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La Provence à vélo par les grosses bosses
Par les grosses bosses de Provence à vélo

En cet automne 2011, l’apocalypse s’abat sur la Provence, pluies diluviennes, vent d’est particulièrement violent, cent trente kilomètres à l’heure, qui soulève des vagues énormes jusqu’à sept mètres de haut, ce n’est pas le moment de mettre le nez dehors. Et pourtant, je me dis qu’après la tempête le calme revient. Je surveille donc la météo et je constate qu’à partir du dix novembre une fenêtre favorable devrait se présenter pour une petite virée de quelques 600 kilomètres à vélo à travers la Provence. Les bulletins météo annoncent un anticyclone qui devrait tenir à distance le mauvais temps de ces hautes terres de Provence. Il ne m’en faut pas plus pour décider de mon départ. Le tour envisagé passera par les grosses bosses de Provence, le Ventoux, la montagne de Lure, le Verdon, le massif des Maures et la Sainte Baume.

Et voilà, malgré les doutes l’appel est le plus fort. Le train démarre, une fois de plus un périple commence par la gare de la part Dieu. Cette fois, je prends la direction de la Haute-Provence pour un périple à vélo. Ce sera mon premier voyage à deux roues en solitaire. Je suis un peu inquiet, car à vélo avec sacoches on se sent vulnérable au vol. J’ai déjà été victime de vol en groupe au Pérou et cette expérience m’a fortement traumatisé, alors seul j’hésite. Mais pas de panique, j’ai lu les comptes-rendus d’un certain nombre de cyclotouristes au long cours qui ne se sont pas tout fait piller, même si parfois cela arrive. Je pense en particulier à cette jeune institutrice qui avait obtenu une année sabbatique pour faire un tour du monde à vélo. Ses élèves lui avaient fait la remarque suivante « Maîtresse vous n’êtes pas sportive, comment allez-vous réussir pour faire le tour du monde à vélo?». Cette jeune femme était vraiment pleine de ressources, en effet en Amérique du Sud avant de prendre l’avion pour la Chine, elle accroche sa monture à un poteau pour aller satisfaire un besoin naturel. Au retour, elle constate que le poteau a été arraché, son vélo et tout son matériel disparus. Choc pour beaucoup. Pour elle pas vraiment, elle prend son avion pour l’Empire du Milieu, et une fois sur place, elle rachète l’indispensable, dont le vélo, et elle poursuit son périple ! En me remémorant cette histoire j’ai presque honte d’être poltron. Voilà les pensées qui me viennent à l’esprit alors que la vallée du Rhône défile en direction d’Orange, point de départ de ma balade provençale par les bosses.

Premier jour : Orange Sault par le Ventoux 90 km

9h30, je sors du train. Une fois sur le quai, il me faut avec tout mon barda passer par le passage souterrain, ce n’est pas facile, car entre les bagages et le vélo l’ensemble fait trente cinq kilos. En effet, à cette période de l’année je m’attends à trouver certaines zones désertes et par précaution j’ai pris de quoi bivouaquer dans de bonnes conditions. Une fois sur la chaussée devant la gare, la luminosité du sud m’inonde. Je comprends les gens qui rêvent de venir prendre leur retraite dans ces régions de grande lumière. Comme toujours, jeté comme cela sur la route au sortir d’un transport en commun, il faut se repérer et décider de la direction à prendre. Le soleil encore assez bas sur l’horizon m’indique l’est. D’autre part, des bruits de réacteurs d’avions de combat me permettent de situer la base aérienne 115. Il ne m’en faut pas plus pour « recaler les gyros ».

Dès que je roule, toutes mes appréhensions s’envolent, la joie de la découverte et de l’effort physique s’impose impérativement à moi, et l’euphorie me submerge. Il est étonnant de constater comme les états d’âme sont fluctuants d’un instant à l’autre en fonction de conditions qui nous sembleraient de peu d’importance dans d’autres circonstances.

Le temps est splendide, la météo qui annonçait des ondées continues durant la journée s’est vraiment trompée. Je suis rapidement hors de la ville. Le Ventoux apparait mystérieux, il est difficile d’en évaluer les dimensions. Il est d’autant plus énigmatique, qu’il cache son sommet dans de grandes volutes de nuages pommelés au ras du relief. J’ai l’impression de découvrir un grand volcan d’Amérique du Sud. J’ai du mal à imaginer que dans quelques heures je dois me trouver là-haut sous cette chape de brume.

La campagne sort de son humidité nocturne d’automne, les vignes entrecoupées de leurs grandes haies de cyprès me confirment que je me trouve dans cette magnifique région viticole des côtes du Rhône. Les dentelles de Montmirail si caractéristiques se font très présentes. La base de l’armée de l’air n’est pas loin. Je passe devant les balises de bout de piste. Un Mirage 2000 me survole dans un dernier virage serré, un second lui succède dans un rugissement au décollage. Il me vient droit dessus, puis entame une montée brutale dans un vrombissement de l’air. Trente années passées au sein de ce milieu particulier et envoûtant me reviennent à l’esprit. Je me remémore une multitude d’expériences humaines et techniques extraordinaires que j’ai vécues lorsque j’étais en activité. Mais le but de mon article n’est pas de faire de la pub pour l’armée de l’air, quoi que ! Je mettrais peut-être un jour en ligne des articles, relatant des voyages parmi les hommes dans la guerre.

Je continue ma route en abandonnant mes amours passées, et au fil de mes roues des noms délicieux défilent, Violés, Vaqueras, Gigondas, Baume-les-Venise, le gratin de l’appellation des côtes du Rhône Village. Je me laisse prendre par le sortilège de ces vignobles et des petits chemins qui les traversent. Je finis par douter de mon itinéraire, bien que là-bas au loin la masse imposante du Ventoux balise la direction à la manière d’un phare géant. A un croisement de chemins, une voiture, je m’approche et veux demander à sa conductrice la direction à suivre. Elle ne me regarde pas et démarre rapidement, manifestement apeurée. J’avais failli oublier dans quel monde de peur nous vivons, sans doute traumatisés par toutes les horreurs que nous infligent les journaux et la télévision.

Les kilomètres commencent à s’accumuler au compteur, mais mon étape de la journée n’est-elle pas trop ambitieuse? Cela fait deux mois que je n’ai pas pris mon vélo. Il est vrai que ma dernière balade était un bel entraînement, la route des Grandes Alpes, mais cela fait deux mois. Je n’arrive pas à prendre mon vélo pour une balade de la journée, il me faut impérativement ce parfum d’aventure pour avoir le courage de faire du sport.

Deux cyclistes me doublent, intrigués par mon chargement ils engagent la conversation. Ils restent circonspects, lorsque je leur annonce mon intention de passer le Ventoux aujourd’hui. L’un d’eux m’indique une petite chapelle où il me sera possible de bivouaquer à l’abri près du sommet. Cela me motive d’autant plus pour atteindre la cime au cours de cette première étape. Cette chapelle, de plus, porte un nom mythique pour moi, Sainte Anne, nom de la villa de mes parents. Déjà midi, j’ai effectué cinquante kilomètres, Malaucène apparaît. Village sacré des fous du Ventoux, aujourd’hui je suis surpris de ne pas y voir de cyclistes. Je me souviens de ce lieu en juin au milieu de nuées de prétendants pour ce sommet roi. Avant l’effort qui m’attend il me faut reprendre des forces. J’effectue une pause gastronomique agréable chez Max. A treize heures j’attaque la côte la plus célèbre du cyclisme, 21 kilomètres annoncés, qui seront en réalité 23. Je sais que cela risque d’être dur, de plus avec un double handicap, déjà cinquante kilomètres dans les jambes et vingt kilos de bagages. Mais je compte sur mon minuscule plateau qui me permet de monter aux arbres afin de passer les longues rampes très raides.

Je pars sur un rythme alerte le long d’une route déserte. L’allure reste bonne sur les premiers kilomètres. Je m’élève rapidement au-dessus de la vallée, l’horizon s’élargit. Je suis surpris de ne voir personne sur cet itinéraire mondialement réputé parmi les passionnés de vélo. Au cours de la montée et la descente je ne verrai que cinq cyclistes, mais j’y reviendrai. Je passe assez confiant un panneau explicatif, qui me permet de déduire que l’effort sera à peu près équivalent à celui nécessaire pour gravir le col de la Bonnette. Connaissant ce dernier pour l’avoir gravi en septembre, je me dis que tout ira bien. Je croise mon premier cycliste, plutôt une cycliste qui fonce en descente. Après 12 kilomètres je bute sur des pentes à 12% de moyenne. Je ne sais pas si le chiffre 12 est maudit, mais je prends un coup de « bambou » tel que je n’en ai jamais connu. Je me dis que je ne serais pas en mesure d’atteindre le sommet aujourd’hui. Je m’arrête donc. J’ai du mal à marcher tellement l’intérieur des cuisses me brûle, saturation d’acide lactique. Je recherche un endroit à peu près plat pour monter ma tente. Il est 3h30, encore deux heures de jour. Mais je ne trouve rien.

Je reprends mon vélo avec l’intention de m’arrêter dès que je trouverai un endroit propice pour l’établissement d’un bivouac. Mais rien ne vient. Cependant, la forme, elle, revient doucement, peut-être du fait que la pente se couche, bien qu’elle reste voisine des 10%. Je rentre dans les brumes sommitales, un cycliste me double. Je suis dans la zone où il me faut maintenant passer le sommet. Le crépuscule me surprend dans les dernières difficultés. L’atmosphère est franchement austère. Dans la pénombre à un kilomètre du sommet un cycliste répare son vélo. Je lui demande s’il a besoin d’aide. Il me fait comprendre qu’il ne comprend pas. Alors je lui demande « Do you need some help ? ». Sa réponse est très claire « No thank you ». Il me montre sa chambra à air neuve. Au fond de moi, je me dis ouf ! En effet, si j’avais dû m’arrêter tout transpirant à la nuit tombante avec le froid qui s’intensifie, j’aurais eu du mal à repartir. Mais voilà, il se débrouille et je continue dans un brouillard crépusculaire. Je distingue à peine dans les nuages les grandes antennes du sommet, tels d’immenses fantômes qui cherchent à se dérober au regard. Le vélo procure des sensations dignes de courses en montagne. Mon intention est de rapidement trouver dans la descente la fameuse chapelle pour me mettre à l’abri. Alors que je me laisse glisser sur le versant sud, deux cyclistes sans lumière dans la nuit me croisent, probablement rejoignent-ils la station juste au-dessus, dont on distingue l’éclairage dans le brouillard.

Je scrute dans le noir le bord de la route à la recherche de cette chapelle, mais je n’aperçois rien. Après un ou deux kilomètres je perds tout espoir. Je m’arrête pour m’habiller car le froid devient intense. Je ne vois pas du tout où je pourrais m’arrêter dans ces pentes raides pour organiser un bivouac. Entre les volutes de brume, par intermittence, tout en bas dans la vallée du Rhône je distingue une multitude de villes et villages éclairés. L’impression est saisissante. Que fais-je de nuit au sommet de cette montagne ? Le miracle alors se produit, les nuages se déchirent, et de la crête qui me domine à l’est une belle grosse pleine lune émerge et diffuse une lumière suffisante pour envisager de nuit une descente vers Sault, distante de 26 kilomètres.

Dans cette atmosphère particulière entre rayons pâles de la lune et passages de brume, je m’engage dans une descente à travers un monde flou presque irréel. Les grands pierriers blancs, caractéristiques du sommet du Ventoux réfléchissent faiblement la lumière lunaire, atténuée par la nébulosité. Par endroits, des pans de montagne restent plongés dans le noir complet et je perds toute référence quant au tracé de la chaussée. Puis, au détour d’un virage serré, du à un mouvement de terrain, la clarté revient. Elle paraît extrême en comparaison de l’absence de lumière que je laisse derrière moi. Je suis de nouveau en mesure de bien visualiser les contours de la route, mais pas d’en percevoir les trous et les bancs de gravier. Cependant, je me laisse entraîner par la pente, et la vitesse me semble importante, bien que la luminosité trop faible ne me permette pas de lire l’indication donnée par mon compteur. Dans ces moments la concentration est maximale, tous les sens aux aguets, les réflexes en alerte, toujours prêt à réagir au moindre incident qui pourrait conduire à la chute.

Avec plaisir je vois les lumières du village de Sault grossir. En moins d’une heure je le rejoins, en tenant compte de la petite montée finale, qui me demande un dernier coup de collier. Ce village très fréquenté en été, est à cette époque de l’année déserté, presque mort. Le premier hôtel rencontré est fermé. Une ombre rapide passe dans une petite rue en pente. Avant qu’elle ne disparaisse dans la pénombre au coin d’une maison, je me lance à sa poursuite et l’interroge sur les possibilités d’hébergement. Très gentiment m’est indiqué ce qui est sans doute le seul hôtel ouvert en ce mois de novembre. Rapidement je le trouve, la réception est ouverte. J’entre coiffé de ma cagoule noire, achetée dans la région d’Ayacucho, zone d’éclosion du sentier lumineux péruvien. A cette heure tardive, Je vois des regards interrogateurs se porter sur moi. Je dis en préambule « il ne s’agit pas d’un hold-up ». Manifestement les propriétaires ont le sens de l’humour, car ils se mettent à sourire. Je retire ma cagoule et demande une chambre. Il n’y a pas de problème, et à partir de ce moment la pression se relâche. En effet, je ne me sentais pas trop repartir à la recherche d’un emplacement pour monter ma tente par le froid vif qui s’installe.

