Samedi 15 mars
« Havanité des havanités, tout est havanité... » (Guillermo Cabrera Infante)
Réveillée tôt selon mon habitude. Je ne dors jamais beaucoup en voyage...
L'hôtel jouissant d'une position stratégique sur le Prado, entre les 2 quartiers d'Habana Vieja et Centro, je ne sais par où commencer. A l'est le centre historique en grande partie restauré, à l'ouest le quartier populaire. Tout droit en descendant, l'avenue mène au Malecon ou rejoint le Parque Central à l'opposé. Je crains que 3 jours ne soient pas suffisants...
Il me restera 2 demi-journées entre 2 étapes, petit bonus avant mon retour.
La Havane fait partie de ces villes que l'on aborde comme une vieille connaissance, avec excitation, pétris de clichés et d'interrogations. Sensuelle comme un fruit tropical (un fruit au parfum défendu ?), ardente et nostalgique, somptueuse et décatie, déroutante, elle exhale le charme intemporel des villes mythiques. Une plongée dans le passé. Une ville de paradoxes.
Prononcez son nom un peu suave et langoureux et vous êtes déjà en voyage...
Durant ces 3 jours, je laisserai guider mes pas sans itinéraire logique, alternant les zones touristiques et les quartiers délabrés, revenant ici ou là. Un seul impératif de visite pour la journée de dimanche, que je développerai plus loin.
Ma journée démarre tout naturellement par la très belle avenue ombragée du Prado, large allée piétonne avec ses bancs en marbre, ses jolis lampadaires Art déco, ses vieilles demeures, jusqu'au Parque Central... Des lions en bronze sont postés en sentinelle à chaque angle de rue. Le week-end des artistes installent leurs toiles sur des chevalets, les gens traînent, les gamins jouent, j'aime beaucoup cet endroit.
Au Parque Central, place toujours en ébullition où sont regroupés plusieurs vieux palaces, le Théâtre et le Capitole, il me faut réserver mon billet de bus Transtur pour Cienfuegos à l'hôtel Inglaterra : 20 CUC, affaire réglée ! (S'y prendre 3 jours avant...)
Direction place de la Cathédrale San Cristobal, avant qu'il n'y ait trop de touristes. Une touche de folklore, figuration, déguisement, quelques Cubains posent pour la photo... Ici c'est une mamie arborant un énorme cigare, là des vendeuses de fleurs habillées en Créoles, puis un Cubain très chic. Sous les arcades, une cartomancienne, Adelaida... Discrète malgré son accoutrement et ses bijoux, personnage énigmatique, je ferai une exception en photographiant ses mains...
Tous les moyens sont bons pour gagner de l'argent, image de carte postale encouragée par l'État.
Avec l'assouplissement des règles sur le commerce instauré par Raul Castro, ces personnes ont pu se mettre à leur compte après avoir obtenu une licence sur laquelle elles versent une taxe, comme pour n'importe quel petit boulot.
La Cathédrale de style baroque est vraiment belle, la place bordée d'arcades. Je déjeunerai juste à côté dans un superbe patio jaune orné de plantes qui m'enchante (« El Patio »).
A 2 pas de là, passage obligé par la Bodeguita del Medio, ancienne taverne couverte de signatures rendue célèbre par Hemingway. Trop tôt pour moi pour me plier au rituel un peu convenu du mojito, devenu cocktail national en 1942... d'ailleurs je lui préfère la piña colada ! Je me laisserai tenter un autre jour, dans un lieu tranquille.
Les mojitos s'alignent sur le comptoir dans une ambiance de folie, l'endroit exigu ne désemplit pas, attroupement dehors pour profiter de la musique ou par curiosité... une employée cubaine passe avec des poubelles en se déhanchant sur un rythme de salsa... Je tombe ensuite sur les rues très touristiques et piétonnes près de la place d'Armes et ses bouquinistes : Obispo, Mercaderes. Puis la place San Francisco de Asis et son église.
