Nakata en Grèce, ou les joies du tourisme balnéaire
Un été, il y a quelques années. C'est mon premier voyage sans les parents, et pour cette grande première, moi et ma copine (appelons-la nakatette) avons choisi la Grece. Nous sommes jeunes et insouciants, l'avenir nous appartient, nous n'avons pas encore vécu l'une de ces galères qui cassent le mythe du voyage ; bref, à nous l'aventure ! Nous avons loué une petite voiture à Athenes, avons filé direct plein ouest, et nous voilà donc sur l'ile de Leucade, entre celle de Corfou et la Céphalonie.
Un très bel endroit, d'ailleurs. Un jour, nous décidons d'aller faire trempette sur la plage de Porto Katsiki, l'une des plus belles plages de la Méditerrannée. Superbe crique sous une falaise blanche et vertigineuse ; eau turquoise et cristalline. Le paradis.

Alors je vous demande d'abord de vous mettre dans l'ambiance. Pas besoin d'imaginer un air de sirtaki, ni de sentir l'odeur d'ouzo envahir vos narines, je vous demande juste d'imaginer de la chaleur étouffante. Dehors, il doit faire 40 degrés (à l'ombre). J'ai déjà garé une fois ma voiture en plein soleil, plus tot dans la journee, et donc, en conduisant, je sue comme un rat mort (ouais, ouais, ça se dit pas, je sais...) ; nakatette respire à grand peine ; nos dos sont collés à nos tee-shirts, qui sont eux-meme collés aux sièges brulants ; même cette satanée guêpe qui s'est fourbement introduite par la fenêtre et s'est écrasée sur la plage arrière cherche vainement un petit coin d'ombre en bourdonnant plaintivement.
Alors Porto Katsiki, c'est tout un bordel. D'abord, pour y accéder, une effrayante petite route en lacet qui descend vers un minuscule parking sur le bord de la falaise. Quand deux voitures se croisent, c'est limite si faut pas replier les rétroviseurs (imaginez la Costa Amalfitana, en pire). Et vu que j'ai pas conduit depuis mon permis, bonjour l'angoisse. La sueur de pure terreur s'ajoute à la transpiration, comme Indiana Jones poursuivi par la grosse boule de pierre dans la grotte sud-américaine.

Evidemment, nous descendons jusqu'au parking ("putain, chéri, fais gaffe, t'as un van énorme qui arrive en face !")... Evidemment, le parking est plein ("chéri, tu vas ecraser une petite vieille !" "ah ouais, faut l'achever, sinon elle va porter plainte")... Evidemment, nous remontons la route jusqu'à trouver une place le long de la paroi comme tout le monde, histoire de compliquer encore plus la vie des véhicules qui descendent, sachant que cette route est déjà tout juste assez large pour laisser passer une colonie de chenilles processionnaires...
Ouf, nous sommes garés ! Nous enfilons nos maillots, nous sortons de la caisse avec un sac à dos et une gourde (faites gaffe à vos blagues, pas touche à ma copine), et nous redescendons la route à pied, la langue pendante, asphixiés par les gaz d'échappement et la temperature qui continue à monter, à monter... Pressés de piquer une tête, nous dépassons un jeune couple d'Anglais écarlates, et on arrive au bord de la falaise. Ouf, la plage se trouve près d'un cap, il y a du vent, et le spectacle est magnifique.
Ayant une vue d'ensemble du contrebas, il est maintenant tant d'évaluer l'ampleur de la tache qui reste à accomplir pour avoir l'insigne honneur de nous mouiller 5 minutes.
D'abord, il faut descendre un escalier casse-gueule le long de la falaise. Ensuite, on se retrouve sur une minuscule crique, bien entendu bondée, et séparée de la véritable plage par un rocher qui s'avance dans la mer. Bien entendu, pas moyen d'accéder directement à la grande plage : il faut passer par la crique, puis contourner le rocher en nous mouillant jusqu'à mi-molet. Sur cette photo, on a l'impression que le rocher peut se contourner sans en restant à sec, mais en fait je vous assure que c'est impossible :

En effet, quand il y a du vent et des vagues (ce qui n'est pas le cas sur cette photo), les vagues s'écrasent contre le rocher - comme vous le comprendrez en lisant la suite.