L’étape aura été proche d’une centaine de kilomètres, et c’était la première. Cela fait deux mois que je n’ai pas touché mon vélo, et je manque probablement d’un minimum d’entraînement, même si ma dernière randonnée à vélo était la traversée des Alpes françaises. J’ai vraiment dû puiser tout au fond de moi pour surmonter ma faiblesse dans le passage raide du Ventoux. Je ne me souviens pas avoir été chercher si profond l’énergie de poursuivre. Je sais que l’étape que je me suis fixée demain est conséquente, avec l’escalade du versant nord de la Montagne de Lure, petite sœur du Ventoux, dont la montée est réputée infinie, plus de 25 kilomètres. J’espère que cette première journée ne me laissera pas trop de courbatures, pour ne pas souffrir exagérément demain?

Pour le moment détente, tout d’abord une douche chaude qui me fait le plus grand bien, puis un bon repas. Je mange une succulente andouillette de Troyes, très fine, avec un assaisonnement aux herbes particulièrement réussi. J’adore et pourtant je suis lyonnais et l’andouillette j’ai la prétention d’en connaître non un boyau mais un rayon ! Un peu chauvin, je suis contraint d’avouer, avec difficulté cependant, que je l’ai trouvée meilleure que celles que j’ai l’habitude de manger dans la région lyonnaise !

Deuxième jour : Sault Forcalquier par la montagne de Lure 116 km

Ce matin le temps est magnifique, l’air limpide, immobile, très frais et vivifiant, comme seule l’arrière saison sait en dispenser sur ces hauts plateaux du pays provençal. On les connaît en été écrasés de chaleur et de sécheresse, mais souvent on ignore que ce sont des pays rudes par le froid et les intempéries. Des auteurs comme Giono ou Bosco les ont décrits merveilleusement ainsi que leurs habitants, dans des livres comme « les âmes fortes ».

Le miracle de la nuit a fait son effet. Je n’ai plus mal nulle part et me sens en pleine forme. Je démarre bien équipé, mais rapidement l’effort et le soleil me font transpirer. Il est temps de retirer les couches d’habits, bonnet et gants. Une douce chaleur se substitue au froid, permettant de pédaler dans d’excellentes conditions. Sur la route en direction de Trinit aucune circulation, seules de loin en loin des voitures de chasseurs sont garées. Ces véhicules sont reconnaissables à leurs grandes cages, dans lesquelles les chiens de chasse sont transportés. Parfois le silence est ponctué d’un coup de feu lointain. Les forêts de feuillus perdent leurs frondaisons, et prennent cette teinte d’automne dépassé aux tons bruns sans éclat, avec toutefois par places un arbre ou arbuste, qui résiste encore, en arborant une couleur vive, jaune ou rouge. Les près à l’herbe déjà brûlée par le froid, sont mouillés de la forte humidité nocturne. Le soleil rasant met en exergue les milliers de toiles d’araignées, qui piégeaient les insectes au ras des herbes à la belle saison.

Derrière moi le Ventoux domine au-dessus de ces immenses espaces. Comme souvent cette imposante masse au sommet pierreux est couronnée d’une chape de nuages. Que cette montagne est impressionnante, on a toujours autant de difficulté à en cerner les dimensions. J’ai du mal à réaliser que la nuit dernière j’étais au sommet et que j’ai descendu de nuit son immense arête sud. Je nourris l’espoir de revenir un jour favorable, justement de jour et sans nuage, pour pouvoir bénéficier de l’immense panorama de ce sommet unique.

Au sortir du village de Trinit à l’ambiance très provençale, j’attaque mon premier col de la journée. Il se dénomme « col de l’Homme Mort ». La route monte modérément sur cinq kilomètres sous une douce chaleur. La vue sur ces régions s’élargit et j’éprouve tout le bonheur de pédaler. A un bon rythme je viens à bout de cette première petite difficulté. Une fois le col atteint, je cède au rite de la photo de mon vélo devant le panneau indicateur, donnant le nom et l’altitude, qui est de 1213 mètres.

Le versant nord est austère et encore à l’ombre. Le froid se fait de nouveau piquant. La route est mouillée et couverte par endroits de feuilles. Il n’est pas impossible que quelques plaques de verglas traîtresses se cachent dans un virage ou l’autre. Je m’engage dans cette descente vers la vallée du Jabron avec prudence. Soudain au détour d’un virage, dans une éclaircie de la forêt, les Alpes fraîchement enneigées, éclatantes de soleil, me sautent au visage et barrent l’horizon. Je crois reconnaître la silhouette caractéristique de la face sud des Ecrins au-dessus de ce foisonnement de pics acérés.

Cette neige et ces montagnes réveillent en moi une multitude de souvenirs de grands bonheurs et cependant j’ai une pensée pour ce guide et sa cliente qui viennent de perdre la vie dans la face nord des Grande Jorasses, au sommet d’une voie dénommée le Linceul. Ce nom est dû à la physionomie de la face, grande pente de glace qui borde la muraille nord des Grandes Jorasses. Elle avait été gravie pour la première fois par René Desmaison en 1968. Ce dernier, décédé il y a quelques années, a dans ses dernières volontés demandé que ses cendres soient dispersées dans le massif du Dévoluy au pied du Pic de Bure, qui se cache pas très loin d’ici au creux de ces immenses plissements préalpins.

A mes pieds la vallée du Jabron se développe presque jusqu’à l’infini en direction de l’est vers Sisteron. Encore lointaine la masse sombre de la face nord de la Montagne de Lure s’impose. Cette montagne présente des similitudes avec le Ventoux. Elle possède le même pierrier sommital de roche calcaire éclatante, les mêmes forêts qui montent à l’assaut jusqu’à la caillasse finale, ainsi que cette chape de nuages qui ajoute au tableau une touche secrète et austère.

Je laisse sur ma gauche la ville de Séderon et m’engage vers le petit col de la Pigière, qui en quelques kilomètres me permet de réellement plonger dans cette belle vallée du Jabron. Je traverse plusieurs villages, au nom chantant bien de la région, Saint Vincent ou Noyer-sur-Jabron. La rivière par endroits présente de très jolis points de vue sur ses gorges étroites à l’eau claire et froide. L’automne semble moins avancé que sur le plateau que je viens de quitter. De nombreux arbres gardent encore des parures éclatantes, certains révèlent des couleurs extraordinaires, mélange de pourpre de rose et de rouge éclatant.

Arrivé à Noyer-sur-Jabron, j’emprunte une toute petite route sur la rive droite de la rivière qui conduit en quelques kilomètres au pied de la Montagne de Lure. Arrivé au village de Valbelle, je pique-nique de restes que j’ai pris chez moi, un vieux fromage et une miche de pain quelque peu rassie. Il est 13h30. J’attaque la longue montée de l’ordre de 25 kilomètres. D’après une amie grande spécialiste de la région à vélo, cette section est difficile. Ce n’est pas pour rien qu’on la dénomme la petite sœur du Ventoux, qui lui est le Mont Blanc des cyclistes. Le dénivelé de ce versant dans lequel je m’engage est tout de même de 1200 mètres, le Ventoux par Malaucène approche les 1600 mètres.

J’espère que je vais arriver au sommet avant la nuit et ne pas revivre une expérience de descente nocturne. L’itinéraire serpente dans une grande forêt au gré des plis du terrain. Il y a de l’activité, les chercheurs de champignons s’activent sur les traces de la chanterelle cendrée. La montée sans être jamais très raide, un kilomètre seulement à 9%, est cependant interminable. Bien que la circulation soit pratiquement absente, je suis doublé par une bande de bikers en Harley, j’en compte une bonne quarantaine. Du haut de leur machine, les mains en l’air perchées sur des guidons aux formes invraisemblables, et pour certains les pieds presque au ciel, tellement les cale-pieds sont hauts, ils ne me jettent même pas un regard. Quel est ce débile même pas capable de conduire une moto et obligé de grimper ces montagnes à vélo avec ses gros sacs! Je ne m’en offusque pas, car souvent les vrais et purs bikers en Harley considèrent les autres motards comme des espèces de renégats, alors les vélos ! Mais je n’ai pas envie d’ouvrir une polémique sur les motos. Dans ma jeunesse, lorsque j’étais un motard fou (22 accidents en deux roues à moteur), les clans se répartissaient en possesseurs de japonaises, allemandes, italiennes et anglaises. Ces derniers sur leurs bécanes vibrantes et ruisselantes d’huile se considéraient comme les plus purs. Mais ne nous battons pas, il y a prescription cela fait presque quarante ans.

Comme hier, quelques kilomètres sous le sommet je rentre dans le brouillard et la clarté tombe d’un coup. Que cette montagne peut se révéler hostile dans ces conditions ! Cela accroit la sensation de vivre une expérience étonnante. Les conditions rencontrées constituent un élément prépondérant quant à la manière dont l’aventure va s’imprimer dans notre mémoire. Je constate, une fois de plus, qu’en France on peut éprouver le sentiment de se trouver très loin. Enfin, après cette très longue montée, sans prévenir le panneau du Pas de Graille surgit de la grisaille. Etrange ! sous le panneau, une borne kilométrique indique ce même col à plus de trois kilomètres. De toute évidence la montée continue. Dans ces derniers kilomètres au milieu de la caillasse je gagne encore cent trente mètres de dénivelé. Enfin, le point haut de la route est atteint, 1720 mètres. Il fait froid et humide. Je me couvre rapidement, rajoute sous mon casque ma cagoule et enfile des gants bien chauds. Au moment de me lancer dans la pente, une voiture s’arrête au sommet et l’un des passagers s’étonne de trouver un vélo en cet endroit par ces conditions fraîches et crépusculaires.

Une descente d’une vingtaine de kilomètres me conduit au village de Saint-Etienne-les-Orgues. J’ai bon espoir de dénicher un point de chute pour la nuit. Eh bien non ! De toute évidence tout est fermé, aucune chance de trouver un toit. Ce soir ça se complique. J’ai déjà exactement cent kilomètres dans les cuisses et plus très envie de pédaler, surtout de nuit. Mais j’ai encore moins envie de dormir dehors. Que faire pour tenter d’y échapper ? La ville de Forcalquier se trouve à seize kilomètres, j’espère que la route descend. Je me lance dans la direction de cette ville. Le premier tiers se déroule le long d’une belle départementale peu fréquentée légèrement descendante, et j’appuie à fond sur les pédales. Mais cela va se corser. En effet, je rejoins une route où le trafic est important. La nuit s’est opacifiée et une côte de plusieurs kilomètres termine le parcours. Je sais que mes phares magnétiques ne sont pas très puissants, d’où danger. Ils le sont d’autant moins en montée, car plus je suis lent moins ils éclairent. Les voitures qui viennent en sens inverse me voient souvent tardivement, donc me gratifient de leurs pleins phares. Ce qui me plonge juste après le croisement dans le noir le plus total durant quelques secondes, le temps que les pupilles se dilatent de nouveau dans la nuit. J’imagine que ceux qui arrivent par derrière me voient aussi avec peu de recul, malgré ma veste aux bandes légèrement fluorescentes. Lorsque les bas-côtés sont libres je me mets toujours en situation de me jeter rapidement hors de la route. Mais malheureusement dans cette longue montée terminale, un rail de sécurité m’interdit toute fuite à droite en cas de freinage intempestif dans mon dos, et cela est d’autant plus angoissant que je suis condamné à une vitesse d’escargot. Le temps me paraît long. J’appuie au maximum sur les pédales, à la limite de l’asphyxie, cherchant à me soustraire le plus rapidement à cette situation dangereuse. Mon seul repère provient des véhicules devant moi, cela me permet de réaliser que la côte n’est pas finie. Puis d’un coup le calvaire prend fin, le point haut de la route est atteint. La ville et ses lumières surgissent du néant et la clarté se fait. Ouf ! Je me laisse glisser vers cette petite ville baignée de lumière. En ce 11 novembre, j’espère trouver un hôtel ouvert car j’ai nettement dépassé les cent kilomètres et l’idée de devoir sortir de l’agglomération pour chercher un point de bivouac, m’effraie quelque peu.

J’arrive au centre ville. L’activité est faible, un premier hôtel est fermé, alors je distingue un peu plus loin l’enseigne allumée d’un autre établissement. Je m’y dirige, descends de mon vélo et entre. L’accueil est immédiatement sympathique, un gros chat vient se frotter. Pour moi, c’est de très bon augure, en effet la première impression sera confirmée. Il me faudra encore sortir pour manger. Je fais la distance minimale. Un restaurant affiche « la cuisine de Maman ». Je m’attends à des spécialités provençales, elles seront marocaines. Je choisis un tajine succulent, au citron vert et olives, suivi d’une glace amande et miel. Fourbu, après cette étape de 116 kilomètres je rejoins ma chambre. Comme souvent après des efforts intenses, il est difficile de s’endormir.

Troisième jour : Forcalquier Moustiers-Sainte-Marie 58 km

En ce troisième jour, du fait de l’avance prise hier, l’étape sera courte. En quelque sorte je la qualifierai de transition entre deux massifs montagneux. En effet, la grosse bosse suivante se dénomme les gorges du Verdon. Je compte venir me positionner à leur pied ce soir, dans la perspective d’une étape difficile demain. Je fais quelques achats, pain, bananes ainsi qu’un médicament pour les brûlures d’estomac, le saucisson du midi ne passant pas toujours bien. Le temps est encore parfait. L’itinéraire commence par une longue descente en direction de la Durance. Il est toujours agréable de commencer sa journée de vélo en descendant, ça donne le moral et cela permet de s’échauffer sans brutalité.

