"... Ahmo est un grand tendre, un grand fumeur, un grand buveur et artiste à ses heures. Celles où il soigne ses insomnies dans la peinture.
Ses premières croûtes : au filtre de cigarette, style pointilliste, naïf dans le sens enfantin.
Ses couleurs : des argiles diluées, blanches, vertes, rouges. Du thé ou des pavots infusés, de l’encre, des bouillies de tabac et de cendre de cigarette... tout y passait.
Ses supports : des cartons d’emballage, du bois, du verre, des murs, les murs du salon fumeur de son café où il s’ouvre des fenêtres sur l’extérieur.
Ahmo n’a jamais pris de vacances. 10 h – 23 h tous les jours de l’année, un regard doux qui surveille la salle derrière des volutes aux parfums de chanvre. Sa vie depuis vingt ans tient dans six mètres cubes derrière sa machine à café, et quelques escapades en salle, sur la terrasse et Benni Mellal, la « grande ville » la plus proche à quarante kilomètres.
Ahmo a maintenant une demie-douzaine de pinceaux, achète des peintures en pots de un kilo chez le quincaillier du coin de la rue, fait ses mélanges, travaille ses perspectives, les regards, s’essaye au nu.
- Sans modèle c’est difficile, glisse t-il en souriant.
Sa phase actuelle vire au vert et bleu. Forêts, lagunes, clairières. Ses tableaux ne sont pas signés, pas datés. Une fenêtre ouverte aussitôt refermée, oubliée dans une pièce sombre. Ahmo ne vend pas. Il repeint beaucoup de ses anciennes toiles. Le tissu coûte cher. Les clients et amis commentent, critiquent ce cheval aux pattes trop fines, ces racines aériennes dans une mangrove improbable. Ahmo écoute, corrige parfois. Moi j’aime bien son cheval, une tête et des pattes de coursier sur un corps de Comtois. La jument et son petit sont à l’esquisse, le tenancier cligne des yeux, essaye d’imaginer le galop maladroit du poulain.
- Je ne vois rien aujourd’hui. Il allume un sibsi.
Les derniers joueurs de rami tapent sur la table, maltraitent les cartes. Des yeux étudient la meilleure trajectoire avant que les boules de billard s’entrechoquent, d’autres yeux sur l’écran hésitent entre la balle de tennis et la jupette des joueuses, un mendiant promet le paradis, je laisse filer le sibsi, demande un dernier Nès-nès et vais respirer la brise du soir sous les orangers...
... Il est bientôt minuit. Ahmo a fait la vaisselle, nettoyé sa machine, rangé chaises et tables, sauf la mienne sur la terrasse où il dépose un plateau avec une théière, trois verres et une poignée de figues sèches et d’amandes. Il éteint la lumière, baisse le rideau métallique aux trois quarts. Nous nous décalons des orangers pour apprécier la lune ronde de ce début de mois de mai. Je n’ai pas sommeil. ça tombe bien, Ahmo non plus, ni son frère qui nous rejoint avec le sax à Dibango dans le lecteur de cassette..."
Un soir de mai 2006
José Leflâneur