LA HAVANE
« Tu es, Havane, les corps de tes gens, la chaleur sur l'épiderme, la caresse d'une main, les regards lascifs. Tu es cette envie de rire tout le temps, même de nous-mêmes. » (Karla SUAREZ)
Soleil qui brille à travers le hublot tout au long du vol, un rayon accroché à l'aile...
J'ai une place en or : 2 sièges juste derrière la « classe Affaires », donc pas de sièges devant et un espace appréciable pour les jambes. Mon voisin chypriote est agréable et intéressant, le vol ne me semblera pas trop long.
15h10 - Cette fois j'atterris l'après-midi. Le Boeing « Triple 7 » déverse ses cinq cents et quelque passagers... et moi, et moi, et moi. Sachant ce qui m'attend, je presse le pas pour éviter les redoutables files d'attente à l'immigration... Le passage sera assez rapide mais peine perdue pour les bagages, un vol de Mexico arrive en même temps et c'est la désorganisation totale. La dernière livraison mettra plus de 2 heures avant d'arriver sur le tapis au compte-gouttes, mon sac sera dans les derniers, il faudra ensuite faire la queue pour changer de l'argent à la sortie, bref environ 3 heures et demie avant de quitter l'aéroport sous un ciel plombé et une ambiance orageuse.
Bienvenue à CUBA !
Nous arrivons en longeant le port et je découvre que l'avenue du Prado, « Mon Prado » chéri, est en travaux depuis un mois et fermée à la circulation jusqu'au Malecón. Pareil du côté du Capitole jusqu'au bout, après l'Hôtel Saratoga...
Tout me semble étrangement triste et désert au premier abord. Pas de belles américaines qui stationnent ou paradent autour du Parc central, pas de coco taxis qui égayent le quartier de jaune devant l'Inglaterra, par contre le Grand Théâtre n'est plus entouré de ses plaques de tôle et a rouvert depuis janvier.
Après une courte nuit de sommeil, l'objectif de ce samedi matin est la réservation de mes billets de bus. Je souhaite revenir de SANTIAGO avec la compagnie Transtur mais on me balade d'un hôtel à l'autre, du Sevilla à l'Inglaterra, puis au Parque central et au Plaza tout proche. Partout la même réponse, c'est le week-end et personne ne détient de comprobante ! [:/] (- De quoi ?) Le lundi à la première heure j'obtiens enfin le fameux sésame au Plaza, ainsi qu'un billet pour Trinidad pour le lendemain, ce qui m'évite de faire la queue au terminal du Vedado où je n'étais pas assurée d'avoir une place.
Me voilà tranquille pour tout le séjour, j'ai réservé mes 2 autres trajets de France sur le site Viazul...
La balade peut enfin commencer, sous un premier jour bien gris...
Soif d'arpenter « La ville aux Mille Colonnes », retrouver ses ruelles, les gens qui s'apostrophent, les « Mi amor » pour un oui ou pour un non au téléphone ou dans la rue, l'accent populaire cubain qui mâche les consonnes et où je peine parfois à distinguer l'espagnol...
Aller plus loin le nez au vent et musarder sur le Malecón, boulevard de front de mer, lieu de toutes les rencontres, salon à ciel ouvert surnommé par les Cubains « canapé havanais »...
Craquer une fois de plus sur les « vieilles américaines », trésor national, pimpantes, rafistolées. S'étonner de les voir survivre et rouler, alors que les pots d'échappement toussent et crachent d'épais nuages noirs, odeurs de benzines mélangées, carburants improbables.
Combien de temps encore, avant que le parc automobile ne perde ses rondeurs et ses couleurs irrésistibles de BD qui semblent rire et défier le temps ?
Retrouver le côté décomplexé des femmes en tenue moulante flashy, minijupes et bas résille fantaisie noirs, les ongles manucurés du nail art dont elles raffolent, les mecs au look macho avec leur coupe et leur coiffure gominée, leurs chaînes en or.
Je me réjouis de chaque détail, chaque scène de vie... un panier qui descend d'un immeuble au bout d'une corde que l'on remplit de courses, un « salon de coiffure » improvisé au fond d'une cour avec deux jeunes mecs sympathiques. Alors que je les photographie, l'un d'eux me demande si je n'ai pas besoin d'un novio cubain, mais sans lourdeur...
Habana siempre... Cette ville me fascine. La Havane éternelle, aussi belle que terrifiante dans son délabrement, fatigante parfois.
Chaque parcelle de mur transpire et vibre à la manière de ses habitants, intensément. J'aime ses contrastes, ses couleurs, sa créativité. Sa résilience...
Du bleu, du rose, du vert, des couleurs gaies sous un badigeon neuf, ou du pastel. Puis du gris... Ici le décor s'effrite, menaçant. Mur lézardé, ouverture béante d'une façade en trompe-l'oeil dévorée par la végétation.
Une loggia baroque et délabrée où sèche du linge bigarré, un balcon étroit en fer forgé rouillé où l'on prend l'air en regardant la rue... La vie est là, intimité ouverte à tous les vents.
Vestiges d'un autre temps, l'histoire s'imagine, se respire à travers ses façades au faste décrépi.