La ville d’Oraison est vite atteinte. Juste à son entrée je traverse la Durance, qui garde le long de ses bancs de sable les traces des fortes précipitations de la semaine dernière. En effet, de multiples souches et troncs échoués sont disséminés tout au long de son vaste lit de graviers, ainsi que d’autres détritus moins écologiques, du genre vieux pneus.

Un peu au sud d’Oraison, je m’engage sur la D907, petite route qui part plein est entre garrigues et prairies. Ca y est, cela fleure bon la Provence, telle qu’on la conçoit. Ce temps d’automne stable à l’air immobile, ni chaud ni froid, juste une sensation de fraîcheur au débouché d’un vallon ombragé, ou une légère chaleur sous le soleil, représente l’idéal pour un cycliste. Après une dizaine de kilomètres au fond d’une petite vallée trop vite parcourue, sur la droite se distingue le village du Brunet. Il s’accroche aux pentes donnant accès au plateau de Valensole. Quelques kilomètres raides le long d’une minuscule route en lacets, et d’un coup un vaste panorama se dévoile alors que la côte se termine.

Que ce plateau est magnifique. Alors qu’il est réputé pour son vent, par chance ce jour le calme est total. Tout là-bas à l’est les grandes falaises du Verdon bouchent l’horizon. Cela me permet de contempler une partie de mon étape de demain. Ce lieu est plein de mystères, nombreuses sont les histoires d’OVNI et de rencontres extraterrestres qui y sont associées. D’autre part, dans son sol durant une trentaine d’années, la France y a caché ses missiles balistiques nucléaires sol-sol, regroupés au sein du 1er GMS (groupement de missiles balistiques), qui dépendait de l’armée de l’air. Bien entendu ces fusées faisaient fantasmer et les groupes pacifistes s’implantaient dans la région afin d’être sur place pour manifester contre ce type d’armement. Cela procure de nombreuses raisons pour nimber cette terre austère et déserte d’un côté mystérieux.

J’emprunte un chemin de terre qui me conduit au cœur de cette zone, et m’arrête en bordure de forêt pour déjeuner. Le silence est total, la vue porte très loin. Mais rien d’étrange ou de bizarre ne se manifeste. Pas de Martien pour venir partager mon fromage franchement moisi, mon saucisson très poivré ou ma banane talée, snif ! Je reprends ma route, et comme souvent lorsque je traverse des lieux de caractère affirmé, j’ai tendance à ralentir pour en profiter plus longtemps. Les immenses champs de lavande s’étalent à l’infini, pas très odorants en cette saison. J’arrive sur un groupe de chênes truffiers protégés par une barrière, sur laquelle de grands panneaux rouges annoncent « arme à feu ». En ces régions, la guerre du diamant noir de toute évidence fait rage. Je me souviens d’un roman dans lequel un vieux paysan faisait croire aux acquéreurs d’un domaine que rien n’y poussait. Chaque année en cachette, il allait dérober les champignons aux propriétaires qui ne se méfiaient pas. Puis, un jour ils ont découvert le pot aux roses, tombant sur ce voisin « aux manières policées », tentant de soustraire à leur curiosité un panier rempli de belles grosses truffes !

En ces vastes espaces je me sens bien, une forme de plénitude. Il est étrange que je ne conçoive le vélo qu’à travers l’errance. J’ai beaucoup de mal à planifier une balade de la journée. Et si cela m’arrive, il est fort à parier que je ne me lèverais pas. J’ai besoin de cette sensation de voyage pour pleinement apprécier mon effort physique. Il faudrait peut-être qu’un jour je me fasse psychanalyser, mais à mon âge c’est sans doute trop tard ! Aujourd’hui j’ai tout mon temps, l’étape étant deux fois plus courte qu’hier, de plus avec un dénivelé très faible. Pas un bruit, un calme impressionnant, un paysage de toute beauté, je pédale dans un endroit merveilleux, c’est sans doute cela le bonheur!

J’atteins le village de Puimoisson en bordure est du plateau, il ne me reste plus que 12 kilomètres à parcourir avant Moustiers. Je prends mon temps, m’installe à une terrasse de café au soleil et déguste tranquillement un petit noir, tout en écoutant le village vivre. Je suis ravi de ces voies chantantes, bien du midi, qui s’esclaffent en grands rires. Il y a des coins, où malgré les angoisses suscitées par nos sociétés détraquées aux dettes abyssales, certains ont décidé de prendre malgré tout la vie du bon côté et savent faire preuve d’une insouciance salvatrice.

La fin du parcours est une simple formalité, je me laisse entraîner par la pente vers cette jolie petite cité de Moustiers-Sainte-Marie, accrochée à la falaise, célèbre pour ses faïences. Elle constitue le point d’entrée idéal pour visiter les gorges du Verdon. Arrivant pour une fois de bonne heure, je me rends au syndicat d’initiative afin de choisir un hôtel confortable. En effet, l’hôtel des Restanques est très confortable et admirablement bien situé. Mais à cette période il me faudra retourner au cœur du village pour dîner. La réceptionniste très gentiment me réserve une table à la Treille Muscate, restaurant à la salle magnifiquement agencée sur la place de l’église. Il n’est que 3h30, je continue à prendre mon temps, douche et farniente devant la télé. Puis je pars à la découverte, plutôt redécouverte de ce village dans lequel je suis déjà venu plusieurs fois. Mais je ne suis jamais monté jusqu’à sa chapelle perchée au beau milieu de la grande falaise qui domine les maisons. Un chemin empierré aérien y conduit. Les premières mentions de la chapelle notre Dame de Beauvoir, connue dans les temps anciens sous le nom de Notre-Dame d’Entre-Roches, remontent au IX siècle. Elle est l’une des rares chapelles « à répit » que l’on trouve en Provence. On désigne de la sorte les chapelles qui permettent les suscitations d’enfants. C'est-à-dire que l’on y apportait les enfants mort-nés, afin de les faire ressusciter quelques instants, le temps de les baptiser. Il était ensuite possible de les faire inhumer religieusement, assurant alors le salut de leur âme. Je suis aussi très ému à la lecture de certains ex-voto, par exemple celui d’ « Une maman pour ses trois enfants revenus de la guerre ».

Le lieu est impressionnant, surtout au moment où vient la nuit. Je suis seul et regarde l’ombre emplir les grandes falaises qui me surplombent. Avec un vieux réflexe de grimpeur, je recherche les itinéraires d’escalade possibles, parmi ces dalles et ces fissures. Mais très probablement la varappe est interdite en ce lieu trop proche des habitations. Puis je redescends flâner dans le village, admirant les magnifiques motifs sur les objets en faïence d’une grande finesse que l’on trouve dans nombre de boutiques. Enfin arrive l’heure du dîner et je rejoins mon restaurant, dont on m’a fait l’éloge. Je suis ravi par les ravioles au foie gras et les pieds paquets, ces derniers étant la spécialité du cuisinier. J’y reviendrai en famille.

Quatrième jour : Moustiers Fréjus par le Verdon 122 km

Un petit-déjeuner consistant me prépare aux durs efforts de la journée. A côté de moi, quatre Chinois discutent avec animation. Bien entendu je ne comprends pas le moindre mot, langue aux intonations et sonorités étranges. Je quitte la salle de restauration, je prépare mon vélo sur la terrasse. Mes chinois, voyant le volume de mes bagages, se précipitent et demandent à être pris en photo à tour de rôle devant ce drôle d’équipage. Tout hilares, ils se prennent en photo, devant ce qu’ils considèrent sans doute comme un coolie français qui part pour quelques trafics marchands ! Quand ils montreront ces photos à leurs proches, ils resteront probablement perplexes devant les motivations qui poussent certains à voyager à vélo plutôt qu’en voiture. Chez eux la voiture étant le symbole de la réussite, il s’en immatricule en Chine, selon un article lu l’année dernière, 14 000 par jour !

Ce matin l’air est frais. Comme hier je débute par une longue descente, qui cette fois me conduit au bord du lac de Sainte-Croix. Un vent contraire, vif et piquant, me ralentit. Il ne va pas durer, car il est généré par le débouché des gorges que je rejoins en quelques kilomètres. En ce matin froid les abords du lac dégagent une grande quiétude. Le soleil est toujours caché par la masse du massif montagneux du Verdon. Les arbres aux feuilles jaunes se découpent sur le bleu pâle de l’eau. Le pont, marquant le début des gorges en bordure du lac, est un lieu idéal pour admirer cette splendeur de la nature. A cette heure matinale, les jeux de lumières et d’ombres sur l’eau et les immenses parois délivrent, dans une belle communion, un spectacle grandiose. Cette première prise de contact avec ces gorges, que je connais pourtant bien, me stupéfie.

Une fois dépassé le pont, le vent se calme. Un peu plus loin, j’attaque la longue montée qui me conduira au sommet de cette immense saignée naturelle, que l’eau a mis des millions d’années à creuser. La forme est bonne et je suis très motivé par les splendeurs à venir. D’abord j’atteins le village d’Aiguines, qui offre un magnifique point de vue sur le lac. Puis, je continue en direction de la Corniche Sublime, d’où une multitude de panoramas époustouflants se découvrent au fur et à mesure de la progression. Mais la côte est soutenue et longue, ce qui nécessite des efforts, cependant mon petit plateau accomplit des miracles. Je passe tout d’abord le col d’Illoire, déjà cinq cents mètres de dénivelé au-dessus du lac. A voir toutes ces grandes falaises, d’innombrables souvenirs d’escalade me viennent en mémoire. Les grandes voies classiques de la falaise de l’Escalés, haute de plus de 300 mètres défilent. Des itinéraires aux noms restés mythiques, la Demande, les Ecureuils, Luna-Bong, et bien d’autres. Celle qui m’a laissé le plus beau souvenir, ULA, une fissure, verticale voire surplombante, de toute beauté qui s’élève au-dessus d’une dalle de 40 mètres, d’un seul jet sur 280 mètres d’une escalade soutenue de toute beauté, sur un rocher extraordinaire. Cela me donne envie d’y retourner grimper, pour me replonger dans l’ambiance de ces temps passés. Mais les habitudes d’escalade ont changé, maintenant on accède aux voies par le haut en rappel et l’on ne daigne pas toujours faire ces grandes escalades dans leur totalité, se concentrant sur des entreprises de moindre hauteur, mais redoutablement plus difficiles techniquement.

A tous les virages ou presque je m’arrête et scrute ces grandes falaises à la recherche de souvenirs d’expériences et d’émotions passées dans ces replis secrets de la roche. La route monte bien au-dessus du col et dépasse les 1200 mètres. Il y fait frais, d’autant plus que je transpire. Arrivé enfin au point haut de la Corniche Sublime, je n’arrive pas à prendre de la vitesse en descente, le regard toujours tourné vers ce canyon stupéfiant. Dans un virage deux cyclistes avec des drôles de vélos à petites roues. Ouhaou ! Il s’agit d’un couple d’Australiens effectuant un tour de France d’une année. On discute un moment avec passion de nos expériences à deux roues. Mais le temps passe, et si je veux atteindre Fréjus avant la nuit il me faudra encore sérieusement appuyer sur les pédales.

Je fais une halte au pont de l’Artuby, où le saut à l’élastique bat son plein. Mais bien vite je repars en direction de Comps. Le vent est contraire et ça monte. Je commence à douter de la possibilité d’être en bord de mer ce soir. A quatorze heures je suis à Comps-sur-Artuby. Je ne m’y arrête pas, sachant qu’avant le bord de mer je n’aurai aucune alternative au bivouac, et il me reste 70 kilomètres à franchir. Certes, ça devrait descendre, mais à priori quelques montées sont au programme. Après une descente en sortie de village, je traverse de nouveau la rivière Artuby, sur le camp militaire de Canjuers. Une montée de plusieurs kilomètres, heureusement pas trop raide, suit. Je prends la départementale 19, direction Barjemon. De là, j’opte malgré l’heure tardive pour une minuscule route passant par Claviers, petit village perché. Le temps passe vite, cependant les kilomètres s’enchaînent. Je reprends espoir. Quinze kilomètres après ce dernier village, Saint-Paul en forêt, que je rejoins par un magnifique parcours en sous-bois. J’ai tout loisir d’observer les chercheurs de champignons. J’en interroge un, qui manifestement en a quelques-uns dans un sac plastique. Il me fait cette réponse hilarante avec un magnifique accent du midi : « Je n’ai ramassé que des mauvais ». La réponse n’autorise aucune réplique. Je m’éloigne le sourire aux lèvres. Un peu plus loin, un autre chercheur porte un panier. Dès qu’il m’aperçoit, il le cache vite, des fois que je voie ce qu’il recèle. L’arrivée au village se fait par un raidillon carabiné et je suis près des cent kilomètres. Il m’en reste encore un peu plus d’une vingtaine avant d’atteindre Fréjus. La course contre la montre avec la tombée de la nuit est lancée. Là-bas sur ma droite, je vois le soleil se coucher derrière le rocher caractéristique de Roquebrune-sur-Argens. La mer m’apparait. Ca y est, je suis dans la zone industrielle de Fréjus. En ce dimanche soir, la circulation est intense. En effet, nombreux sont ceux qui ont profité du beau temps retrouvé, après de très fortes intempéries, pour aller se promener. A la suite de pas mal de détours, j’arrive en bordure de mer, en même temps que la nuit. Mon compteur affiche 122 km pour la journée. Je trouve rapidement un hôtel simple, mange tout aussi vite et me couche.

Cinquième jour : Fréjus Sollies-Pont 92 km

Une fois de plus la nuit a fait son travail réparateur et c’est assez frais que je me prépare à traverser le massif des Maures. Les prévisions météorologiques sont encore favorables pour ce jour, mais une dégradation est prévue pour demain. J’ai tendance à m’y fier, car le vent d’est souffle, et dans la région c’est annonciateur de pluie. Pour le moment, à court terme, ce vent va m’être très utile, car il va me pousser généreusement tout au long de la journée.

