Souvenirs subarctiques (Québec)
FR

This discussion is in French, the community’s main language.

Original post
DE
Fontange au temps des glaïeuls

Fontange, 55e parallèle nord. Plus près du Père Noël que de Montréal à 2 000 kilomètres par la route ou 3 heures sur Air Eskabô. Fontange est le campement temporaire où sont logés 1 200 travailleurs oeuvrant à la construction d’une centrale hydro-électrique, la centrale Laforge2, selon un horaire de dix heures par jour du lundi au samedi, huit semaines consécutives, suivi d’un congé de dix jours chez soi. Les travaux complétés, le campement sera démantelé et son existence n’aura duré que quatre années, le temps d’accumuler un joli pécule pour plusieurs et de s’y ennuyer pour tous. L’ennui est la mesure de la topographie; terrain plat où coule paresseusement la rivière Laforge, quelques collines éparses et une forêt de conifères rabougris en lutte perpétuelle contre un hiver long et froid, un printemps aux allures hivernales qui s’étirent, un été court et chaud, un automne bref et frais aux couleurs des bouleaux roux. L’été fera le bonheur des mouches noires, maringouins et autres taons à cervidés. Pensez-y deux secondes; 1 200 « réseaux sanguins » à portée d’ailes pour les quatre prochaines années! Un pique-nique pour ces bestioles habituées au millénaire menu estival des hardes de caribous.

Donc à Fontange vous y êtes pour empiler les pesos et bailler aux corneilles pas à peu près. La gamme des loisirs, variés et considérables, consiste à : — regarder culbuter ses vêtements par le hublot des lave-linge. — biffer du calendrier les jours travaillés. — échanger des revues pornos entre certains connaisseurs. — faire la file en soirée des heures durant pour les cabines téléphoniques, à jaser quelques minutes avec sa blonde. — recoudre un bouton qui pendouille. — accompagner l’orchestre des ronfleurs. — humer le parfum des chaussettes déposées dans les corridors. — réentendre les peines d’amour des uns, les rêves de tous. — demander à Gérard de nous décrire, pour la nième fois, quand il a surpris sa Gertrude à tester la souplesse du matelas conjugal avec son voisin de banlieue.

Pour ma part, j’ai décidé de m’improviser horticulteur. M’a t’en vas faire pousser des glaïeuls dans la taïga. En plein hiver et par 30 degrés sous zéro! Pourquoi faire simple alors que tout est disponible pour compliquer les choses?

Au retour d’un congé périodique, j’ai en bagage 35 bulbes, autant de pots à fleurs et 2 sacs de 18 litres de terre à semence. De quoi m’occuper pour les deux mois à venir. À l’extérieur des dortoirs c’est fin janvier « frette et blanc » des moins 30 la nuit, moins 20 le jour. Les sous zéro s’agitent comme des frelons, cognent aux portes et fenêtres en bavant d’envie. À l’intérieur, les thermostats s’échinent 24 heures durant à maintenir un 20 — 22 degrés somme toute confortables. C’est parfait pour forcer l’éclosion des bulbes. Des pots à fleurs il y en a partout dans le dortoir. Au rayon des laveuses sécheuses, sous les tables du salon communautaire, sur le comptoir des lavabos, au-dessus des douches et une dizaine, ma réserve stratégique, sur des tablettes improvisées de ma chambre. Mais chut! Faut pas le dire. Il est interdit de modifier l’intérieur des chambres.

Des rumeurs circulent à la cafétéria et au campement qu’un hurluberlu fait pousser des fleurs à Fontange cet hiver. Amplement suffisant pour que les deux à trois douzaines de femmes commencent à s’intéresser au phénomène. Qui donc a le pouce vert et surtout à qui sont destinées ces fleurs? Si fleurs il y aura! Car sous le couvercle des ennuis s’ajoutent un nuage de doutes dans les soirées de Fontange. Tout un chacun cherche le « poignet cassé ». Les cancans disent qu’il doit s’agir d’une moumoune désoeuvrée, d’une tapette qui s’ignore ou à la rigueur d’une femme qui s’ennuie.

J’horticole jour et nuit, ajoute une lampe solaire ici, verse un peu d’eau là et bichonne autant 35 pots à fleurs que mon compte bancaire. Jean Marc, le chambreur no 9, fait jouer Senior météo et Moustique sur sa radio-cassette pour l’ambiance. Le dortoir no 27 a des allures d’aventures et de serre tropicale.

À la mi-février, au plus fort de l’hiver, c’est dimanche d’allégresse. Alléluia! Au réveil frisquet, 23 pousses d’un tendre vert tout mignon émergent des pots. Il y a 12 retardataires.