Sublime beauté, mélancolie de la décadence sur laquelle s'attardent nos yeux de touristes ébahis. Pour les Cubains sa splendeur tient à la fois du miracle ou d'un sortilège, la réalité laisse peu de place au romantisme et à la poésie contemplative... cependant ils l'expriment largement, dans les livres ou la musique.
Devant son côté décadent, je pense aux livres de Pedro Juan Gutiérrez (Trilogie sale de La Havane), monde souterrain où la misère et la crasse se mêlent au sexe à profusion et au rhum bon marché, ultimes espaces de liberté.
De même que passer devant les cinémas du Vedado m'évoquera Guillermo Cabrera Infante - virtuose du langage - et ses premiers émois d'adolescent dans la complicité des salles obscures... (La Havane pour un infante défunt.)
L'ombre des deux écrivains plane sur la ville, à travers les ruelles dont les noms me sont devenus familiers, ou des lieux retranscrits avec un réalisme ciselé...
Je ne m'étais pas trop attardée sur la Plaza Vieja et ses terrasses de café, large vitrine magnifiquement restaurée, préférant l'intimité de la Place de la Cathédrale ou les bouquinistes de la Place d'Armes ombragée. J'avais tracé très vite le long de la rue Obispo malgré ses points d'intérêt, lui préférant des rues plus cubaines, populaires, me glissant parfois, le cœur battant, dans les entrées d'immeubles délabrés, découvrant le charme suranné d'un escalier en marbre, d'un carrelage d'époque, d'un morceau de mur recouvert d'azulejos au milieu de compteurs éventrés...
Je retrouve et approfondis avec joie tous les quartiers. Les gamins tapent toujours dans le ballon sous les arcades colorées de la Plaza Vieja, au milieu des touristes... Je fais des pauses dans les jolis petits cafés où l'on peut l'acheter fraîchement moulu, El Escorial puis O'reilly et son joli escalier en colimaçon, m'émerveille de découvrir le patio jaune de l'Hôtel Conde de Villanueva envahi de plantes où deux paons se pavanent au soleil, ambiance feutrée où jouent quelques musiciens. Je me fais aborder par le Che ou un de ses clones alors que je photographie un bâtiment, ça sent l'embrouille et la photo payante alors que j'ai rien demandé... Sympa et finalement désintéressé. Allez, clic-clac !
La rue Obispo incontournable grouille de monde et n'a toujours pas mes faveurs...
Le lundi, un vent terrible s'est levé avec le soleil et le quartier du Capitole en travaux n'est plus qu'un ouragan de poussière, on marche au beau milieu de la chaussée entre les terre-pleins centraux que les ouvriers repavent, au moins plus de problème pour traverser comme auparavant avec la circulation fermée ainsi que pour photographier. Tout un énorme bloc d'immeuble turquoise qui était sous des échafaudages de bois l'an dernier à l'angle de la rue Brasil a disparu... tout comme les vieilles locomotives en restauration avant le quartier chinois.
Je découvre certains endroits intéressants vers la gare, le marché Egido rue de Belgique, la rue Cardenas et ses quelques maisons de style Art nouveau apporté par les architectes catalans. Jamais je n'avais autant prêté attention aux différents styles d'architecture, à tous ces détails si riches !
Je n'étais pas rentrée non plus dans le hall tout en marbre de l'édifice Bacardi de style Art déco, alors que c'est superbe. J'adore ses boîtes à lettres noir et or...
Je regrettais également de n'avoir pu explorer le secteur de La Rampa au Vedado, artère animée qui descend vers le malecón, autrefois quartier chaud de la capitale, un peu excentré.
Une pause curieuse dans l'enceinte de l'Hôtel Nacional, palace emblématique des années trente à l'architecture massive, aux allures de colosse qui domine la baie sur un promontoire rocheux.
Ici comme à Tanger, les photos entretiennent la nostalgie des Années folles, des stars de cinéma de l'Actors Studio et des légendes de Music-Hall (Marlon Brando, Ava Gardner, Sinatra ou Fred Astaire, pour ne citer qu'eux).
Al Capone et la mafia s'y donnaient rendez-vous durant la Prohibition aux États-Unis, sous l'aile de Batista. Casino et blanchiment d'argent, trafic d'alcool et autres...
Au milieu des portraits de célébrités qui tapissent les murs du salon attenant au bar (le « Hall of Fame » : Temple de la renommée), s'ajoute depuis l'été dernier celui de François Hollande, au-dessus du juke-box rétro... Je vous laisse deviner quel sera le prochain président et sa nationalité...
Malgré un beau soleil, je ne boirai pas un verre dans les gros fauteuils en osier du jardin, découragée par le vent du nord... et par la présence de quelques touristes avachis qui se la pètent en fumant le cigare...
Mes trois jours à La Havane passeront très vite, il me faudra retourner au Vedado la veille de mon départ pour l'expérience d'une glace chez Coppelia, le célèbre glacier étant fermé le lundi... (J'en reparlerai.)










(Le retour du Che)










(Hôtel Conde de Villanueva)

(Rue Obispo)
