Isan, l’autreThaïlande
À quelques mètres de la cabane qu’elle habite, Phimnipa, 86 ans, montre un réservoir creusé dans le sol.
Vide. Il lui semble loin, le temps où, pour lutter contre la sécheresse, le roi « avait envoyé de la pluie artificielle». Les travaux d’irrigation promis un temps par l’administration sont restés lettre morte et les neuf enfants de Phimnipa ont préféré, comme beaucoup ici, tenter leur chance en ville. Aujourd’hui, ils travaillent tous à Bangkok comme ouvriers dans le bâtiment. Un seul est resté auprès d’elle et fait perdurer sur ses quelques raïde terre un schéma d’agriculture de subsistance – le seul qu’on connaisse dans l’Isan. Pour combien de temps ?
Parent pauvre du royaume
Le village de Phimnipa est un bout de campagne pelée de la région de Khorat, porte de l’Isan, à trois heures de route de Bangkok. S’y rendre relève déjà d’une volonté appliquée. À Mochit, la gare routière de la capitale, le chauffeur du bus ne ménage pas sa peine pour convaincre le farangqu’il s’est trompé de destination. À grand renfort de gestes, il tente de le diriger vers Chiang Mai, la Mecque du tourisme thaïlandais. Avant de renon-
cer, dans un rire sonore qui traduit autant le sentiment d’une bonne blague que celui, plus tenace, d’une incompréhension : pourquoi diable l’Isan ?
Pourquoi pas, voudrait-on dire. Car sil’on s’en tient aux chiffres, les 900 000 étrangers qui s’y rendent chaque année devraient suffire à avoir raison du scepticisme des chauffeurs de bus. Mais en comparaison des 15 millions de touristes qui visitent l’ensemble de la Thaïlande, l’Isan fait figure de parent pauvre du royaume. Le parcours type du touriste étranger (Bangkok, Chiang Mai au nord, Phuket au sud) est bizarrement injuste à l’égard de cette région tentaculaire –19 provinces et plus de 20 millions d’habitants, répartis sur un plateau immense qui couvre plus d’un tiers du pays. Ses ribambelles de temples khmers forment un ensemble unique, et la querelle séculaire qui s’est élevée encore récemment autour de celui de Preah Vihear montre que la Thaïlande sait s’enorgueillir à l’occasion d’une région qui fait rire les habitants de Bangkok. Pourtant, il en faudrait davantage pour dissiper l’ostracisme dont font preuve les autres Thaïlandais à l’égard de l’Isan. Un illustre enfant du pays, l’écrivain Pira Sudham, natif du petit village de Napo dans la province de Buri- ram, l’a exprimé dans une formule qui sent son vécu : « Certains Thaïlandais de Bangkok ont dit que je n’étais pas thaïlandais, maisun… buffle ou un paysan… »
Faibles rendements, forte mobilité
Ruralité et pauvreté, voilà les reproches faits à l’Isan. Les griefs du rat des villes au rat des champs. Une ruralité banale, campagnarde, dépourvue de l’exotisme des ethnies montagnardes.Bien que l’agriculture soit la principale activité économique, sa pratique est nettement handicapée par un climat très sec et, à la saison des pluies, par des inondations qui rendent le sol inexploitable.
Son déclin fait aujourd’hui de l’Isan la région la plus pauvre de Thaïlande, avec des écarts de salaires démesurés par rapport aux revenus des citadins : ici, un paysan gagne en un an le salaire mensuel d’un cadre moyen de Bangkok.
À Kokhai, le village de Phimnipa, la vieille femme raconte : « Mon mari était agriculteur. En plus du riz, il cultivait le tapioca et le maïs. Ici les rendements sont faibles et nous avions seulement de quoi nous nourrir. Et il faut acheter des fertilisants, car le sol est trop acide.»