Je démarre tranquillement par les quais du port en regardant les bateaux. Je rejoins ensuite la route de Saint-Aygulf et je longe le bord de mer pendant quarante kilomètres jusqu’à Port-Grimaud. Toutes ces cités balnéaires, Saint-Aygulf, les Issambres, Sainte-Maxime me rappellent ma jeunesse lorsque nous passions toutes nos vacances à la pêche, que ce soit du bord, en sous-marine ou en bateau. A regarder la mer défiler, je sais à quoi ressemblent les fonds sous cette surface qui les cache. Les fonds marins que nous connaissions le mieux, c’étaient ceux qui se trouvent maintenant sous les parkings et zones commerciales du nouveau port de Saint-Raphaël. Dans notre jeunesse ces infrastructures n’existaient pas, et leur construction a été accomplie au détriment des zones maritimes côtières. Nos merveilleux coins de pêche ont été définitivement ensevelis. Je me souviens avoir vu les premiers gros camions qui sont venus déverser leur cargaison de terre et de caillasse en détruisant tous ces merveilleux endroits, bancs de sable, massifs d’algues, groupes de rochers aux trous poissonneux qui enchantaient notre jeunesse. Plus de quarante ans après je les visualise toujours en imagination sous ces parkings et magasins, avec les noms que nous leur donnions mes frères et moi : le casse-croûte, le casse-pipe, les montagnes, la digue, la grille, la mare à mulets, la petite-plage, le trou etc.

Ne nous laissons pas envahir par la nostalgie. Je quitte le bord de mer et m’engage après Grimaud sur la petite route au milieu des Maures qui conduit à Collobrières. Le parcours mène de crête en crête au gré des mouvements de terrain. A cette époque cette région est admirable. Du fait des fortes intempéries des semaines passées, l’eau ruisselle de toutes parts. Des cascades et ruisseaux bruissent tout au long du chemin. Je ne reconnais pas les Maures, que je connaissais pour leur sécheresse, qui engendre des incendies apocalyptiques. D’ailleurs au détour d’un virage je tombe sur une petite aire aménagée, sur laquelle a été érigé un monument commémoratif aux trois pompiers qui en ce lieu ont perdu la vie alors qu’ils combattaient l’un de ces gigantesques feux attisés par le mistral.

Cette forêt recèle des richesses, tout d’abord le chêne liège, ensuite l’arbouse, les châtaigniers et bien sûr les champignons friands de ce sol granitique :

Le chêne liège, on le trouve tout au long de la route. Il est l’élément essentiel de la forêt. On le reconnait très bien à son écorce claire (avant exploitation) qui fait de gros bourrelets tout au long du tronc. Mais après exploitation, les troncs sont beaucoup plus lisses, moins volumineux et de couleur sombre. L’arbouse, grosse baie à la peau rouge couverte de petites protubérances, qui pousse sur un arbuste l’arbousier. Ce fruit, fréquent en zone méditerranéenne, murit en novembre. Cela veut dire qu’en ce jour il y en a partout autour de moi. Sa chair est orange, de la consistance d’une purée ferme, elle s’écrase mollement en bouche. Le goût de cette baie est doux et excellent. Je ne me prive pas de m’en gaver, ce qui me tiendra lieu de repas de midi. Parfois il me faut escalader des talus pour aller les récupérer.

Le châtaigner, véritable industrie de la région, fait la richesse des villages des environs. On y confectionne marrons glacés, glaces et autres produits dérivés de la farine de châtaigne. Attention à ne pas s’arrêter n’importe où pour cueillir ce fruit, car les propriétaires des arbres ne seraient pas forcément d’accord. D’ailleurs ils le précisent par des panneaux et entourent leurs châtaigniers de barrières. Les champignons, sanguins et cèpes sont très prisés dans le coin. Je vois bien quelques chercheurs, mais manifestement ce n’est pas miraculeux. Soit-disant qu’il aurait trop plu ?

On n’a pas le temps de s’ennuyer le long de cette petite route, de laquelle par places on peut voir la mer. Je passe le col de Taillude à plus de 400 mètres. J’entame la descente sur Collobrières, capitale de la châtaigne, dont la fête attire beaucoup de monde. Avant d’y pénétrer, à une centaine de mètres des premières maisons, un cycliste, sans doute un ouvrier agricole arrive à ma rencontre. Au moment où il me croise il me lance d’un ton enjoué « va-y p’tit gars ! C’est bientôt ! ». Nous sourions tous les deux. En cette fin novembre le village est froid et presque désert. Les feuilles mortes balaient les ruelles mouillées du bourg. On sent que l’hiver est en marche pour venir s’installer. Je poursuis ma route jusqu’à Pierrefeu-du-Var, à la bordure ouest du massif des Maures. Je donne donc mes derniers coups de pédale dans ce joli petit massif si caractéristique de Provence.

Je cherche un hôtel à Cuers, mais sans succès. Je descends en direction de Toulon et en trouve enfin un en périphérie de Solliès-Pont. Il draine une clientèle de gens qui viennent travailler dans la région, donc rien de très bucolique. Mais si le temps devait se dégrader demain et virer à la pluie, je pourrais rapidement rejoindre la gare d’Hyères ou de Toulon, ce qui est un atout appréciable. En effet, les pluies de novembre ne sont généralement pas très agréables à vélo.

Sixième jour : Solliès-Pont Cassis par la Sainte-Baume 85 km

Ce matin, contrairement aux prévisions météorologiques, le temps est beau et le dernier bulletin semble infirmer celui de la veille. Donc pas de fuite vers Toulon, mais je vais reprendre mon itinéraire en direction de la Sainte Baume. Je quitte l’hôtel par une toute petite route, qui à travers bosses et creux me conduit par des raccourcis sur la route de Belgentier. Mon corps a pris l’habitude des efforts journaliers intenses, et je me sens une forme olympique. Sur un bon rythme je me lance dans une longue côte à la pente modérée. La route est passante, mais heureusement souvent la bande latérale pour cycliste rend l’exercice plus agréable. Les villages défilent, Méounes, la Roquebrussanne. Dans les environs de ce dernier j’observe un hélicoptère de combat Tigre à l’entraînement. Il fait de longues stations sans mouvement, peut-être les pilotes s’entraînent-ils à maîtriser leurs systèmes d’armement toujours plus perfectionnés, donc nécessitant d’autant plus d’apprentissage ?

Je quitte la route à fort trafic et me dirige par un itinéraire presque désert vers le village de Mazaugues. Les côtes se font plus sévères. Une grande descente et me voilà dans ce joli village. Une épicerie, qui outre la vente de quelques ingrédients, tient lieu de café. Je m’installe près du chauffage électrique, car il fait froid et je suis mouillé de transpiration. Je regarde les clients défiler et écoute l’épicière me raconter la vie du village. Le nom Mazaugues vient de masse d’eau, raison pour laquelle la sécheresse ne sévit généralement pas en ces lieux. Il parait qu’on y trouve même des champignons en été ! Je passe un bon moment, et alors que je démarre une cycliste du coin entame la discussion et me parle de ses désirs de grands voyages à vélos, pour le moment bridés du fait de sa situation de mère de famille d’enfants terribles. Elle se contente de sorties à la journée avec son club, ce qui est déjà bien dans cette région très accidentée. Je lui raconte ce récit d’un homme qui à 73 ans a fait seul le tour du Maroc à vélo. Donc pas de panique, elle a encore trente ou quarante ans pour réaliser ses rêves les plus fous !

On me prévient que ça va monter dur pour rejoindre le versant nord de la Sainte Baume. En effet, sur huit kilomètres la pente moyenne est soutenue, mais le paysage est merveilleux. Là aussi de l’eau ruisselle de toutes parts. Je passe devant l’une de ces fameuses glacières, qui servaient à alimenter la ville de Marseille en glace tout au long de l’année. Ce versant nord de la Sainte Baume est très froid, et cette caractéristique a été exploitée aux siècles précédents pour produire de la glace. De grandes constructions cylindriques bien protégées au nord et semi-enterrées recevaient en fin d’automne de grandes quantités d’eau qui gelait durant l’hiver et que l’on gardait au frais durant des mois, jusqu’à l’hiver suivant. On en débitait des pains de glace que l’on livrait par charriots à la ville, et voilà comment dans les temps anciens on trouvait de la glace en été pour mettre les poissons au frais à Marseille. Est-ce que à cette époque le pastis existait ? Si la réponse est négative, les glaçons devaient s’ennuyer !

Une fois la côte terminée, la longue crête de la Sainte Baume apparait et je distingue ses antennes caractéristiques. Blottie au pied des falaises la magnifique forêt aux arbres millénaires se dévoile avec ses couleurs d’automne. Je m’arrête au monastère. J’y suis déjà venu à plusieurs reprises. J’y ai même dormi lors d’une grande traversée à pied. L’accueil y avait été de tout premier plan par les Dominicains, tout particulières par les sœurs dans leurs longs vêtements immaculés. Elles affichent une sérénité qui est très communicative. À leur contact comme un rayonnement réconfortant vous atteint. Ne pas hésiter à y faire halte pour la nuit. J’ai du mal à reprendre mon chemin, il est des lieux où souffle l’esprit.

Je suis bientôt au bout de mon périple. Je continue de longer cette magnifique montagne jusqu’au col de l’Espigoulier. Là-bas au nord une autre immense vague de calcaire blanc surgit, il s’agit de la Montagne Sainte-Victoire, haut lieu de Provence, que le peintre Sézanne a fait connaître mondialement. Une fois au col, toute la ville de Marseille s’étale à mes pieds, la côte méditerranéenne se dévoile des Calanques jusqu’à la Ciotat en passant par le célèbre cap Canaille, plus haute falaise maritime d’Europe. Au-dessus de moi, baignée de soleil, la face nord-ouest de Bartagne, très réputée parmi les grimpeurs, montre tous ses reliefs. Je me prends à repérer les nombreuses escalades que j’y ai effectuées. Je me laisse entraîner dans une descente raide et sinueuse vers le village de Gémenos dans un cadre de toute beauté où foisonnent les falaises.

Encore quelques kilomètres de montée en direction du col de l’Ange et ensuite vers Roquefort-la-Bédoule. Dans cette dernière côte je fais la course avec deux cyclistes, certes plus très jeunes. Puis, en six kilomètres de descente je rejoins la gare de Cassis, point final de mon périple de six jours dans ce pays farouche de Provence entre mer et montagne. J’ai éprouvé beaucoup de plaisir au cours de ces 570 kilomètres tout au long de ces massifs réputés et pourtant sauvages de France. Comme toujours, lorsqu’un beau projet arrive à sa conclusion, on se sent un peu orphelin d’un beau rêve devenu réalité. Il faut alors vite envisager le suivant pour ne pas laisser une vague sensation de vide vous envahir. Mon prochain périple commence à prendre forme dans mon esprit, mais c’est une autre histoire.
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Saint-Gervais Briançon par le GR5 (France)
Saint-Gervais Briançon par le GR5

Une fois de plus je me retrouve au départ d'une grande randonnée en solitaire. Le train s'est arrêté en gare de Saint Gervais, plus exactement au Fayet, quelques kilomètres plus bas. Nous sommes en septembre, le temps présente toutes les caractéristiques d’une promesse de tempête de ciel bleu pour la semaine. Les grandes vacances sont terminées, je m’imagine que la montagne est délaissée pour le plus grand plaisir des privilégiés comme moi. En effet, à ces moments j’ai la sensation qu’elle révèle ses beautés et trésors pour moi seul, de toute évidence illusion orgueilleuse. Mais cela ne fait rien, lui le plaisir de la solitude en montagne est bien réel. Mais non dans cette première demi-journée de mon périple, la montagne n'est pas désertée, loin s’en faut. En effet nous sommes en début de week-end et de plus le commencement de mon parcours coïncide avec le tour du Mont Blanc, chemin fréquenté à toutes les époques de l'année lorsqu'il n'y a plus de neige.

Dès que je saute du train je me mets en route en ce début d'après-midi. Comme d'habitude, mon but, lors d’une première étape d’une demi-journée, est de monter le plus haut possible. Dans le cas présent il s’agit de se rapprocher du col du Bonhomme. Le premier jour, il est souvent délicat de faire un planning, car la mise en train n'est jamais la même. Parfois le démarrage est pénible, et puis il arrive que je parte comme une flèche. Je ne sais jamais à l'avance quelle va être la forme. Et je n'ai jamais pu élaborer de théorie me permettant de savoir comment j'allais vivre une première étape.

Tout commence au mieux. Je longe la voie ferrée du train à crémaillère quelques centaines de mètres, puis je traverse Saint-Gervais. Joli village aux grands chalets cossus derrière lesquels les immenses pentes éclatantes du Mont Blanc se découpent. Vision magnifique, on se croirait sur la carte postale type de la région de Chamonix. Les pentes glacées de Bionnassay hérissées de séracs dévalent de quatre mille mètres. Le soleil darde ses rayons sur ce versant et le fait resplendir d’un éclat presque irréel dans cet après-midi d’automne. Ma randonnée commence sous de bons auspices. Je marche d’un pas alerte en remontant cette magnifique et riante vallée des Contamines-Monjoie. Je réussis à ne pas rester sur la route goudronnée, en empruntant un chemin rive gauche. Les dix kilomètres qui conduisent à la chapelle de la Gorge sont abattus rapidement et sans fatigue. De toute évidence la forme est là dès le premier jour. Ce nom résulte de la géographie des lieux. En effet à proximité un torrent impétueux saute tout en écume un grand ressaut dans une gorge resserrée. Je m’y arrête pour le contempler et l’air frais qu’il déclenche dans son impétuosité apporte une fraîcheur agréable.

