entre le château d’eau et le puits était d’environ 50m. Je fis exécuter un essai de pompage. Au bout d’une heure le puits était vide. Le débit de la pompe avait été de 4 mètres cube. J’arrivais donc aux conclusions suivantes.
- La pompe me paraissait incapable de refouler l’eau du château d’eau.
- En tout état de cause, en supposant que l’eau puisse y arriver, étant donné le débit de la pompe, cette dernière devrait tourner jour et nuit pour arriver à faire le plein du château d’eau. Un matériel qui tourne de façon ininterrompu s’use très rapidement.
- J’ai contrôlé le débit du puits, il est de 4 mètres cube à l’heure. Mais à ce moment là, il est vide. Je n’ai pas vérifié le temps de son remplissage. Quoi qu’il en soit, il me paraissait en conséquence impossible d’alimenter normalement le château d’eau.
- A mon avis, les conduites en vinyl ne tiendraient pas en raison de l’importance du champ magnétique dans cette région du globe terrestre.
- Enfin, normalement, un château d’eau en béton doit être immergé, aussitôt que la prise est terminée, sous peine de se fendiller ou même de s’effondrer.
Lorsque l’ingénieur du Génie Rural vint me voir, je lui fis part de toutes mes remarques et de tous mes doutes. Avec beaucoup de nuances et beaucoup de précautions, il m’exprima quelque chose qui voulait dire : malgré toutes leurs connaissances, les Administrateurs ne sont tout de même pas omniscients, réflexion que j’avais déjà entendue ailleurs. Je lui fit donc connaître que je lui confirmerai par écrit ce que je venais de lui exposer et que, quoi qu’il arrive, la SAP dont j’étais le président n’investirait pas de nouveaux fonds dans cette adduction d’eau.
Il s’est avéré, par la suite, hélas, que mes observations étaient parfaitement fondées. Ce fiasco donna lieu, dans le journal du Tchad à un article virulent intitulé : le scandale de l’eau à Fianga. A la suite de quoi, je reçu la visite de l’ingénieur en Chef du Génie Rural qui m’affirma qu’il trouverait les fonds nécessaires pour la réalisation d’un nouveau projet. »
(p356)
« La maladie de loin la plus fréquente chez les bovins est la tuberculose bovine. A cette occasion, je dois relater un fait qui m’a profondément étonné, car il m’a appris que les Foulbés avaient découvert la vaccination animale bien avant Pasteur. Depuis un temps immémorial, lorsque dans les troupeaux se trouvaient des bêtes atteintes par la tuberculose, qui se signalait par un écoulement anormal du mucus nasal, ils taillaient, dans un bois très dur, une sorte de trocart. Sur ce trocart, ils recueillaient du mucus nasal, le soumettaient à une exposition solaire d’une certaine durée qu’eux seuls connaissaient. Sans le savoir, ils atténuaient ainsi la virulence du bacille. Ensuite, ils plongeaient le trocart dans le flanc de la bête malade. Par ce procédé, ils arrivaient à sauver un certain nombre de bêtes, c’était une vaccination ! »
(p358)
« Comme partout où je suis passé dans ma carrière, j’avais pour Fianga un programme de construction de puits. En ai-je construit des puits ! Aussi, je connaissais toutes les techniques utilisées en fonction de la nature du terrain : du puits Friring pour les sols mouvants, jusqu’aux puits forés dans la roche avec utilisation de la dynamite. Il faut dire qu’en Afrique, le problème de l’eau est crucial. J’ai connu moi même tout au long de ma carrière la hantise de l’eau. Chaque jour, je me demandais si j’aurais de l’eau pour le lendemain.
Il y avait sur le territoire de Fianga, sur la rive gauche du lac, un village nommé « petit Saïka » auquel je tenais à toute force à donner de l’eau. Les femmes accomplissaient en effet environ dix kilomètres (vingt aller-retour) pour s’approvisionner en eau.