Nous descendons l'escalier, nous allons jusqu'au rocher en faisant bien gaffe de ne marcher sur aucun des corps huileux qui s'entassent sur la crique ("chéri, je t'ai vu ! Arrete de mater les nichons de la p'tite asiat' !" "même pas vrai !")... Bon. Pour contourner le rocher, faut pas plus de quelques secondes, mais comme il y a de grosses vagues qui s'écrasent sur le granit et menacent de balancer les gens contre les berniques rugueuses, nous passons prudemment, un à un, en essayant de passer entre deux vagues. Mais si on veut y arriver, il faut anticiper, et prendre son élan avant que la personne précédente ne soit arrivée à bout de l'obstacle. Miraculeusement, ma copine et moi-meme sortons victorieux de ce combat davidesque contre le Goliath marin.
Mauvaise surprise : la plage n'est ni de galets, ni de sable fin, mais d'une espèce de truc local un peu intermédiaire, gros grains de sable ou minuscules cailloux, peu importe, toujours est-il que ça fait un peu l'effet de marcher sur des oursins ; mais des oursins brûlants, par-dessus le marché. Donc, avant de trouver un emplacement pour les serviettes, nous remettons nos chaussettes, nous remettons nos chaussures, et nous commençons à marcher. Arrivés à un coin à peu pres tranquille, nous nous posons, nous enlevons nos chaussures, nous enlevons nos chaussettes ("putain, chérie, j't'avais bien dit qu'on aurait du les acheter, ces tongs en promo !" "oui bon ben ça va !"), nous nous installons, et nous nous précipitons vers l'eau en poussant des cris de douleur à chaque pas dans le sable mal foutu.
Une heure de bonheur intégral... Et puis, bon, la baignade, c'est bien beau, mais à force, c'est chiant. Alors nous sortons de l'eau, nous nous aspergeons de crême solaire, et nous nous allongeons sur nos serviettes pour sécher. Mais au bout d'un quart d'heure, non seulement nous sommes déjà secs, mais en plus nous transpirons comme des rats morts ! (oui, oui, je sais...) La chaleur est insupportable, faut rentrer au camping.
Alors pour ne pas avoir mal aux pieds, nous remettons tout de suite nos chaussettes, nos chaussures, nous retournons au rocher, nous enlevons nos chaussures, nos chaussettes, nous contournons le rocher les pieds dans l'eau (je manque de m'étaler la gueule contre une aspérité du monstre granitique), nous remettons nos chaussettes, nos chaussures, nous remontons l'escalier en soufflant... (Faut le voir comme un cartoon, je vous assure, quand c'est les autres c'est super marrant.) Nous remontons la route en lacet dont la pente effraierait même Lance Armstrong, sous un soleil de plomb, crachant nos poumons, regrettant d'en avoir grillé une avant de nous rhabiller... Enfin, nous arrivons à la voiture. Je fouille mes poches...
Et là, c'est le drame.
- Et merde. Quoi ? Je trouve plus les clefs de la voiture. Hein ? Sont pas dans mes poches. Oh, non, nakata, tu sais pas chercher ! Elle doit être dans ton sac à dos. A l'aller, c'est moi qui le portait, j'ai du les mettre dedans. Attend, je regarde... Elle est pas dans la petite poche. Dans la grande ? ... Non plus. T'es sûr que tu l'as pas ? Mais puisque je te dis que je l'ai pas ! Y a pas 36 poches, dans un maillot de bain ! Maillot de bain ? Tu veux dire que t'as mis les clefs dans une poche de ton maillot de bain et que tu t'es baigné avec ?! ... T'es con ! ... Qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ? Le prochain village est à 20 km, et on n'a pas de téléphone portable ! ... Tu peux pas faire gaffe 5 minutes ! T'en manques pas une, j'en ai raz l'bol ! ... Ouais bon ben ça va, si ça se trouve, c'est toi qui l'a perdue, hein ! Et puis crotte, t'arrêtes pas de te plaindre, depuis le début du voyage ! Je commence à en avoir marre !
