Bonsoir Aliénor,
contrairement à mon message en privé, je me suis décidé de vous répondre sur le forum ...
Bien sûr, vous avez le droit d’apprécier Salif Keïta autant qu’Ali Farka Touré ... Comme déjà dit, j’apprécie moi aussi Salif : il y a bien des morceaux magnifiques de lui – et sa voix, unique ! – je pense à « Mandjou » (éloge à Sékou Touré, ex-premier de la Guinée) d’abord mais avant tout, je pense à Salif du Railband de Bamako (avant sa carrière en solo) ... Je suis loin de vouloir vous dissuader de mettre Salif Keïta sur le même niveau qu’Ali Farka Touré. Mais j’espère que, malgré ma forte estime face à Salif, vous reconnaissez que moi, je préfère, bien sûr, Ali Farka Touré, VRAIE VITRINE POUR LE MALI !!!
Petite note (il faut me frapper si cela ne vous plaise pas) : j’ai déjà constaté dans vos messages que vous aviez l’habitude de différencier entre voix et instrument. Je crois bien comprendre ce que vous voulez dire (et moi aussi, j’écoute beaucoup plus de musique instrumentale que d’autres), et c’est bien o.k. mais je veux pourtant signaler un fait : juste au jazz, on utilise dès les années 60 la voix comme instrument, la torse comme corps de résonance ... Lambert Hendrix & Bavan (Ross), Ella, ... dès les années 70 Al Jarreau, Bobby McFerrin, Phil Minton, Jaap Blonk (aussi engagé dans la Nouvelle Musique), David Moss, Lauren Newton, Diamanda Galas, Jeanne Lee, Greetje Biijma, Saynkho Namtschylak, Jay Clayton, etc. etc. etc. Mais il m’importe de ne pas oublier ici les chanteurs de deux groupes extraordinaires que j’aime jusqu’à aujourd’hui, le Gary Bartz NTU Troup et le Pharoah Sanders Group de Karma ou aussi de Jewels of Thought (à de différentes formations) : Andy Bay et Leon Thomas. Quels chanteurs (qui savent chanter, scatter et yodler à la fois) !!! Et n’oublions pas la Nouvelle Musique : je pense tout d’abord à l’interprète extraordinaire de Giacinto Scelsi : la Japonaise Michiko Hirayama (écoutez les Canti del Capricorno de Scelsi et par conséquent les possibles modulations d’une voix féminine, incroyable !!! M.H. avait 84 ans aux enregistrements dont je parle ici [2007] mais sa voix, eeh, ... wow !!!) ...
SK je l'ai rencontré à ses débuts en France il jouait et chantait devant 30 personnes ... c'est bien qu'on l'écoute aujourdh'ui, il a des choses à dire et il est...WORLD !
Ce sont les histoires que j’aime ... Chapeau ! On ne peut qu’être jaloux ! Et cela rappelle un peu à Mekong qui m’a raconté sur ce forum de sa rencontre de Boubacar Traoré à Lyon. Extra ... Dans un de mes premiers concerts de jazz visités, à Ulm, j’ai vu un groupe dont je connaissais le leader mais aucun des ses musiciens. Et un parmi ces musiciens, un guitariste, était assez probable John McLaughlin ... (j'essaie depuis longtemps de trouver les dates précises de ce concert, mais pas encore réussi, donc il reste un petit point d'interrogation)
Mais on vise à ce que je veux répondre essentiellement ...
ce sont des amis Africains qui me disaient qu'il était un grand griot ! pour eux c'était comme ça et ils allaient partout où il était pour l'entendre et surtout l'écouter.
C’est vraiment symptomatique ... comme j’ai dit. Salif chante, Salif chante tout à fait ou disons plus ou moins dans la tradition des griots, donc Salif est un griot. Aaah, vraiment, les Maliens aiment parler mais il ne faut pas croire tout.
Pour pouvoir apprendre la société mandé dans son auto-conception et dans ses articulations culturelles, il est indispensable de savoir où les concernés situent leur origines (et on ne peut écouter ce savoir sur Youtube). Ceci est d’autant plus important que nous n’avons pas affaire à un simple mythe d’origine, mais à une véritable histoire de création qui explique le monde. On ne peut dire que la genèse est en même temps l’expression d’un système social dont la dimension idéologique est méconnue de la plupart des membres de la société. Le mythe est un savoir plutôt rituel qui ne se transmet pas à travers l’interaction sociale quotidienne (raconté p.ex. aux membres du Kòmò, une de six institutions socio-religieueses les plus connues du Mandé et association des hommes mûrs qui exclut les jeli "griots"). Dans le mythe mandé de la création sont mentionnés outres les personnages principaux (Penba, Musokòrònin et Faaro) également le numu "forgeron" et le jeli ; bien sûr, les jeli en ont le plus à voir avec de la musique. Dès le début des choses et du monde, un ordre hiérarchique était donné, auquel les membres de la société doivent toujours se soumettre. Ce principe hiérarchique d’organisation est un des critères fondamentaux de définition et de délimination de l’aire culturelle mandé. Dès la naissance, chaque individu appartient à l’une de ces formations sociales à laquelle il ne sait échapper durant sa vie, bref, une fois membre d’une certaine formation sociale, toujours membre de cette formation, on naît et on meurt en tant que membre de la même formation sociale. Les Mandings, les Fulbe (Peul), les Wolof, les Soninké, etc. etc. sont organisés selon ce principe hiérarchique ...