Je visite cette charmante église entretenue avec soin. Beaucoup de monde en fait de même. Les décors intérieurs et extérieurs sont de toute beauté. Elle est ornée jusque sous la partie boisée de son avant-toit. Je reprends ma route, et immédiatement le goudron prend fin, et de ce fait les voitures ne peuvent aller plus loin. Le chemin est raide. Sur la gauche un panneau indique le refuge des Conscrits. Me reviennent en mémoire une multitude de souvenirs. Lorsque j’étais jeune je pratiquais volontiers le ski de randonnée avec mon père, je dois même dire que c’était mon compagnon préféré. Je nous revois le long de cet immense glacier de Tré-la-Tête, un jour bas au ciel gris. Dans ces conditions la montagne est impressionnante et menaçante. Elle ne cache pas son hostilité, et en guise de mise en garde vous dévoile dans une atmosphère trouble quelques grosses crevasses insondables. Je me souviens aussi d’une tentative aux Dômes de Miage avec un camarade, qui s’était terminée par une débâcle due à une grosse tendinite à cause d’une chaussure mal adaptée. Et puis plus récemment, cela fait sans doute bien quinze ans, j’emmenai deux amis non montagnards pour les Dômes de Miage. Au lieu de monter aux Conscrits j’avais fait l’erreur de rester au refuge de Tré-la-Tête, pensant que cela ne nous empêcherait pas d’aller au sommet le lendemain. C’était compter sans la vitesse lente de notre caravane. Lorsque nous sommes arrivés au refuge des Conscrits bien sûr, il n’y avait que le gardien. Et il nous a accueilli avec ces paroles « arriver ici à neuf heures du matin soit vous êtes terriblement en avance pour demain ou excessivement en retard pour aujourd’hui ».Et voilà comment une fois de plus je n’ai pas atteint ce sommet si attirant.

Revenons à notre occupation du moment, prendre la direction du col du Bonhomme. Je m’élève rapidement. La vallée que je viens de parcourir se révèle dans toute sa beauté, grandes forêts de sapins sombres qui montent à l’assaut de pentes raides. Je rejoins le refuge hôtel de la Balme. Il est complet, pas possible d’avoir une place, même pour le solitaire que je suis. De la cuisine émane un effluve prometteur quant au dîner du soir. Cela me donne l’eau à la bouche, mais ce ne sera pas pour moi. Avec je recul je m’en réjouis. Heureusement que les circonstances ne m’ont pas permis de succomber à la tentation de la facilité car je vais vivre l’une des plus intenses émotions de ma vie au cours de la nuit à venir au grand air.

Je reprends donc mon chemin en direction du col du Bonhomme avec l’intention de trouver un petit replat afin d’installer ma tente. Après quelque distance, dans une petite dépression au niveau du chalet du Lavet, je découvre un endroit qui devrait convenir. Il me faut l’aménager en poussant quelques cailloux, et me voilà installé à proximité d’une petite mare à l’eau courante qui me permettra tout le confort. Que je suis bien sur ce replat à regarder la nuit venir dans un décor féerique, alors que ma platée de pâtes mijote tranquillement. Une fois mon repas pris et comblé de ce spectacle de la nuit qui prend possession de la montagne, je me glisse dans ma tente et attaque le livre que j’ai toujours avec moi. Il s’agit cette fois de « cent ans de solitude » de Gabriel Garcia Marquez, quel foisonnement !

La fatigue aidant, il est temps de dormir. Mais hélas, n’ayant pas le sommeil profond, comme souvent à deux heures du matin, je m’éveille, et reprends ma lecture. Mais bien que réveillé, la fatigue est présente. L’activité intellectuelle dans ces conditions demande une concentration difficile, et la simple lumière de ma frontale n’est pas pour faciliter l’exercice. Après quelques pages toujours aussi époustouflantes, je pose mon livre et sors la tête de la tente afin de contempler le ciel étoilé dans un air immobile. Cinq cents mètres au-dessus de moi les aiguilles acérées de la Penaz culminent à presque deux mille sept cents mètres. Derrière ces pics la lune monte, mais je reste dans la partie ombrée. Sur l’autre versant de la vallée une lumière diffuse commence à révéler les différents reliefs. Mais face à moi seule cette face impressionnante qui se découpe en ombre chinoise, se déploie. Juste au sommet pointu, une étoile filante apparait, je la suis du regard. Elle semble tomber vers la terre. L’illusion de la perspective aidant, je la vois surfer l’arête tranchante et inclinée qui me domine de profil. Spectacle fantastique, cette crête de pierre et l’étoile filante se sont donné un rendez-vous merveilleux le temps d’un frôlement improbable pour le plus grand plaisir de l’œil qui n’arrivait pas à se fermer. Des instants comme celui-là, si brefs soient-ils, laissent une trace indélébile par l’émotion qu’ils suscitent. On est alors comme frappé d’une étincelle de bonheur fulgurant. Je me dis que si j’avais dormi au refuge, cette nuit se serait perdue dans le long fleuve des nuits ordinaires en montagne. Tandis que là, l’expérience vécue a exacerbé l’envie de parcourir la montagne au plus proche de sa nature secrète et a fait naître une curiosité toujours plus vive à la recherche de l’éphémère et fugace mais grandiose spectacle que la nature sait distiller par instants brefs à ceux qui prennent le temps de la contempler.

Au matin, un temps magnifique me permet dès les prémices de l’aube de profiter d’un spectacle toujours renouvelé mais toujours différent de la clarté qui reprend ses droits dans ces lieux d’altitude. Dans ma prairie l’herbe est mouillée et ma tente mono paroi dans ce contexte de forte hygrométrie a favorisé la condensation. Ce type de tente est pratique du fait de son poids, mais le confort s’en ressent du fait de l’eau qui ruisselle systématiquement sur les parois, malgré le petit filet sensé jouer un modérateur.

Mes affaires sont vite repliées et en quelques vingt minutes j’atteins le col du Bonhomme. Le sol est mouillé, la grande vallée que j’ai remontée la veille est encore plongée dans l’ombre alors que les cimes qui s’élèvent au dessus du col sont déjà baignées d’une lumière vive. A cette heure encore personne sur le chemin, je m’octroie une courte pose, afin de profiter de ce moment magique, où le soleil, encore bas sur l’horizon, produit une multitude de jeux d’ombre et de lumière, qui évoluent de seconde en seconde. L’heure après le lever du soleil, ainsi que celle qui précède son coucher, sont des moments magiques, particulièrement mis en valeur par le bivouac. Au col, un grand cairn, un peu à la manière d’un chorten, est couvert de morceaux de tissus qui rappellent les cinq couleurs de la religion bouddhiste.

La descente sur le refuge du col de la Croix du Bonhomme est courte. Je le distingue et constate qu’il est en effervescence. Eh oui, j’avais presque oublié que sur ce premier tronçon de mon parcours je me trouve sur la fameuse randonnée « le Tour du Mont Blanc ». Un groupe de Japonais débute l’étape de la journée. Ils sont accompagnés de mules qui portent leurs bagages. J’ai l’impression de me retrouver dans une ambiance de treks lointains, quelque part au Maroc ou dans des massifs d’autres continents. Mais mon chemin dès le refuge va piquer plein sud et je vais à nouveau me retrouver seul le long d’une crête très curieuse, acérée mais au milieu d’une prairie, où les vaches me regardent passer. Par endroits elles colonisent de petits pics tout en broutant. L’altitude est de deux mille cinq cents mètres. De grandes vallées partent de toutes parts, et leurs fonds sont encore emplis des mystères de l’ombre alors que les doux rayons du soleil me réchauffent déjà.

Par d’immenses zones herbeuses, je descends vers le lac de Roselend. Je croise un randonneur seul, nous échangeons quelques mots et reprenons notre cheminement. Dans ces marches solitaires, il est toujours agréable de communiquer de cette façon, brièvement au cours d’une rencontre éphémère. Rapidement je rejoins la route goudronnée et le refuge du plan de la Lei. J’y effectue une petite halte et me restaure. La gardienne vend de jolies cartes. J’en écris quelques-unes. Elle n’a pas de timbre, mais me promet d’en mettre lors de son prochain ravitaillement dans la vallée. Elle tiendra parole, mais il m’est déjà arrivé à plusieurs reprises que ce type de promesses ne soit pas tenues, toujours à l’étranger et particulièrement dans un pays dont j’adore les montagnes, raison pour laquelle je ne le dénoncerai pas.

Une fois reparti j’évolue au-dessus du lac, immense ruban vert émeraude enchâssé dans un écrin de prairie au ton plus clair, mais piqueté de sapins sombres. J’imagine quelques pêcheurs de truites s’en donnant à cœur joie dans cette matinée sans un souffle d’air. De grandes cascades ruissèlent dans des pentes d’herbe et de mousse. Là encore les tons de vert rivalisent, tout en se mesurant au blanc éclatant de l’écume de l’eau qui s’étale en larges traînées de faible épaisseur. Ce matin, les conditions météorologiques associées à ce décor grandiose donnent à la montagne un aspect particulièrement accueillant. Dans ces moments, on sait pourquoi on part seul pour ces voyages au long cours. Lorsqu’on se remémore ses différents voyages en solitaires, certains épisodes comme celui-là, resurgissent et laissent leur trace profondément ancrée en vous pour des années. En me retournant, je peux contempler le Mont Blanc dans toute sa majesté. L’air est si pur que j’ai l’impression de pouvoir le toucher.

Au-dessus de moi le col de Bresson dominé par la Grande Parei, qui mille mètres de dénivelé au-dessus du lac affiche une belle silhouette. Cette montagne, sous un certain angle, rappelle le Mont Aiguille, sans cependant en avoir l’ampleur. Le chemin se fait plus raide, et la chaleur arrive. Après un dernier raidillon dans la caillasse, enfin le col est rejoint. Le point de vue est superbe de tous côtés. Au sud le regard embrasse un vaste panorama en direction de la Vanoise. Je m’adonne à l’un de mes grands plaisirs, essayer de mettre des noms sur les montagnes. Même lorsqu’on les a déjà gravies, elles restent souvent rebelles à vous révéler au premier coup d’œil leur identité. En face de moi, très vraisemblablement le Mont Pourri, mais je le connais sous des perspectives plus élancées et puis aussi cette grosse masse de belle altitude, il doit s’agir du Dôme de la Sache. Mais je n’ai aucune certitude, car la perspective est nouvelle pour moi, n’étant jamais passé par ce col. En ce lieu l’herbe est grasse et de nombreux moutons broutent paisiblement. Après un petit arrêt au cours duquel j’ai cherché à visualiser mon chemin à venir à travers la Vanoise je rejoins le refuge de la Balme. Quelques personnes assises au soleil dégustent bières et autres boissons. Il ne m’en faut pas plus, réflexe de Pavlov aidant, à mon tour je m’attable et commande un coca-cola. Alors que je savoure ma boisson bien fraîche, un bruit familier emplit la vallée. Je lève les yeux et distingue la silhouette caractéristique d’un mirage 2000, qui quelques centaines de mètres au-dessus engage un virage serré, ce qui permet au pilote durant quelques secondes de contempler ce refuge, niché au centre d’un foisonnement de montagnes bien individualisées et qui jaillissent vers le ciel.

Depuis ce matin la distance parcourue est déjà longue, mais je ne compte pas en rester là. Pourtant je m’y trouve bien dans ce refuge perché en pleine pente, il y fait bon et le décor est somptueux. Mais voilà, pour satisfaire au sacro-saint moral et faire en sorte qu’il ne chute pas, tant que je peux avancer, je me fais un devoir de le faire. J’aimerais pouvoir me satisfaire d’une marche lente, agrémentée d’arrêts aux endroits qui me plaisent. En effet, quel est l’intérêt de foncer à la recherche de je ne sais quel exploit. Mais voilà, même si parfois je trouve ma démarche incompréhensible, voire stupide, le mouvement est le plus fort. Je me lance donc dans une immense descente jusqu’au fond de la vallée de la Tarentaise, où coule l’Isère. Du refuge cela fait un dénivelé de quelques mille deux cents mètres. La distance jusqu’à l’Isère me semble infinie. Je me mets à courir en prenant un petit rythme. Mon sac est bien rivé à mon dos, ce qui évite tout à-coup. Dans mes chaussures souples, je prends toujours la précaution de mettre des semelles thermo-moulées, ce qui constitue un bon amortisseur. Sans souffrir, cela me permet de maintenir une très bonne cadence sur ce type de terrain en descente.

Bien que je sois sur un GR, je vais perdre mon chemin. Sans doute emporté par ma vitesse, je ne vais pas rester assez à flanc en altitude. Je vais me retrouver à dévaler de grandes prairies entrecoupées de haies pas toujours faciles à franchir. Le bouquet consiste en une petite forêt inextricable et très raide qui me permettra de déboucher à même la route très passante du fond de vallée. Etant descendu trop à l’ouest il me faut suivre la route sur plusieurs kilomètres. Il fait une chaleur torride. Pas un brin d’air, des bouffées étouffantes montent du macadam. De gros camions lancés à toute allure me frôlent. Par endroits dans les virages, les murs de soutènement laissent un espace tellement restreint au marcheur, qu’il me faut me plaquer à la pierre, pour ne pas être fauché par un mastodonte lancé à pleine vitesse, dont le chauffeur n’a qu’une visibilité restreinte à l’avant. Un petit renfoncement, un arbre y dispense son ombre. Je m’assois à son pied à la limite du coup de chaleur.