Je confiais, exceptionnellement le travail de forage, en régie, à un petit entrepreneur français, installé sur place. Et je chargeais un ingénieur des Travaux Ruraux de suivre et de contrôler ce travail, à charge de m’en rendre compte. Au cours de l’une de mes tournées, je fis halte à Petit Saïka pour voir ou en était le travail. M’étant rendu sur place, j’eus la grande surprise de voir que le chantier était arrêté. On était en train de déménager le matériel. Je m’adressai à l’entrepreneur qui, fort heureusement, se trouvait là, et lui demandai des explications. Il me dit : « Nous sommes à 14 mètres. On est arrivé au rocher, sans qu’il y ait la moindre trace d’humidité. Alors l’ingénieur m’a demandé de tout arrêter et d’enlever mon matériel. »
« Ecoutez, je n’ai été tenu au courant de rien et je n’admets pas que quelqu’un prenne des décisions à ma place, sans m’en avoir rendu compte. Moi, je vous donne l’ordre de réinstaller votre matériel et de reprendre le travail. Je suis personnellement convaincu qu’on arrivera très prochainement à la nappe. Seulement, je vous demande d’être très vigilant. Je vous conseille de laisser en permanence la nacelle au fond, au côté de l’ouvrier qui creuse. Veilliez aussi à ce qu’il y ait à tout moment, un manœuvre à proximité du treuil, afin d’éviter toute surprise.
L’équipe descendit petit à petit dans le rocher jusqu’à 20 mètres et tout à coup se produisit ce que j’avais prévu. Le manœuvre du fond appela au secours et aussitôt le treuil se mit en marche. Et l’eau montait à l’allure de la nacelle. L’ouvrier du fond dut abandonner son pic, sa pioche, sa pelle et son seau. L’eau suivit la nacelle jusqu’en haut du puits et se déversa abondamment à l’extérieur. C’était un puits artésien. L’entrepreneur n’en revenait pas et les habitants du village dirent que j’étais un sorcier. La certitude de ma réussite était basée sur le fait que le Mont Doré était un ancien volcan, tout au moins d’origine volcanique. A vol d’oiseau, il y avait environ 5 Km entre le Mont Doré et le village de Saïka. Il était à mon avis hors de doute que depuis la base de ce mont existaient des plaques de roches volcaniques qui devaient s’étendre assez loin aux alentours. Dans un cas semblable, l’eau qui tombe sur la montagne s’insinue sous les plaques. Accumulée au dessous, elle est douée d’une importante pression et ne demande qu’à jaillir.
Il se trouva que mon résonnement se fut avéré exact, j’en fus très heureux, mais j’étais en outre content d’avoir réussi à donner de l’eau à une population qui en manquait depuis des générations. »
(p362)
J’ai dit ce qu’on m’avait demandé de réaliser lorsque je fus affecté à Fianga à mon retour de congé. J’ai dit également quel était le personnel à ma disposition et quelle était sa situation. J’ai demandé son maintien sur place et je m’étais porté garant pour lui. Je n’ai jamais eu à le regretter, bien au contraire. J’ai remarqué, tout au long de ma carrière, que toutes les fois qu’on confie à un homme des fonctions au dessus de sa condition, on le transforme et on modifie complètement son caractère et son comportement. En se découvrant, en prenant conscience de sa vraie valeur, de ses vraies capacités et de ses possibilités, il devient un autre homme et ses relations avec son métier sont complètements modifiées. C’est à cela qu’on reconnaît le Chef, le Patron. Malheureusement, des Patrons, il y en a beaucoup, mais rares sont ceux qui sont dignes de ce nom avec un grand P majuscule. Le Patron, c’est celui qui sait faire confiance à ses hommes et avoir avec eux des relations de collaborateurs et non de subordonnés, des relations de confiance et non de suspicion !
(p367)
- « Degoul, vous constituez pour moi une énigme ! Le Gouvernement du Tchad a récusé la presque totalité des jeunes Administrateurs que la France a mis à sa disposition, aussi les plus anciens ont été remis à la disposition de la France. Or maintenant vous êtes le plus ancien au Tchad. Vous avez eu un moment ou à un autre tous les ministres actuels sous vos ordres, y compris Monsieur Toumbalbaye. A un moment ou à un autre, vous avez été amené à les juger, à les condamner et à les mettre en « tôle ». Et cependant, vous êtes le seul au Tchad à avoir une solide position et à ne pas être contesté. Alors, je ne comprends pas !
