Bonsoir Madame !
La majorité des ouvrages qui vous ont été conseillés, ne sont pas des essais d'anthropologie, mais des récits de voyage d'anthropologues ou non. Ils sont assez faciles à lire et au pire vous pouvez aisément sauter les quelques pages obscures trop scientifiques.
Vous en voulez dire que les "Tristes Tropiques" (Claude Lévi-Strauss) et, pour prendre un autre excellent exemple, "L’Afrique Fantôme. De Dakar à Djibouti 1931-1933" (Michel Leiris) sont des récits de voyage des anthropologues mais pas des essais d’anthropologie du tout ?! Vous avez lu ce Lévi-Strauss ?! Sinon, lisez-le, et je vous assure qu’après la lecture, vous ne ferez plus une distinction entre "essai" et "récit" ... Je me demande vraiment si une telle distinction est évidente (dans l‘anthropologie).
Les "Tristes Tropiques" (lisibles tout à fait pour un non-anthropologue) sont un texte hétérogène, selon ma compréhension une sorte de collage qui comprend un récit de voyage ironique, une autobiographie intellectuelle, des miniatures poétiques, une description ethnographique et analyse ethnologique, une réflexion philosophique et critique culturelle pessimiste à la fois. Les "Tristes Tropiques" sont déterminés, dès la première jusqu’à la dernière page, par la prise en compte d’un sujet CLASSIQUE de l’anthropologie (et non pas un de la littérature de voyage !) : la confrontation avec une culture ÉTRANGÈRE et la réflexion sur ses relations de la PROPRE culture. Par cette réflexion s’accompagne aussi la grande et trop grossière, classique et bien problématique répartition de l’humanité en : the west and the rest, les "Civilisés" (nous) et les "Primitifs"* (les autres). Mais bon ... En tout cas, cet ouvrage disperse toutes les catégories de genre courantes mais le qualifier simplement de "récit de voyage" ne l’apprécie pas à sa juste valeur. En aucune manière !
"L’Afrique Fantôme" est, à première vue, un journal écrit par Leiris lors d’une expédition à travers l’Afrique (Dakar – Bamako – Tombouctou – Niamey – Kano – Garoua – Yaoundé – Juba – Khartoum – Asmara – Massaoua – Addis Abeba – Djibouti). Au sens des sciences académiques, un journal "scandaleux" qui a fâché et fait sursauter l’ensemble des spécialistes (dans le domaine anthropologique) ayant attendu une chronique sobre de cette expédition : les notes de Leiris mettent la recherche de terrain en doute, ses méthodes, ses objectifs, ses idéaux, ses valeurs morales. Leiris n’hésite pas à mettre sur le tapis juste ce dont les anthropologues savent mais n’écrivent pas : le construit dans toute description pour que "le tout soit à la bonne taille", les manques théorétiques et les trucs méthodologiques ... Au-delà, cet ouvrage se lit comme une histoire des razzias ethnographiques ; Leiris (en commun avec Griaule et al.) prend part à ces razzias, décrit ses désirs obsessionnels, son avidité de la propriété des objets étrangers ; à une attitude colonialiste, entraînés dans la corruption et dans des mensonges, les anthropologues satisfont leur commande d’apporter des objets culturels, capturés par tous les moyens (nos musées ethnologiques en Europe en sont pleins !) et fournissent du matériel documentaire aux étudiants d’anthropologie chez nous. Selon Leiris, l’anthropologue n’est absolument pas mieux qu‘un grand industriel sordide ... C’est un peu fort de café pour une discipline académique ! "L’Afrique Fantôme" n’a rien, absolument rien à voir avec un "récit de voyage" mais est un document indispensable d’une science et de son passé : il prouve l’origine colonialiste de l’anthropologie. A mon avis, cet ouvrage de Leiris devrait être lecture obligatoire pour tout futur étudiant d’anthropologie et surtout pour tous ceux et celles qui se penchent, quoi qu’il est soit, sur l’Afrique ...