A quelques kilomètres, sur le versant gauche de la vallée le petit village de Landry marque l’entrée de la vallée qui me permettra demain de m’enfoncer dans le massif de la Vanoise. Si j’y trouvais un hôtel, je me laisserais tenter. Autant le bivouac en pleine montagne est un vrai plaisir, autant le camping en fond de vallée constitue à mon sens un calvaire.

La chance est avec moi, un bar tabac restaurant propose quelques chambres. Il ne m’en faut pas plus. J’adore les vieilles chambres au parquet en bois qui craque, cela leur donne un air d’ancien authentique et original, alors que nos chambres modernes aseptisées et standardisées sont trop dépersonnalisées et me laissent un sentiment de déprime. Dans le cas présent, l’ancienneté ne rime pas avec ménage négligé. Non, tout est bien propre, le lit fait avec les draps et couvertures tirés avec minutie. Il se dégage de ces pièces anciennes où le bois prédomine une véritable hospitalité, et immédiatement on se sent le bienvenu. Le repas du soir sera copieux dans une salle agréable. Cette deuxième étape aura été de belle taille, et les conditions de chaleur des dernières heures, particulièrement éprouvantes. Mon corps a surmonté l’épreuve sans trop de difficulté, et le soir après de telles épreuves, je ressens une grande satisfaction. L’effort physique lorsqu’il est intense et soutenu déclenche sans doute des sécrétions d’endomorphines et cela procure cet état de félicité. Cela crée une addiction, qui vous pousse vers des étapes toujours plus longues et difficiles. D’autre part, le soir dans mon lit avant de plonger dans le sommeil, le bonheur procuré par l’examen sur la carte du cheminement de la journée, de vallées en cols, constitue une motivation supplémentaire au voyage à pied. Je me prends à douter de la réalité d’une telle chevauchée accomplie à travers ces grands reliefs des Alpes, montagnes redoutables.

Demain je vais rentrer dans le sanctuaire de l’un des plus beaux parcs nationaux français, la Vanoise. Je le traverserai dans sa grande longueur du nord au sud. Je sais que je pars sur les traces de mes joies d’enfant, lorsqu’avec mon père j’arpentais ces magnifiques montagnes en ski de randonnée. Dès l’âge de treize ans, j’ai eu la chance de faire de belles montagnes, telles que la Pointe de la Galise, la Tsanteleina, le Mont Pourri et bien d’autres. Tous ces souvenirs de jeunesse, vieux maintenant de quarante ans sont très présents dans ma mémoire. Je me revois avec mes yeux émerveillés sur ces sommets de plus de trois mille mètres au côté de mon père tout fier de son fils, et pourtant il était assez avare de compliments. Il faisait partie de ces êtres d’exception qui réussissent toujours devant les autres tout ce qu’ils entreprennent, en affichant un profond désintérêt pour les apparences et l’enrichissement matériel. Ce sentiment de joie et de nouveauté face à la montagne ne m’a pas quitté, et au lieu de s’altérer avec le temps, il s’est au contraire renforcé. Ce plaisir spontané est resté intact. La vie et ses turpitudes n’ont apporté aucun voile à ce plaisir simple d’être en montagne. Je me rappelle les dernières années de la vie de mon père. Homme de grande sagesse, qui ne se plaignait jamais de rien, il me disait seulement que de ne plus pouvoir aller en montagne lui manquait beaucoup. Donc durant les quelques jours à venir, cette traversée de la Vanoise, je vais l’accomplir comme un pèlerinage à la mémoire de ce père, qui a su me donner le goût de l’effort et m’a appris à jouir des beautés de la nature.

Après un petit déjeuner copieux et quelques achats, jambon, pain et fruits je quitte ce village de fond de vallée. Suite à quelques hésitations, un chemin très agréable bien que raide me conduit à travers une forêt de grands sapins en direction du lointain col du Palet qui se situe deux mille mètres de dénivelé plus haut. La distance est importante, mais les différents plans qu’offre ce vallon sont superbes, et les kilomètres semblent plus courts. Je croise un jeune marcheur autrichien, en train d’accomplir le tour de la Vanoise. Après la zone arborée, les versants de la combe deviennent plus abrupts. De hautes falaises barrent les pentes. Des cascades à fort débit se succèdent et toutes avec la même impétuosité s’élancent dans le vide sur plusieurs centaines de mètres. La marche dans ces conditions n’est jamais difficile. La curiosité avivée, on cherche à accélérer le pas pour découvrir impatiemment ce qui se cache au détour du prochain accident du terrain. Je dépasse le chalet refuge du Rosuel.

Le vallon se transforme, les versants deviennent plus arrondis, les à-pics rocheux le bordant ont disparu. Les sommets se sont rapprochés, les glaciers et leurs crevasses sont très nettement discernables. La Grande Motte trône impériale en imposant ses magnifiques formes arrondies devant moi. À ma gauche et à ma droite de beaux sommets aux noms réputés, sommet de Bellecôte et dôme de la Sache affichent leur altitude respectable. Je pénètre bien dans le domaine de la haute montagne. Durant la trentaine de kilomètres à venir je ne redescendrai pas en dessous des deux mille mètres. J’effectue une halte au niveau d’un lac aux formes rectangulaires. Bien assis dans l’herbe, je profite du lieu tout en consommant mes tranches de jambon et mon pain à la croûte épaisse et croustillante. Je suis seul. Le GR 5 à cette époque, début septembre est déserté. Quelques nuages et une légère brise font chuter la température. Il est temps de me remettre en route. Un dernier coup de collier et le col du Palet est atteint. A mes pieds Super Tignes étale ses installations, elles aussi désertées à cette période. Une station de ski sans neige et sans activité est toujours laide. En effet les pistes apparaissent comme de larges cicatrices qui entaillent la montagne. Mais des marmottes peu farouches donnent une touche de gaité à cette nature quelque peu bouleversée par l’homme.

Je m’engage dans la descente en jetant un dernier regard d’ensemble sur Super-Tignes. Le panorama d’ensemble, malgré les pistes déneigées, est de toute beauté. Le lac prend une couleur turquoise. En arrière plan La Grande Sassière, magnifique pointe acérée, qui jaillit jusqu’à plus de 3700 mètres, d’un jet au-dessus du lac du Chevril, rehausse le tableau d’une belle touche. Rapidement je rejoins, le quartier sud de la station, appelé le Val Claret. A la première personne rencontrée, je demande si elle peut m’indiquer un lieu où passer la nuit. Du tac au tac elle me répond « pas de problème, l’hôtel en face j’en suis la propriétaire ». J’adore lorsque les choses se passent rapidement pour trouver un hébergement. Cela pourrait paraître contradictoire avec ma démarche. En effet l’une de mes grandes motivations, justement c’est de ne pas savoir où je vais dormir à la fin de l’étape de la journée.

Durant cette soirée beaucoup de souvenirs me reviennent en mémoire. Les plus forts sont les suivants :

Il y a bien longtemps j’avais à l’époque une quinzaine d’années, nous passions avec mes frères les vacances de Pâques au ski. Nous étions hébergés dans l’ancien chalet du Club Alpin Français de Super Tignes. Les conditions d’enneigement étaient exceptionnellement imporantes. Un après-midi la gendarmerie est venue nous évacuer pour des raisons de sécurité et nous a relogés en face sur l’autre versant de la station. Le lendemain matin auréveil, en jetant un coup d’œil par la fenêtre de notre appartement, nous constatons avec stupéfaction que notre chalet, que nous venions d’habiter une semaine, avait tout simplement disparu, emporté par une avalanche. Merci les gendarmes ! Et dire que jeunes et rebelles, nous avions failli nous cacher pour ne pas évacuer ! Donc nous sommes restés plusieurs jours bloqués dans notre appartement. Bien sûr les pistes étaient fermées et ils nous étaient même interdit de sortir dans les rues, car les avalanches menaçaient jusqu’au cœur du village. Nous n’étions pas du style à rester tranquillement à lire. Etant habitués aux sauts et plongeons de grande hauteur en mer, l’un de mes frères eut l’idée d’essayer de sauter du troisième étage, l’épaisseur de neige devant servir d’amortisseur. Par sécurité deux d’entre nous se mettent à proximité du lieu d’arrivée du sauteur, et c’est parti. Effectivement la neige rendait le choc très doux. Mais le sauteur disparaissait complètement et il fallait venir l’extirper, car même sa tête avait disparu. L’un de nos camardes saute, et il ne s’enfonce pas et tombe sur le côté, assez gravement atteint aux vertèbres. Il avait atterri sur une protubérance de béton, recouverte seulement d’un cinquantaine de centimètres de neige !

Quelques années plus tard étant à l’école de l’air, avec un groupe de camarades nous faisions un stage de montagne, encadrés par un moniteur des chasseurs alpins. Après plusieurs jours de randonnée et de montagne, en particulier la jolie face nord de la Tsanteleina qui culmine à plus de 3600 mètres, ce matin nous devons partir faire une escalade dans le coin de la Grande Motte. L’instructeur manifestement n’est pas chaud, mais je ne vois pas pourquoi nous n’irions pas. Entre lui et moi le désaccord est consommé. Je lui dis que je n’ai pas besoin de lui et que je suis à même d’emmener mes camarades. Ceci dit, deux de mes copains se joignent à moi et nous voilà partis pour l’aiguille Noire de Pramécou. Mais dès notre départ, l’instructeur a rendu compte de la situation au colonel de l’armée de l’air qui nous encadrait. Lors de notre retour, ça a été ma fête ! Rien ne m’a été épargné, j’avais été l’instigateur à la désobéissance de notre groupe. Je me suis bien gardé de dire, que j’avais failli tuer l’un de mes deux camarades en faisant tomber une énorme pierre dans notre tentative d’escalade. Eh oui, il me fallait bien apprendre le respect de la discipline, même quand le chef justifiait par une mauvaise raisons le fait de ne rien faire. Mais l’armée de l’air n’est pas rancunière et j’y ai passé 30 années de grande intensité, que je ne regrette vraiment pas!

Revenons à ma randonnée. Aujourd’hui l’étape doit me conduire à Pralognan la Vanoise, en restant pratiquement toujours au-dessus des deux mille mètres. Le temps est magnifique, pas un nuage. La calotte neigeuse de la Grande Motte très esthétique et élancée se découpe sur le bleu du ciel. Elle est bordée d’éperons rocheux qui mettent en valeur ce glacier aux courbes harmonieuses. Ce premier spectacle donne le ton de la journée, qui sera axé sur l’esthétique des sommets de la Vanoise.

D’un pas alerte je m’engage dans le petit vallon qui mène au col de la Leisse, 750 mètres plus haut, presque à deux mille huit mètres d’altitude. Les différentes couches géologiques, que traverse le chemin, donnent à la montagne des allures de tableaux aux touches de couleurs. De grands bancs de pierre érodés, que l’usure a coloré en blanc sont juxtaposés à des couches de grès à la teinte mauve mat. Cette haute vallée pelée, à l’herbe rase, qui cède rapidement la place aux pierriers qui à leur tour capitulent devant les barres rocheuses, la glace et la neige, est symbole de haute montagne dans toute son austérité. Je suis seul, ce qui ajoute à l’atmosphère du lieu.

En me retournant, je constate que le Mont Blanc jaillit et occupe une grande partie du panorama. Pourtant il est à quarante kilomètres à vol d’oiseau. Je suis stupéfait de le voir aussi imposant. Une fois parvenu au col, le versant sud de la Grande Motte se développe sur plus de mille mètres, de pierre de glace et de neige. Les montagnes françaises, même si elles n’atteignent pas des altitudes comme dans d’autres massifs en Asie ou ne Amérique, elles affichent une nature rude et farouche. Je longe sur plusieurs kilomètres ce chaos minéral. Puis, perdu au beau milieu de cette immense vallée d’altitude, une petite silhouette perchée sur un mouvement de terrain, le refuge de la Leisse se dévoile. Dans ce décor, il apparait minuscule, comme l’une des pièces d’un jeu de mécano. On réalise par ce type de contraste l’immensité du décor. En m’approchant, aucun mouvement, une porte est ouverte. Le gardien passe, je le salue mais ne m’arrête pas, trop content du rythme qui est le mien.

La vallée s’incurve en prenant la direction du sud. Ce changement de cap de quatre vingt dix degrés s’accomplit en deux kilomètres, en un gigantesque quart de cercle autour d’un impressionnant sommet conique. De l’autre côté de la vallée, au-dessus de moi la Grande Motte a cédé la place à la Grande Casse. Cette dernière constitue le point culminant de la Vanoise. Sa cime s’élève à plus de trois mille huit cents mètres. Devant moi, un peu en amont du chemin une grosse tache blanche. Non, il ne s’agit pas de neige mais d’un troupeau de moutons conséquent. Alors que je m’en rapproche, sortant de la masse un animal de belle taille, mais dissimulé jusqu’à présent du fait de sa couleur blanche, vient à ma rencontre. Il s’agit de l’un de ces fameux patous. Ce sont de redoutables gardiens qui ont pour première vocation d’éloigner les loups et de les mettre en déroute s’ils se montrent trop entreprenants. Gare aux hommes qui sans méfiance pénètrent dans un troupeau, ils s’exposent à un réel danger. C’est pour cela que je ne m’en approche jamais trop près, sauf si je vois le berger. Mais dans le cas présent, bien que je sois en train de me rapprocher de l’objet de toute son attention, mon chemin passe une centaine de mètres en dessous du troupeau. Le patou arrive à ma rencontre sans se presser et sans animosité dans le cadre d’une action de prévention. Il vient à mon contact à un mètre tout au plus, me regarde. Il se met à mon côté tout le temps que mon chemin reste en rapprochement du troupeau, mais en s’interposant, pour me signifier que je ne dois pas aller plus près mais bien passer ma route. Il a un pelage touffu et brillant, j’aurais envie de le caresser mais je me retiens, car je ne dois pas oublier que c’est une espèce d’arme de guerre, et avec ces engins on ne s’amuse pas. Puis, une fois que je suis en éloignement du troupeau, il m’accompagne encore quelques dizaines de mètres et s’étant assuré que je m’éloignais définitivement, il est reparti garder ses ouailles. Mais si j’avais pris l’initiative de me diriger directement sur les moutons, là je pense qu’il aurait manifesté de l’agressivité, et ce genre de chien doit bien faire quarante kilos!