- « Eh, bien Monsieur l’Ambassadeur, je pense être à même d’éclaircir ce que vous dénommez une énigme. Lorsque j’ai débuté dans ma carrière, il y a maintenant pas loin de vingt cinq ans, devant mon bureau, j’avais toujours deux fauteuils pour recevoir ceux qui me demandaient une audience ou ceux que j’avais convoqués. Lorsque que quelqu’un pénétrait dans mon bureau, Européen ou Noir de la brousse, souvent assez primitif, je me levais pour l’accueillir, je lui serrais la main et je le faisais asseoir. Lorsque je convoquais des Africains pour une infraction commise ou un délit, la convocation que je leur adressais comportait les mêmes formules de politesse que j’aurais employé pour n’importe quel Européen. Comme ils étaient illettrés, ils se trouvaient dans l’obligation de se faire traduire le contenu de mes convocations et je sais qu’ils étaient très sensibles à ces marques de respect. Je sais qu’ils disaient : « Quand le Commandant nous convoque, c’est parfois pour nous traduire devant le tribunal, mais il est toujours très poli envers nous. » Par ailleurs, je pense avoir été de loin le premier à avoir invité à ma table quelques Africains qui se détachaient très nettement du lot par leur intelligence, par leur conscience professionnelle, par leur recherche de la culture. Je ne le faisais pas par démagogie. J’ai été de loin le premier à recevoir à la résidence des Chefs et des Notables Africains à l’occasion de réceptions que j’organisais, et où était également invitée la colonie Européenne. En ce temps, je fus à ce sujet l’objet de nombreuses critiques dont je me souciais guère. Je suppose que je récolte, maintenant, les fruits de mon comportement et de la considération que je me suis toujours appliqué à accorder aux Noirs. : s’ils étaient incultes et primitifs, ils n’en étaient pas moins des hommes ! Il est primordial, à mon avis, de se faire humble avec les humbles, car ils ne vous pardonnent pas la morgue et l’insolence dont vous pouvez faire preuve à leur égard »
Nous quittâmes donc Fort Lamy le 22 juin 1958 pour un congé de 6 mois mais moins de 3 mois plus tard, je dus repartir pour le Tchad. Un ordre général était donné à tous les Administrateurs en congé d’avoir à rejoindre le poste qu’ils occupaient avant le départ. En effet, le référendum proposé par le Général De Gaule aux Territoires d’Outre Mer, devait se dérouler le 28 septembre 1958. Par ce référendum, la France proposait à ses territoires d’Outre Mer leur autonomie pleine et entière. Plusieurs solutions leur étaient données. Ils pouvaient demander soit d’être maintenus dans leur ancien statut, soit d’acquérir leur autonomie tout en conservant un lien avec la France. Dans ce cas là, ils acceptaient de faire partis d’un système politique qui porterait le nom d’Union Française, calqué sur le système des Dominions anglais. Ils auraient alors droit à la double nationalité. Ils pouvaient enfin choisir l’autonomie pleine et entière, mais demander à sortir de la zone Franc ; ce fut le cas de la Guinée, qui lia son sort à celui de l’URSS. Je m’embarquais donc à Nice le 6 septembre pour débarquer le 7 à Fort Lamy.
Dès mon retour à Fianga, et jusqu’au référendum, je passais tout mon temps en tournée. Je devais en effet expliquer à tous et partout ce qu’était le référendum et quelles étaient les diverses solutions proposées par la France aux TOM. Le Tchad demanda à conserver des relations avec la France. Mais dès ce moment, le Tchad, qui avait déjà un gouvernement, du fait de son autonomie interne, eut en plus un Président de la République, en raison de son autonomie externe. Ce fut Monsieur Toumbalbaye qui fut élu avec une énorme majorité. Dès ce moment, je devins un Administrateur hors cadre. Toutefois, afin de parer aux tentations de brimades qu’auraient pu avoir les Gouverneurs locaux à l’égard des Administrateurs, le Gouvernement français prenait à sa charge leur traitement.
Malgré ces changements, le rôle des Administrateurs ne changea pas. Leur autorité fut la même que par le passé. Seulement, les rapports économiques, politiques et agricoles mensuels et annuels qu’ils adressaient précédemment au Gouverneur du Territoire furent adressés désormais au Premier Ministre. Toutefois, ce changement, fort important, qui conférait l’autorité à un Président de la République Noir et à un groupe de Ministres Noirs, sembla à certains Noirs ambitieux de pouvoir permettre de se débarrasser facilement des Administrateurs pour se mettre à leur place, par le moyen de la dénonciation calomnieuse. Heureusement que mon passé ne permettait pas de doute sur mon intégrité. »
Septembre 1959 : Retour en France