Les sociétés mandé se caractérisent par une hiérarchie tripartite qui distingue ...
– les hòròn "hommes libres, nobles" (dont le clan des Keïta !!!)
– les nyamakala "clients" (numu "forgerons", jeli "griots", garanke "cordonniers" ...)
– les jòn "esclaves"
Bien sûr, selon les groupes ethniques en question, la terminologie se diffère de l’un à l’autre : chez les Fulbe, il ya les rimajo (noble), les nyeejo (client) et les maccujo (esclave), chez les Soninke les hooro (noble), les nyamaxala (client) et les komo (esclave), chez les Wolof les geer (noble), les nyeenyo (client) et les jaam (esclave).
Les hòròn occupent le haut de l’échelle hiérarchique. Ces hommes libres sont généralement les agriculteurs au sein desquels se recrutent les responsables politiques dans toute la zone malienne-sénégambienne (jusqu’à aujourd’hui). Les nyamakala, jamais la propriété privée de qui que ce soit, se caractérisent par leur occupation socioprofessionnelle : d’une manière ou d’une autre, ils sont tous spécialisés dans une activité artisanale. Sur le plan individuel, les nyamakala jouissent d’une totale liberté, mais en tant que groupes, ils entretiennent des relations de "clients" avec les hòròn, leurs "patrons". En principe, chaque famille de nyamakala a des relations particulières avec une ou plusieurs familles de hòròn. Ces hòròn ont le devoir de subvenir aux besoins matériels fondamentaux de leurs "clients". Il s’en agit de dotations en produits vivriers ou en bétail, plutôt en petit bétail. En contrepartie, les nyamakala fournissent à leurs amis hòròn le produit de leur travail artisanal : le numu ravitaille ses patrons en outils pour l’agriculture et en armes. Sans doute, il s’agit là d’une situation idéale. Dans la réalité de nos jours, ces types de rapport d’échange sont plutôt rares, et la monétarisation a effectivement changé les relations. Aussi, p.ex. les nyamakala des zones rurales pratiquent tous l’agriculture en plus de leur spécialisation originaire. Dans les relations inter-humaines, les nyamakala font office de lien entre les différentes familles hòròn, avant tout concernant les démarches et négociations de mariage qui représentent leur principale activité ; et aux mariages, les jeli sont toujours présents (je n’ai jamais vécu un mariage au Mali sans jeli, hors de question !). Donc, les nyamakala sont des "diplomates" non seulement en temps de paix mais surtout pendant les moments de conflit. Mais le rôle du jeli comprend aussi la naissance, la circoncision, les tâches funèbres, la vie publique ainsi que la vie politique. Bref, il est à constater une présence constante du jeli à tous les moments importants de la vie humaine.
Hòròn et nyamakala constituent le noyau des formations sociales du Mandé. La troisième composante sont les jòn "esclaves", à savoir des hòròn capturés en temps de guerre ou aussi des achetés sur le marché à l’époque de l’esclavage. De nos jours, la catégorie sociale des jòn a très peu d’incidence sur le système social, donc le terme jòn est devenu peu important mais il y a bien un autre sur ce niveau en bambara : les woloso (< wolo-so "naître-maison"), descendants des esclaves qui sont nés dans la maison de leurs maîtres (à partir de la 2e génération). Et parmi ces woloso, il y a bien des woloso des familles importantes (royales) qui constituent une catégorie sociale pertinente. Entre autre, les woloso de la famille royale de Kita sont célèbres pour leurs danses qui sont même à voir de nos jours à la télé malienne ...