Je quitte la vallée principale que je suivais depuis Super-Tignes et je m’engage sur un sentier qui semble monter directement dans le ciel en direction du col de la Vanoise. La pente est si raide que la section du sentier se découpe sur le ciel. J’ai rarement eu une telle perspective sur un chemin. Je dépasse un groupe important, ces personnes sont arrêtées et cassent la croûte dans la bonne humeur. Je me dis qu’à mon tour il serait temps que je m’alimente. Mais les conditions si favorables ce jour et la beauté des montagnes qui m’entourent associées à mon excellente forme physique me font presque oublier ces contingences du corps. Autant à vélo je suis sensible au défaut d’alimentation, autant à pied je peux me déplacer une journée sans éprouver le besoin de me sustenter. Quelle est la raison de cette différence de fonctionnement de mon organisme ? Je n’en sais fichtre rien !

Je suis en train de tourner autour de la Grande Casse. Cela me rappelle mon père. Alors que j’étais très jeune treize ans, nous y avions fait une tentative un peu kamikaze, à mon point de vue. Quant à lui, tout lui était apparu comme normal et sans difficulté. Mais me retrouver avec des crampons de mauvaise qualité sur une glace noire très dure ne m’avait pas vraiment plu. La tête en l’air, tous ces souvenirs vieux de quarante ans défilent devant mes yeux. Mais la physionomie du glacier a complètement changé. L’endroit où nous passions à cette époque n’est plus praticable, la glace s’étant retiré laissant la place à une paroi lisse.

Ce vallon qui conduit au col de la Vanoise est jalonné de grands poteaux hauts de plusieurs mètres. A quoi pouvaient-ils servir? Tout simplement à baliser la route aux caravanes qui aux siècles passés voyageaient par ces chemins d’altitude. Eh oui à ces époques, il était beaucoup plus court de passer directement à travers les zones montagneuses, que d’en faire le tour, ce qui impliquait des contours considérables. Aujourd’hui nous n’avons plus la même approche car ces longs contournements nous les effectuons sur grande route voire autoroute. A certaines époques, par exemple à la période du petit âge glaciaire, qui dura trois siècles de 1550 à 1850, le glacier de la Grande Casse s’était terriblement développé, et les caravanes avaient des difficultés à passer des zones de séracs. Par ce col étaient acheminés des produits qui venaient d’Italie, il s’agissait de l’un des itinéraires qui reliaient Chambéry à des grandes villes italiennes comme Turin, Gênes ou Venise.

Derrière le col, je tombe rapidement sur le refuge du même nom. Là encore de nombreux souvenirs me reviennent en mémoire. Le temps évolue, va-t-il pleuvoir avant que je rejoigne Pralognan? Je m’engage promptement dans la descente. Une autre montagne prestigieuse me domine, l’aiguille de la Vanoise. Selon les perspectives, elle a l’allure d’une flamme de pierre de quatre cents mètres de haut, en quelque sorte une Aiguille Dibona de la Vanoise.

Une fois dans la vallée, je rejoins le camping et m’installe. L’étape de ce jour aura été exceptionnelle par son parcours en altitude. Une fois douché, d’ailleurs en gardant mes habits techniques pour les laver, je pars me promener dans cette jolie station de ski. Il n’est pas très tard et le soleil se maintient. De ce fait mes habits sèchent rapidement. Non seulement j’ai pris ma douche mais j’ai accompli ma lessive pour les trois jours à venir. Vivent les habits techniques ! Il ne me reste plus qu’à aller boire une bière bien fraîche, écrire quelques cartes postales et attendre l’heure de me trouver un restaurant sympathique. Au cours de ces voyages à pied à travers les montagnes, à l’étape après un effort soutenu de plusieurs heures, je ressens un grand bien-être. C’est peut-être un peu cela le bonheur?

La nuit a été bonne, elle m’a apporté le repos, je me prépare à accomplir une étape longue jusqu’à Modane en passant par le col de Chavière, culminant à 2801 mètres. Après quelques hésitations dans un bois à la recherche d’un raccourci, je prends un rythme rapide pour remonter ce très long vallon orienté plein sud. La lumière rasante du matin, laisse apparaître en ombres chinoises un foisonnement de pics acérés à ma gauche. Ce massif recèle une multitude de montagnes qui ne cessent de me surprendre par leurs dimensions et leur esthétique. Je suis un large chemin utilisé par les voitures, et la circulation n’est pas négligeable. C’est la première fois depuis mon départ hormis la première étape, il y a maintenant cinq jours que je vois du monde sur mon chemin. Mais cela ne va pas durer. Quelques kilomètres plus loin, un parking bien rempli et de nombreuses personnes attablées sur la terrasse d’un chalet bar restaurant. Je ne m’arrête pas et rapidement je me retrouve seul sur le chemin qui conduit à un col perdu.

Tout au long de ce parcours les marmottes m’accompagnent et ne sont pas farouches du tout. Je les approche à quelques mètres seulement. Sur la droite le dôme de Polset prend de l’ampleur. Je passe à quelques encablures du refuge du même nom. Il a l’air neuf, au moins repeint, mais je ne m’approche pas. Le sol change d’aspect. L’herbe a disparu et la roche est noire. Quelle austérité dégage ce col qui se dresse devant moi. Une zone plate couverte de cairns de petite taille donne une atmosphère étrange au lieu. Un dernier raidillon particulièrement marqué dans la caillasse donne accès au point de basculement vers la Maurienne.

Sur le versant sud qui s’ouvre à moi, la lumière du soleil rend le paysage plus riant que dans l’austère versant nord qui était déjà à l’ombre. Une longue descente de près de 1800 mètres m’attend. Je ne vais rencontrer qu’un couple de personnes d’un âge respectable, plus de soixante dis ans, qui veulent aller jusqu’au col. Je croise une source. L’eau y est très bonne, car elle s’appelle « source du vin ». Plus je descends et plus l’air est étouffant. Arrivé à Modane, à nouveau le macadam et ses bouffées d’air chaud. Je rejoins le camping, installé dans un endroit peu bucolique, au creux d’une épingle de la route. Mais la fatigue aidant, je suis pressé de monter ma tente et de me décharger de mon sac bien qu’il ne dépasse pas les dix kilos. Je pars faire un petit tour en ville. Que ces fonds de vallée industrielle sont tristes. Tout est gris du fait entre autre de la pollution automobile. J’ai un petit coup au moral. Sans doute cela est dû à la présence de la gare et je me dis qu’en quelques heures je pourrais rentrer chez moi, où mon fils qui est venu en stage à Lyon m’attend. Mais il faut résister. Ce soir pas moyen de trouver de ravitaillement. Au camping, je réussis à me faire réchauffer une pizza congelée, puis je m’enfonce dans ma tente sous une pluie d’orage.

Au lever tout est trempé, et avec ma tente mono-paroi ça n’arrange pas les choses. Mais ce matin le temps est à peu près au beau et il ne fait pas froid. Mon petit coup au moral persiste et la gare me fait des grands clins d’œil. Après avoir hésité je décide de prendre la direction du col de la vallée étroite quelques mille quatre cents mètres plus haut. Ayant quitté le GR5 pour rejoindre le camping, il me faut maintenant retrouver le chemin qui passe cinq cent mètres de dénivelé plus haut. Aux grands maux les grands moyens, je me lance dans la remontée de la route goudronnée qui zigzague dans la forêt. Après une vingtaine d’épingles à cheveux j’identifie enfin les fameuses traces rouges et blanches. Que cette montée était monotone, bien que le regard donne sur des ouvrages de fortifications militaires très intéressants datant probablement de Vauban. Je suis aussi passé devant l’entré monumentale du tunnel ferroviaire du Mont Cenis. Une magnifique micheline d’une époque révolue témoigne de l’activité plus que centenaire de cet ouvrage. Il a été inauguré en 1871. A mes pieds, la ville de Modane, enserrée par des parois rocheuses aux teintes sombres, et dont on ne voit que son énorme alignement de voies ferrées ne donne pas envie de venir y habiter, bien qu’elle se trouve au carrefour de magnifiques massifs alpins.

Le chemin s’insinue dans une gorge étroite au fond de laquelle un torrent tout en écume ajoute une touche vive, qui tranche sur le vert des arbres, qui s’accrochent par touffes là où les faiblesses de la paroi le permettent. De l’autre côté de ce vallon étroit une très ancienne église s’agrippe à la falaise, reliée au chemin sur l’autre versant par un pont d’époque, dont la pierre est dans les tons de celle qui constitue la construction.

Une fois encore la seconde guerre mondiale se rappelle à moi. Dans cette vallée bien nommée, les ouvrages défensifs du type ligne Maginot ont fleuri et sont encore visibles, probablement pour des siècles. La gorge donne en finale accès à des zones de grandes pelouses qui s’ouvrent sur de magnifiques sommets comme le Mont Thabor. Cette région tampon entre deux célèbres parcs nationaux que sont la Vanoise et les Ecrins n’a rien à leur envier. Ses sommets sont sauvages et arides, et pour y accéder souvent on passe auprès d’une multitude de lacs aux couleurs multiples et aux noms mystérieux, comme par exemple le lac du Serpent. Une grande croix et une petite mare matérialisent le col. Que ce chemin était long depuis Modane, mais combien divers étaient les paysages rencontrés, d’abord l’austérité du goudron et de la ville industrielle, puis le secret et la pénombre de la gorge qui se cache entre les précipices et enfin cette arrivée dans la lumière des grands espaces qui donnent accès aux cimes. Pour apporter une touche supplémentaire au charme de cette longue montée, je n’y ai rencontré qu’une seule personne.

Par une descente de sept cents mètres de dénivelé je rejoins le fond de la vallée étroite. Cet endroit est français mais ne débouche que sur l’Italie, un peu à la manière du Val d’Aran qui ne donne que sur la France mais qui est espagnol. Dans ce dernier cas, les Espagnols ont creusé un tunnel pour éviter qu’en hiver le val d’Aran ne soit coupé de l’Espagne. Pour cette petite vallée qui donne sur Bardonecchia, pas de tunnel. Le refuge appartient au club alpin italien, alors que nous sommes sur territoire français, étrange !

Il y a beaucoup de monde attablé, et manifestement il y a de la joie dans l’air. Je ne m’attarde pas. Un raidillon sévère de quelques quatre cents mètres de dénivelé me sépare de la crête qui donne sur la vallée de Névache. Il ne me faut pas longtemps pour les franchir, je me sens une forme de marathonien. Après être sorti des zones de forêt, de grandes pâtures conduisent à un lac, plutôt une grande mare à peu près circulaire. Un immense troupeau de moutons s’y abreuve. Je m’arrêt pour en faire quelques photos, ces animaux en cercle donnent une touche très esthétique au panorama. J’engage la conversation avec le berger, je me régale de ce qu’il me raconte sur son métier, qui manifestement n’est pas facile. Par exemple cette année il a subi sept attaques de loup, ce qui l’oblige à redescendre son troupeau tout les soirs, travail qui nécessite plusieurs heures. Mais pourquoi n’a-t-il pas un ou deux patous pour monter la garde ? Tout simplement parce qu’il y a beaucoup de promeneurs, et que les accidents seraient fréquents. Dans la Vanoise ce ne semblait pas être le cas?

Je me remets en route, et par un magnifique sentier qui traverse des couches géologiques vives et multicolores je rejoins le fond de la vallée de Névache. Pour moi c’est une vieille connaissance, où les souvenirs affluent.

Je vais vous relater le plus significatif. Un jour, étant parti me promener au lac des Béraudes, alors que j’en redescendais j’entendis un bruit d’avion à réaction. Devant moi, un mirage F1 remontait la vallée principale à très basse altitude et effectua à vive allure un virage impressionnant à angle droit pour passer à la verticale de ce joyau qu’est le lac des Béraudes. J’ai justement un camarde pilote de F1 et amoureux de ce coin. Avouez que c’est une drôle de coïncidence. Le temps qu’il rentre à Strasbourg, lieu d’implantation de son escadre, je lui téléphone et lui annonce que je l’ai vu cet après-midi. Tout surpris il comprend vite et éclate de rire, lorsque je lui annonce que je me baladais au lac des Béraudes. Le plus cocasse, lorsque je me suis retrouvé sur la large piste menant au village de Névache, tous les gamins que je croisais couraient en ayant les bras étendus en mimant le bruit d’un réacteur! L’armée de l’air avait des futurs candidats en herbe, dont ce jour-là les vocations ont sans doute étaient suscitées. Mais cette anecdote remonte à bien longtemps, du temps de notre jeunesse. Je prends cette précaution afin de calmer toute revendication éventuelle d’un écologiste intransigeant, me faisant remarquer la nuisance scandaleuse d’un avion de combat « s’amusant » dans ce havre de tranquillité. Oui cela fait 25 ans et il y prescription.