"L’Afrique Fantôme" est un document, écrit par envie et par désespoir, au cours d’une voyage d‘exploration, le chiffre d’une tentative pour vivre et survivre, pour vaincre l’ennui et pour retenir le magique. Et un document, je le dis encore, d’une science et son passé.
Je comprends tout à fait que vous n'ayez pas envie de vous farcir un traité d'anthropologie politique ou juridique ou un essai sur ce que doit ou ne doit pas être l'anthropologie
Moi, je ne saisis pas du tout que vous arriviez à comprendre l’ennui d’Aloysius de lire un traité anthropologique ... Pourquoi ?! Pour moi, c’est assez paradoxe : ce Monsieur pose des questions particulières (et vraiment intéressantes !), questions qui ne poserait jamais un touriste, questions à qui ne peut que répondre un anthropologue qui se penche sur la culture des Yanomami. En outre, autant que je sache, il faut une autorisation spéciale pour accéder au Yanomamiland, c.à.d. il n’y a pas des tonnes de personnes ayant "visité" les Yanomami. Mais les trouve-t-on juste sur un forum comme VF ?! A la réflexion, VF est un forum surtout pour touristes qui cherchent dans les voyages un dérivatif du quotidien mais s’intéressent tout au plus marginalement aux cultures étrangères, moins que marginal. Il veut apprendre la culture des Yanomami mais refuse resp. n’a guère envie de lire la littérature correspondante, que ce soit N. Chagnon, J. Lizot, élève de Lévi-Strauss, les quelques classiques "amazoniens" du 19e siècle (Bates, von Humboldt, Wallace) ou n’importe qui ... Vous le comprenez ?! Moi, non.
De plus, votre compassion se justifie comment ?! Elle soupçonne une forte illisibilité des textes anthropologiques ?! Si vous le croyez ... Bien sûr, il y a des ouvrages difficiles à lire, je pense juste à Lévi-Strauss, son "Anthropologie structurale" (du moins pour moi) ou ses "Mythologiques" (cependant, n’est-il pas le problème de l’illisibilité de tels ouvrages plutôt un problème immanent du structuralisme en spécial que de l’anthropologie en général ?!) mais il y a bien d’autres qui sont bien à lire, et avec délectation. Pensez aux ouvrages divers obligés à l’anthropologie culturelle, moins chargée de théorie mais méthodologiquement plus proche à l‘objet, par son théorème de la soi-disant Thick Description : là, l’anthropologue n’est plus un observateur externe qui examine des règles d’une culture étrangère et qui leur attribue des fonctions mais est observateur participant. Les limites s’estompent, le chercheur devient objet et l’objet devient chercheur ... Par conséquent, la "culture" décrite dépend continuellement de nouvelles interprétations et significations, est un concept transparent et flexible, n’est jamais objective et se montre au quotidien. A mon avis, ce changement de paradigmes dans l’anthropologie (moins abstrait mais plus concret) est un facteur décisif pour une plus haute lisibilité des "résultats" de l’anthropologie aujourd‘hui ...
mais la majorité des anthropologues ont, à côté de leurs publications scientifiques, écrits des bouquin relatant simplement leurs expériences et leurs rencontres avec les populations qu'ils ont pu croiser.
"La majorité des anthropologues" ?! Désolé, je ne connais aucun anthropologue de cette espèce. En France ?! Madame, chaque fois que les anthropologues se rendent sur le "terrain", ils rencontrent les populations dont les vies familiale et sociale, les mœurs et coutumes, l’économie, la réligion et la musique, etc. etc. ils veulent étudier. Ce sont de telles rencontres qui font per definitionem un anthropologue, non ?!
Par ailleurs, les anthrophologues "jouissent" d’une mauvaise réputation comme voyageurs et même comme rechercheurs sur le terrain ; ce fait ne témoigne pas que Leiris dans "L’Afrique Fantôme" mais aussi Malinowski dans "Les Argonautes du Pacifique occidental". Et le dernier est un des "pères" de la recherche anthropolo-gique sur le terrain ...
"Contre toute attente, juste les voyages ne sont pas le fort des anthropolo-gues" (J. Jamin, 1980)
Bon week-end, hgb
* je m’excuse pour avoir pris par intention ce terme détestable.