Un peu plus bas, c'est la Plaza Vieja, construite au XVIe siècle, très vaste, l'endroit le plus restauré de la ville avec ses maisons à colonnes et ses magnifiques vitraux en demi-lune au dessus des persiennes colorées. Malgré beaucoup d'élégance, je trouve tous ces endroits un peu lisses, comme vidés de leurs habitants au profit des touristes... pourtant la ville a tellement besoin qu'on la retape, qu'on prenne soin d'elle et pas seulement de l'extérieur ! L'immensité du chantier doit durer jusqu'en 2050... Je rejoins ensuite le Capitolio (copie de Washington) dont j'aperçois le dôme au bout de la rue Brasil, populaire.
Centro aura ma préférence (ainsi que les rues qui bordent ce quartier), sans doute plus conforme à l'idée que je me fais de Cuba, vibrante, surpeuplée, sans fards, entre chaos et vie débordante, loin des pièges et vitrines à touristes, des musées ou monuments... Beaucoup plus étendue que Habana Vieja, il faudra l'arpenter à pied sans crainte dans la journée, en bici-taxi (sorte de cyclo-pousse) ou en coco-taxi (version ludique et colorée des tuk-tuk asiatiques), savoir regarder au delà des rues défoncées, des immeubles insalubres. Se laisser absorber par les scènes de vie, s'arrêter devant l'entrée des solares, immeubles collectifs avec cour intérieure où s'entassent plusieurs familles dans de minuscules pièces. Sur un balcon étroit, une femme aux bigoudis interpelle une voisine entre 2 cordes à linge quelques étages plus bas, les gens parlent fort, très fort... Déhanchement d'une Mulata, moulée dans un jean's importé des pays de l'Est, ou mini-jupe à tout va...
Certaines femmes sont habillées tout en blanc, jupon et turban, adeptes de la Santeria. Bien souvent les hommes torse nu sont plongés dans les moteurs ou sous la voiture. Je flashe sur toutes ces vieilles voitures colorées, les « carros americanos », guimbardes rafistolées ou superbes cabriolets... Minuscules marchés agropecuarios (agricoles) aux étals peu garnis de fruits et légumes, parfois de viande, petits vendeurs ambulants. Et toujours la musique qui s'échappe de partout, d'une fenêtre, des terrasses de resto, même les bici-taxis ont parfois des enceintes et la sono...
J'y reviendrai dimanche comme prévu, puis irai à la recherche des immenses portraits de JR, rencontre entre les rides humaines et les fissures architecturales de la ville : « The Wrinkles of the City ».
www.jr-art.net/...f-the-city-la-havana
Un bout d'adresse, « entre Aramburu y Soledad »... J'ai imprimé une ou deux photos, un jeune bici-taxi sympa à la sortie du Callejon de Hamel reconnaît l'un d'eux, malheureusement les portraits datent de 2012 et se sont dégradés. L'endroit, sorte de terrain vague cerné d'un grillage n'est pas très photogénique, la lumière pas très bonne...
Je voudrais aussi me rendre dans l'immeuble où se trouve le paladar (restaurant privé) « La Guarida », non loin d'Hamel, là où ont été tournées des scènes de « Fresa y Chocolate » que j'avais vu à sa sortie, il y a quelques années (93). Je ne mangerai pas au resto (cher), mais le vieil immeuble, ancien palace délabré avec son bel escalier me ravit, digne en effet d'un décor de Visconti...
En fin de journée, je descends une nouvelle fois le Prado pour rejoindre le Malecon, célèbre promenade de 7 km rongée par les vagues. Inutile d'aller loin... Assis ou allongés sur le large parapet face au détroit de Floride, c'est le rendez-vous des Havanais. On y boit du ron et de la cerveza, on y joue de la musique (trompette ou guitare), les couples s'enlacent, les pêcheurs installent leurs lignes...
L'endroit n'est pas particulièrement esthétique, pour moi il y a peu d'intérêt de le parcourir totalement à pied si l'on n'est pas motivé, on n'en voit pas le bout... mais il est incontournable. C'est vraiment le symbole de La Havane, sa colonne vertébrale. Certains le parcourent à l'arrière d'une décapotable, je préfère les regarder passer lentement, sorte de film en technicolor...

(Che Guevara, Place de la Révolution)

(Camilo Cienfuegos)

















(Vue de ma chambre d'hôtel sur le Prado)


(Coco-taxi)

(Hôtel Sevilla)