- Tabarnak Jean Marc met la zizique! Betôt ça va être la jungle icitte-dans! - Hein… quoi? … yé qu’elle heure là câlisse? - Yé presque 7 heures… ça pousse mon homme! … ça pousse! - Té malade toé! … cé congé aujourd’hui! … ya- tu moyen de dormir icitte! - Oups … s’cuse-moé man …

Bon bein! Dorénavant je me ferai discret et garderai pour moi les plaisirs de la botanique. Ainsi que les peines. À la fin février sept, n’écloront pas parmi les retardataires. Quoi faire comme obsèques à des bulbes mort-nés? Est-ce qu’on « enterre » une plante déjà en pot? Oh! doute, quand tu nous tiens!

Passent les jours et passent les semaines ................................................................. Vienne la nuit sonne l’heure Les jours s’en vont je demeure (Guillaume Apollinaire)

…………............... horticulteur (DeCléricy)

À suivre : La serre de tous les espoirs.

DeCléricy
J’en appelle à vous ô Muses Où tant ma vie passe et s’use Qu’encore et toujours j’aime Mes soeurs Galère et Bohème
KA Kamata Regular ·
On entends pas parler beaucoup de Laforge 2, contrairement à La Grande, Caniapiscau où les activités des travailleurs se ressemblent étrangement... tu as trouvé un bon passe-temps là! Toujours très humoristique tes récits...🙂😎😉
Vivre et laisser vivre...
FL Flatron Regular ·
Je viens de découvrir vos récits. Soyez certain que je conserver votre "nick" afin de poursuivre vos histoires. Que de bonheur de vous lire. Poursuivez, ne lâchez surtout pas.

Merci infiniment pour ces beaux textes.

Flatron de Longueuil (ignorante de sa latitude et de sa longitude)
LO Loveafrica Regular ·
bonjour ! merci pour ce récit plein d'humour ! 😏
"on ne connait bien que les choses que l'on apprivoise" St Ex
DO Dorval Regular ·
Très beau récit Québécois! Très authentique! Merci!
Votre fortune cookie aujourd'hui: Don’t worry about the world coming to at end. It is already tomorrow in Australia
DO Dolma Globetrotter ·
Comme d'hab' ! Un plaisir de lecture...

Quand je pense que je viens de lire un bouquin provocateur bien entendu sur la non-lecture ! Il faudrait donc passer à côté de tes textes ou simplement les survoler ? Quel dommage se serait de ne pas alors profiter de ton talent d'écriture !

Dans la serre elles vont bien naitre tes fleurs ? Comme la naissance est un voyage j'attends donc avec impatience les tribulations des fleurs-voyageuses au pays du grand froid 🙂.

A bientôt...

Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
PO Poudrerie ·
Un beau récit..je figure très bien lepaysage. Ayant vécu au 55 ème parallèle.
DO Dolma Globetrotter ·
20 janvier-19 mars = 2 mois.

J'ignore en combien de temps poussent les glaïeuls, je n'y connais rien en pousse de fleurs, mais se pourrait-il mon cher poète-horticulteur (horticulteur, why not ? manquait plus que ça 😛 !) que tu sois maintenant en mesure de nous raconter la suite de tes aventures rocambolesques dans "la serre de tous les espoirs" ?

Notre espoir à nous, amateurs inconditionnels de tes mots (et les autres lecteurs accessoirement), est de te lire : 1) parce que l'hiver s'éternise, qu'on en a marre et que rire nous fera le plus grand bien 2) parce que nous aimerions connaitre la fin de cette belle et palpitante histoire entre un inventeur de rêves et ses fleurs du bout du monde.

A bientôt, ici et ailleurs 🙂...

Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
DE DeCléricy Veteran ·
La serre de tous les espoirs.

Fin mars dans le dortoir no 27. La jungle est en place et mesure trente centimètres en hauteur. Le dortoir est divisé en deux clans, les Verts, dont je suis le président, le fidèle Jean Marc plus 6 autres convaincus. Nous avons la majorité. L’autre clan se nomme les Hargneux, une trouvaille de Jean Marc. Sont sept donc minoritaires. Le dernier du club dé ceuses qui sont contre a quasiment dressé le drapeau blanc et songe à virer capot. Jean Marc, électricien et syndicaliste, joue le maraudeur et lui susurre des paroles les soirs, dans le salon communautaire : laisse parler ton cœur, frère camarade!

- Arrête de l’agacer Jean Marc! Yé assez grand pour décider tout seul.

- Tut tut tut… Marcel si on fait rien, tantôt on s’ra à égalité ou bedon minoritaire.

- Comment çà?