Devant cette sympatique conversation, les mouches s'écartent prudemment de leur plan de vol, craignant de prendre une balle perdue ; le soleil triomphant esquisse un sourire moqueur ; les anglais écarlates, qui rentrent à leur tour, nous contournent en nous regardant bizarrement. Ça y est, c'est sur : j'ai l'air con. Mais, non, dites pas le contraire, je sais ce que je dis. Je suis ridicule.
Il y a de la tension dans l'air. Tout en continuant à nous engueuler sous la chaleur qui ajoute à notre énervement, nous descendons à nouveau la route en lacets en explorant le moindre recoin, en regardant sous les roues des voitures garées... Rien. Nous avons du l'oublier sur la plage. Nous redescendons, sans trop d'espoir, l'escalier glissant ; nous allons jusqu'au rocher, nous enlevons nos chaussures, nos chaussettes, nous contournons le rocher, nous essayons de marcher pied nus parce que nous en avons marre de tout refaire à chaque fois, finalement ça fait trop mal, nous remettons nos chaussettes, nos chaussures, et nous arrivons à notre ancien emplacement.
Rien.
Nous demandons aux gens autour de nous dans un anglais de haute volée ("You see key to me ?"), nous explorons le bord de l'eau...
Rien. Rien de rien.
Je sens que nakatette est en train de bouillir intérieurement. Nous retournons au rocher, nous enlevons nos chaussures, nos chaussettes (ne pas piquer une crise), nakatette contourne, elle se vautre tout habillée à cause d'une vague traitresse, bien sûr c'etait elle qui portait le sac a dos qui est maintenant trempé, mais je suis content, ça me fait une raison de l'engueuler sans que ce soit moi qui prenne tout sur la gueule... Mais comme j'avais déjà pris mon élan, je me retrouve coincé derrière elle, je me prend de véritables tsunamis dans la gueule, nakatette n'arrive pas à se relever, c'est un foutu bordel. Finalement, je ne sais comment, nous arrivons de l'autre coté, sur la petite crique.
Nous remettons les chaussettes et les chaussures.
C'est le moment que nakatette choisit pour avoir une idée : demander au surveillant de la plage, qui se trouve... de l'autre coté du rocher que nous venons de contourner, sur la grande plage.
Bien sur, elle en a marre, et c'est à moi d'y aller. J'enlève mes chaussures et mes chaussettes, je re-contourne le rocher, je remet mes chaussettes et mes chaussures (je commence à comprendre que certaines personnes apparemment normales pètent les plombs et deviennent des psychopathes), je vais voir le surveillant de la plage... Il a la clef ! Le porte-clef flottait dans l'eau, et un baigneur l'a rapporté. Je savais bien que la chance tournerait ! Merci mon dieu, t'existes pas mais t'es drolement chouette !
Je retourne en arrière, enlève mes chaussures et mes chaussettes, je repasse le rocher, je remet mes chaussettes et mes chaussures, ouuuuuuuuuuuuuuuf ! et devant ma copine en pamoison, je brandis fièrement l'objet mythique, le Saint-Graal aux armes de la glorieuse firme Hertz, et elle me tombe dans les bras tandis que mille violons vibrent dans le soleil couchant et que la caméra entame un zoom arrière... C'est un moment de pur érotisme et de romantisme a la fois, Roméo embrassant Juliette, Pâris séduisant Hélène, Jack dans les bras de Rose sur le Titanic, Nicolas se réconciliant avec Cécilia, Alexandre chevauchant Bucéphale...
Morale de l'histoire : mesdames et messieurs les vacanciers débutants, ne JAMAIS mettre ses clefs dans le maillot de bain en sortant de la voiture pour aller a la plage !