Je m’installe au camping, et comme nous sommes en septembre, j’y suis seul. La montagne à cette époque de l’année présente bien des avantages, car outre le fait que les vacances sont terminées et que le monde a déserté ces lieux très connus, le soleil et les températures clémentes jouent les prolongations. Pour ceux qui ont la chance de pouvoir choisir, je leur conseillerai cependant le printemps fin mai. En effet à cette période la neige est un peu plus présente sur les montagnes et surtout les fleurs déroulent un tapis multicolore qui se renouvèle à l’infini et cela jusque haut en altitude, c’est à dire 2800 mètres voire plus. Alors qu’il n’y a pratiquement plus de végétation certaines fleurs s’accrochent encore dans ces sols hostiles. Mais l’automne reste aussi une saison merveilleuse, où le temps est d’une grande stabilité après les orages de fin août.

Les conditions météorologiques en ce dernier jour de ma randonnée sont encore excellentes. Je compte rejoindre Briançon en passant par la crête de Peyrolle. Il me faut dans un premier temps rejoindre le col des Cibières, huit cents mètres au-dessus de cette splendide vallée de Névache. La montée est agréable, elle se déroule au début dans une forêt clairsemée puis dans un monde plus minéral où de maigres pâturages disputent l’espace à de vastes pierriers, aux blocs massifs et aux formes géométriques. Une fois au col le massif de l’Oisans apparaît dans toute sa grandeur. Par un parcours rapide le chemin me conduit au col du Granon, parcouru d’une route goudronnée. De là, la crête de Peyrolle étale ses hauteurs effilées. Rarement parcours ne m’est apparu aussi tentant. Je ne vais pas être déçu. Un incroyable chemin suspendu au beau milieu d’un immense pierrier d’une raideur étonnante, à se demander comment les pierres tiennent. Cette sente étroite se trouve un peu en contre bas de la crête. Cette traversée me donne la sensation d’un funambule en plein ciel, ce qui procure un grand moment de plaisir. Puis le point culminant est atteint. Amas de grosses pierres blanches sur lesquelles se dresse une croix en bois vernis. Tout là-bas mille quatre cents mètres plus bas, la ville de Briançon apparait comme du hublot d’un avion. J’y distingue la gare que je compte rejoindre avant que le dernier train de la journée ne parte. Des montagnes à l’aspect débonnaire, qui de plus n’affichent pas une altitude sensationnelle, peuvent cependant présenter des points de vue époustouflants. C’est bien le cas de ce sommet qui domine la ville de Briançon. Après avoir contemplé ce spectacle extraordinaire qui se déroule à trois cents soixante degrés, je plonge dans la descente, qui est très aérienne. On a vraiment la sensation de partir directement à la rencontre des toits de la cité. Au fur et à mesure le chemin permet de découvrir des ouvrages militaires. Je prends le temps d’en visiter quelques uns. Il y avait la place pour héberger une véritable armée. Que cette descente est surprenante ! J’arrive aux premières maisons, la terre cède la place au goudron. Je me mets à courir et j’arrive avec dix minutes d’avance sur l’horaire du dernier train de la journée qui part vers les quinze heures.

Je ne pensais pas qu’en empruntant un chemin de grande randonnée comme le GR5, je serais souvent seul et que de telles émotions puissent naître d’une grande classique. Tout n’est que question de circonstances. On peut avoir l’impression d’être très loin partout, lorsque l’ambiance du lieu s’y prête. Les grandes randonnées classiques, maintenant je ne les envisagerai plus avec le même regard, mais bien comme des projets très intéressants.

Paradoxe ou clin d’œil de la nature, qui rappelle qu’elle reste la plus forte et qu’en montagne il faut garder des ressources en cas de nécessité. Une fois arrivée à Lyon tard le soir, je prends le tram pour rentrer chez moi. Lorsque j’en descends la nuit est noire, sol et ciel se confondent dans cette absence totale de clarté. Cette ambiance sauvage m’agresse littéralement. Plus une personne dehors. Je n’ai que sept cents mètres à parcourir pour arriver chez moi. Un orage d’une violence inouïe éclate. Des éclairs zèbrent la rue devant moi, plus une lumière. La peur me subjugue. Je me sens en danger et me mets à courir, après avoir hésité à la recherche d’un hall ouvert. Pour abréger cette expérience très angoissante je cours au maximum de ce que je peux, la peur au ventre d’être foudroyé au prochain éclair. Lorsque j’ouvre ma porte je suis complètement trempé, mais vivement soulagé, seul moment à part un soir à Modane, où il a plu !

Après un tel voyage dans les montagnes, se retrouver terrorisé en pleine ville, on extrapole facilement en imaginant un tel déchaînement en pleine montagne loin de tout. La nature me dit simplement de ne pas me montrer présomptueux, en me croyant fort d’une certaine expérience acquise.

Je relate cette randonné que j’ai faite il y a déjà pas mal de temps, c’était je crois en septembre 2007, ou 2006. Tout étonné, je constate qu’en regardant quelques photos, les souvenirs et les émotions ressurgissent à flots serrés. De toute évidence la grande randonnée en solitaire met en situation psychologique de s’imprégner de façon durable des beautés du chemin, des sensations du corps et des pensées et méditations que cette activité seul face à la montagne suscite.
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Une semaine en juin à Marseille ou Nice?
Bonjour à tous,

J'ai une semaine de vacances en juin, et j'ai le goût d'aller depuis longtemps d'ailleurs, à Marseilles sauf qu'il m'a été déconseillé par plusieurs 🤪 comme toutes raisons est que je voyage seule et que Marseilles est donc à déconseiller pour une femme seule... Même dans un hôtel, alors je ne sais plus... On me dirige donc, vers Nice, alors je suis très indécise 🏴‍☠️ je ne connais aucune des 2 villes. Je suis déjà allé quelques fois à Paris, alors j'ai envie de changement.😏 J'attend des conseils des avis, je ne sais plus. Merci à tous.

Élizabeth 🙁
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EuroVelo 8 entre Venise et Nice
Bonjour, nous sommes une famille voyageant à vélo et nous souhaitons boucler notre voyage d'un an par un retour sur l'euro vélo 8 entre Venise et Nice au mois de mai prochain. J'avoue avoir un peu de mal à trouver des Topos détaillés de cet itinéraire (cartes, kilométrages, retour d'expérience, ....). J'ai surtout besoin de ces infos pour planifier notre retour et ainsi être à l'heure en Bretagne pour retrouver les amis ....

Je suis preneur de ces quelques infos concernant les distances et la cartographies surtout (vallée du Pô).

Merci.

Plus d'info sur notre périple ici ou unptitvelodanslatete.blogspot.fr
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Deux jours entre Alpilles, Luberon et Ventoux
Invités par des amis rencontrés sur VF, nous avons l’occasion - en ce beau mois d’octobre 2014 – de revenir dans la région de nos vacances 76, près de Carpentras. Cela va nous donner l’occasion de découvrir ou redécouvrir de nombreux villages classés parmi « les plus beaux villages de France ». Le plus souvent, ceux-ci sont perchés sur un éperon rocheux. Après un « pèlerinage » auprès du lavoir de Malemort-du-Comtat dont nous étions nostalgiques, nous nous rendons à la cité perchée de Venasque. Les ruelles étroites sont bordées de jolies maisons, dont la pierre calcaire a bien du mal à résister à l’érosion du vent et de la pluie. Une rapide visite à l’Eglise avant de nous rendre au baptistère : ce monument a été classé Monument Historique lors de la création de ce statut en 1840 car il est effectivement le témoignage de nombreux siècles d’histoire. Le premier bâtiment fut érigé par Saint-Siffrein à l’époque mérovingienne (VI-VIIe siècle), très probablement à l’emplacement d’un temple romain. On y retrouve des colonnes romaines et des chapiteaux qui y ont été réemployées. On peut y voir des restes d’une cuve baptismale, un autel en marbre situé sous l’emplacement de vases acoustiques qui ont été malencontreusement détruits par les archéologues qui souhaitaient les étudier…



Tout près se trouve le joli village de Le Beaucet, bâti à flanc de rocher et protégé par son château-fort. Très belle balade parmi les vieilles pierres.

L’après-midi, nous nous rendons à Fontaine de Vaucluse. A cette époque de l’année, la résurgence de la rivière Sorgues située dans un gouffre de plus de 300 m, n’est guère visible mais au printemps le gouffre est généralement rempli. Nous apprécions néanmoins la promenade le long de la rivière qui serpente dans un terrain accidenté, produisant des chutes bouillonnantes.

Un ancien moulin à papier a été restauré et produit du papier artisanal.



Nous continuons vers Gordes, lui aussi classé parmi « les plus beaux villages de France ». Il n’a guère changé en quarante ans. Nous sommes un peu déçus cependant par le village lui-même, qui manque de vie… Pour le retour, nous prenons la D177 qui nous offre de belles vues sur le paysage environnant et nous permet d’admirer de haut la belle petite abbaye de Notre-Dame de Sénanque. Le lendemain, nous partons de bonne heure afin d’arriver aux Baux-de-Provence dès l’ouverture du spectacle « Carrières de lumières » consacré à KLIMT et VIENNE, (avec également des œuvres de SCHIELE et HUNDERTVASSER). Les anciennes carrières de Bauxite ont été aménagées pour la visite et depuis trois ans et la société Culturespaces y organise un spectacle son et lumière de toute beauté. Les œuvres viennoises sont particulièrement mises en valeur dans cet environnement grandiose.



Un autre espace est consacré à la projection d’un film sur les coulisses du « Testament d’Orphée » de Jean Cocteau, tourné dans ces carrières en 1959. Cela m’a donné envie d’emprunter ce film et j’ai été très surprise par sa modernité. Avant de retraverser les Alpilles, nous faisons un petit tour du village lui-même, notre troisième parmi « les plus beaux villages de France » ! Cette région recèle vraiment de nombreux trésors.

Nous traversons St-Rémy-de-Provence, dont nous avions visité il y a quelques années la Maison de Santé St Paul où fut soigné Van Gogh, passons au sud de Cavaillon pour nous diriger vers le village de Lauris. Le parc du château est en accès libre et nous jouissons de la vue sur la vallée.

Il existe également un jardin médiéval qui mériterait la visite mais nous avons encore beaucoup de route… et le centre du village est également un régal à visiter.

Notre prochain village est Lourmarin (notre 4e des « Plus beaux… !). Bien achalandé pour faire notamment des emplettes de produits artisanaux locaux.

Il est encore temps de s’arrêter au Conservatoire des Ocres de Roussilon. On peut y suivre le cheminement de l’extraction et du traitement de l’ocre. Celui-ci a été extrait des carrières dans la région entre les années 1790-1950. Le site a été repris par l’association Ôkhra dans les années 90 pour le mettre en valeur et organise des formations artistiques en rapport avec la couleur : peinture, fabrication de papier, enduits décoratifs, photographie… et bien d’autres encore.

Ainsi se termine notre escapade d’automne dans notre belle Provence !
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Séjour (hébergement) en Provence et Alpes françaises
Bonjour, nous partons à destination de Marseille le 21 juillet pour une séjour de 15 jours (retour prévu le 5 août). Nous y louerons un véhicule pour faciliter nos déplacements. Nos objectifs est de faire un voyage contemplatif, de parler avec les gens et de profiter des beaux petits villages de ces régions tout en ajoutant quelques randonnées faciles. Notre itinéraire n'est pas finalisé (alors suggestions appréciées) mais nous souhaitons nous installer centralement pour visiter la Provence et aussi la région des Alpes (autour de Chamonix / Albertville) et nous voulons éviter les grandes villes.Est-ce facile de trouver du logement pour quelques jours dans les différents villages de la Provence et de la région des alpes? Je regardais pour une maison/appartement mais nous arrivons le dimanche et que les locations débutent le samedi. Je pense que nous serons dans une saison populaireDevons-nous réserver d'avance ou il est toujours possible de trouver quelque chose à la dernière minute selon nos itinéraires ?Quelle villes recommandez vous pour être central et rayonner dans les environs ? Ça nous évitera d'être toujours dans les valises.Merci d'avance et je continue mes recherches sur ce forum qui est absolument fantastique comme source d'information pour préparer un voyage.

PS: si quelqu'un veut vendre ses cartes GPS pour un Garmin, faites-moi signe !!!

Sylvain et Carole
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Voyager en Corse seule à partir de Marseille-Toulon
Bonjour Groupe Voyage!!

Voilà, je pars en Corse en juin. Tout d'abord, je pars à partir de Marseille. On m'a dit que le Ferry à partir de Toulon est le moins cher. Donc, je compte partir de Marseille vers Toulon en train. J'aimerai savoir quel est le coût du train et combien de temps le trajet prend-il pour se rendre à Toulon(Port).

Mais, j'ai remarqué que les tarifs du Ferry sont plus cher en fin de semaine. Donc, je compte le prendre un lundi. Cependant, je ne sais pas quoi visiter. Je veux profiter du social, de la plage, des grottes, des paysages, randonnées. Je compte rester au moins 4à5 jours. Bastia, ile rousse, ou Ajaccio? De plus, j'ai essayé de trouver des auberges de jeunesse, ou des hébergements( ou chez l'habitant) pas cher, hôtel pas cher, mais j'ai vraiment de la difficulté.

Je voudrais aussi savoir, si par exemple, je vais à Ajaccio et que je veux me rendre à Bastia/ile rousse ou Bonifacio, y-a-t-il des moyens de transports pas chers et assez pratiques?(autobus, train)? Est-ce faisable en 4-5 jours?

Bref, la meilleur place à visiter en Corse rapport qualité/prix.

Merci :-) 🙂
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