On peut bien approfondir la catégorie hòròn, p.ex. démontrer sa subdivision en 4 groupes selon le rôle socio-politique joué par leurs ancêtres présumés lors de la formation de l’Empire. Je laisse tomber. A dire est que les membres de cette dynastie et leurs descendants présumés jouissent encore de nos jours du plus grand prestige au Mali. Ils portent les patronymes de Keyita (en bambara, Keïta selon l’orthographe française) ou de Kònaatè (Konaté en français). Donc, Keïta et Konaté sont des patronymes très très très prestigieux jusqu’à aujourd’hui. Et les Keïta sont de plus – vous l’avez bien dit ! – considérés comme les descendants directs de Sunjata lui-même. En bambara, on en parle de sunjatasi (si veut dire "espèce, sorte, nature"). Et les jeli des Keïtas ont été toujours les Kuyaatè (Kouyaté), clan "classique" des jeli "griots", le plus pur, associé même de nos jours à l’élite politique locale Mandé. Ils sont l’objet des traitements spéciaux lors des cérémonies (baptême, mariage, enterrement) et passent pour être les "hòròn" des jeli, ce qui, un peu paradoxe, les autorisent à aller mendier auprès d’autres jeli. Parmi toutes les lignées de jeli, les Kouyatés ont cette autorisation. Et quant au sous-groupe nyamakala des jeli, on y retrouve une certaine hiérarchie : certains patronymes sont plus prestigieux que d’autres. Deux lignées de jeli aristocratiques sont très très prestigieux : comme déjà dit, 1) les Kouyatés sont presque exclusivement au service des Keïtas, tandis que 2) les Jabaatè (Diabaté) sont des alliés des Tarawele (Traoré), une aristocratie guerrière (descendants de Tiramakan, l’un des généraux de Sunjata). Les Traorés sont, à l’intérieur de cette hiérarchie, des tontigi, un des 4 sous-groupes des hòròn (et donc une de 16 lignées qui régnaient dans les pays qui sont devenus les provinces de l’Empire du Mali).
Chère Aliénor, vous avez peut-être remarqué en haut, dans ma dernière liste, concernant Sékouba Bambino, où j’ai écrit "entouré par des musiciens griots les plus talentueux" et j’ai mentionné 3 ou 4 Kouyatés et aussi Abdoulaye Diabaté et, dans d’autres messages de cette discussion, Kélétigi Diabaté, Toumani Diabaté et Kassémady Diabaté (d’ailleurs, Kassémady vient de Kela, petit village au pays Manden au sud de Bamako, c’est vraiment un jelidugu, village des jeli) ... Voilà, eux tous sont, selon la généalogie, des griots, des vrais griots ... Par contre – je me répète, je sais – les Keïtas et les Traorés sont des hòròn et non des nyamakala, ils ont bien des relations réciproques mais les uns sont et restent hòròn, les autres sont et restent nyamakala. Voilà, selon la généalogie, ni Salif Keïta ni Rokia Traoré ne peuvent être jeli "griots" ...
Par ailleurs, une logique pareille (voir tout en haut > Keïta/griot) concerne les instruments classiques des griots (kora, ngoni, soron, bala). A peine joue quelqu’un de la kora, il est un griot. Vraiment drôle. Prenons le bala ou balafon (< bala-fò "bala-jouer") : le bala est un instrument le plus ancien des jeli à des rapports étroits avec les numu "forgeron" (il faut du feu et du fer pour construire un bala), donc, aujourd’hui, cet instrument constitue un chaînon non seulement avec le domaine des jeli et des numu mais aussi avec celui des jeli et des batteurs. Beaucoup de joueurs de bala (balafòlikèla en bambara) viennent des clans de Dunbiya (Dioumbia) ou Kamara (Camara), tous des clans d’origine numu, par addition aux Kouyatés et Diabatés, clans de jeli ...
Aujourd’hui, beaucoup de musiciens pop au Mali, en Guinée, au Sénégal etc. reprennent des fonctions qui ont exécuté les griots aux Etats précoloniaux (en tant que commentateurs sociaux, chanteurs de louanges, etc. etc.), c.à.d. ils se trouvent plus ou moins dans la tradition des griots, et non seulement ceux qui se considèrent et se sentent comme griots (Salif Keïta, Youssou N’Dour, Baaba Maal) mais aussi ceux qui viennent eux-mêmes des familles de griots (Amy Koïta, Habib Koïté, Kassémady Diabaté, Baba Sissoko, Kélétigi Diabaté, Tata Jobarteh). Et les musiciens qui ne viennent pas des familles de griots dont Salif Keïta, se servent aussi du répertoire des griots. Tout compte fait, ça est ressenti aujourd’hui comme poursuite de la tradition. Ainsi s’explique ou pourrait s’expliquer le fait qu’on qualifie un Salif Keïta ou une Rokia Traoré de griot et de griotte ... Toutefois, il y a bien de résistance aussi contre une telle façon de voir : surtout du côté des griots plus âgés. Les mêmes insistent bien sûr sur leurs connaissances historiques et généalogiques qu’ils contestent aux musiciens pop mais aussi aux jeunes griots.
J'espère avoir répondu suffisamment à ce sujet.
Bon, finito ...
Par ailleurs, Aliénor, le jour d’aujourd’hui (17 février) est la 30e anniversaire de mort de Thelonious Monk.
Bon week-end, Herbert
P.S. : Si vous vous intéressez (ou quelqu'un d'autre) à la musique mandé à tel point que vous ne voulez pas vous contenter à l'écoute seulement, ce sont trois livres qui sont à recommander vivement :
Eric Cherry (2000). Mande Music. Traditional and modern music of the Maninka and Mandinka of Western Africa. Chicago : University of Chicago Press.
Banning Eyre (2002). In Griot Time. An American guitarist in Mali. Philadelphia (avec cd).
Counsel, Graeme (2006). Mande popular music and cultural policies in West Africa : Griots and government policy since independence. Dissertation. Melbourne.