Le cas de Kampanat, 68 ans, n’est pas très différent. Depuis 40 ans qu’il s’est installé dans la région d’Ubon Ratchathani, il a vu partir en ville quatre de ses six enfants.
Lui est resté pour poursuivre leur minuscule exploitation de piment et de tapioca. « Le problème n°1, c’est la sécheresse, souligne-t-il. Le gouvernement nous a accordé un prêt pour compenser le manque à gagner, énorme certaines années. Mais ce n’est pas suffisant.»
Surtout, Kampanat s’occupe des trois enfants de sa fille, partie il y a un an avec son mari à Rayong, ville industrielle du Golfe de Thaïlande, comme ouvriers dans le bâtiment.
L’aîné, Priaw, 11 ans, raconte : « Un matin, maman nous a donné 10 bahts pour nous acheter à manger. Quand, le soir, nous sommes revenus de l’école, elle était partie avec mon père. Qui va nous apprendre le thaï ? Grand-père ne parle que le thaï isan…»
Avec la sagesse de celui qui est demeuré fidèle à son sol, Kampanat soupire : « Les gens de l’Isan sont restés des adolescents. Ils partent en ville sans se rendre compte qu’ils vont se faire exploiter dans les usines ou sur les chantiers.» Il secoue la tête, résigné. Sa fille s’est désormais séparée de son mari et n’envoie plus d’argent.
Des amis lui ont dit qu’elle avait tout perdu au jeu.
Une région qui fait rire les habitants de Bangkok.
« J’espère ne jamais mourir »
Autre conséquence d’un éclatement des familles lié à l’émigration de la main d’œuvre : la propagation du sida, maladie des villes, atteint des records dans les provinces de la région. Une voisine de Kampanat, Jariya, 38 ans, a contracté le virus il y a neuf ans. C’est son mari, travailleur saisonnier à Bangkok, qui le lui a transmis. Aujourd’hui veuve et mère d’une petite fille, elle se dit bien acceptée désormais par son village, à qui elle s’est ouverte de sa maladie et dont les habitants ont fini par comprendre qu’ils ne risquaient rien. Les premiers temps, elle avait dû affronter leur hostilité et un isolement presque complet. Quoique lent, un changement des mentalités se dessine.
Depuis cinq ans, le gouvernement paie le traitement trithérapique aux malades à condition qu’ils restent dans leur région d’origine. À Khorat, un directeur d’école a menacé de fermer l’établissement tant que certains élèves s’obstineraient à ostraciser les enfants malades.
D’un geste, Jariya a retiré la chemise qui recouvre son bustier. Les médicaments prescrits contenant des hormones mâles, son corps s’est transformé. Ses épaules se sont élargies, les muscles de ses bras se sont dessinés comme ceux d’un homme et les veines y font saillie.
Pour un instant, la pitié le cède à l’horrible. Quand on lui demande si elle garde confiance, la réponse tombe, dans un sourire mais comme un couperet :
« Non, je n’ai pas d’avenir. Si je travaille encore, c’est seulement pour mettre ma fille à l’abri du besoin.»
Utsani est là auprès d’elle. Elle aussi parle de quitter l’Isan après le collège pour tenter sa chance à Bangkok. La Cité des anges, elle ne la connaît que par les récits des travailleurs migrants du village et par la télévision, mais elle rêve de s’y frotter, dût-elle, comme Pira Sudham, passer pour « un buffle ou une paysanne ». Pourtant, elle restera tant que sa mère aura besoin d’elle. Jariya lui caresse le bras en signe de reconnaissance. Et suit du doigt sur son t-shirt le contour de mots imprimés dans une langue inconnue, I hope I never die:
« J’espère ne jamais mourir. »
http://www.enfantsdumekong.com/images/pdf/magazine158.pdf.
"Le voyage commence là où s'arrêtent nos certitudes..."
Mingalaba, Sawasdee, Xin chào, Tjomreab Souor, Selamat datang, Sabaidee