- Gérard m’a dit qu’y s’en va pour de bon la semaine prochaine. Lui pis sa Gertrude, ça va pas pantoute. Faque Gérard parti, on é yinque sept. Si l’nouveau c’t’un Nargneux pis que l’autre vire pas capot on é faites mon homme. Fini les glaïeuls icitte dans! Pus d’vardure pantoute mon homme!

- Cibouère Jean Marc! Cé toé qui d’vrait être président dé Verts! En tout cas, t’aurais mon vote pis ceuses des 28 glaïeuls!

- Laisse faire la présidence Marcel! Occupe-toé dé glaïeuls! Pis r’garde moé bein aller avec lé Zargneux!

Cette petite victoire sur l’ambiance générale n’a toutefois pas fait taire les Hargneux qui commencent à trouver encombrant mes 28 protégés. Une première plainte est déposée au bureau de l’administration du chantier, suivie d’une seconde deux jours plus tard. Mon chien est mort! Faut faire quèque chose pi ça presse!

Cé la que m’est venu l’idée d’une serre. Quétchose de pas trop grand, à l’extérieur, juste sous la fenêtre de ma chambre. Comme ça j’aurai à l’œil ma progéniture.

Ce qui fut fait fut fit : environ trois mètres de long sur un de large, bâti de bois, rouleaux de pellicule plastique servant à enrober les sandwichs, quatre ampoules chauffantes. Pellicules et ampoules « empruntées » aux cuisines du campement. Jean Marc fit le nécessaire pour l’alimentation électrique. Vint la soirée du grand dérangement. Dorénavant, vingt-huit pots de glaïeuls devront affronter le dewors pis l’frette!

Oh la la! J’en ai pratiquement pas dormi. D’heure en heure j’allai vérifier la température d’la serre. Pis la journée d’après, pis les nuitées d’ensuite itou! J’sais pas si ça vous est déjà arrivé mais… r’garder pousser des glaïeuls dans la toundra en plein hiver cé long longtemps!

Anyway! …passèrent les heures, les jours puis les semaines… je demeurai horticulteur harctique.

- Pis? Ca pousse hein mon homme!

- Mets-en qu’ça pousse Jean Marc! Mais la, ya comme un problème.

- Un problème? … Encore lé Zargneux?

- Non! Lé glaïeuls! J’ai pas faite la serre assez haute tabarnak!

Effectivement. Trop basse elle était ma serre. Si bien que chaque sommet des tiges, près d’un mètre, pliait l’échine contre la pellicule à sandwich. On aurait dit dix-neuf crosses papales! Bein oui toé chose! En avril trois s’en sont allés au paradis des fleurs pis six autres en mai. Aille! Des fleurs qui meurent en mai… Cé d’une tristesse j’vous jure!

Fallait que j’bouge pis vite sinon tout l’troupeau y passe. J’ai fait dix-neuf trous dans la pellicule, façonné un long cône transparent pour chacune des tiges. Pareil comme autant de chapeaux de sorcières genre, scotchés sur le toit d’la serre. Deux soirées d’artisanat.

Au début juin, assis dans les soirées fraiches de Fontange au travers dé mouches noires, une bière tiède à la main, z’auriez du voir l’allure d’la patente que Jean Marc et moi appelions pompeusement « notre serre ». Un truc à mi-chemin entre un bricolage de maternelle et un gros hérisson rescapé de Tchernobyl. Une grosse citrouille irradiée coiffée de dix-neuf chapeaux éclairés de l’intérieur par les ampoules chauffantes orangées. M’étonnerais pas qu’encore aujourd’hui la CIA analyse toujours les photos de la « chose » prises par satellite-espion et l’enregistrement d’une conversation entre deux copains sous les aurores boréales :

- Ouais bein Marcel, j’pense qu’on a gagné mon homme!

- Mets-en! Ya d’quoi être fier! Même si on en a perdu une dizaine.

- Comment ça une dizaine? Bonyeu! De quoi tu parles?

- Bein… des glaieuls! Pas toé?

- Meuh non! J’te parle dé Zargneux!

DeCléricy
J’en appelle à vous ô Muses Où tant ma vie passe et s’use Qu’encore et toujours j’aime Mes soeurs Galère et Bohème
MA Mamina64 Veteran ·
Yesssss !!!!

Depuis deux ans j'y pensais à tes glaïeuls.... Faut jamais oublier que tu as des fans !!! Je viens de planter en pleine face de rire ! c'est full hot ! je capote ! Gros bec !

Mamina
La liberté, c'est un cadeau qu'on se fait à soi-même - (L.Gauthier)

mon blog : http://lesvoyagesdemamina.blogspot.com/
DO Dolma Globetrotter ·
Et alors ? Et alors ? Faut combien de jours, de mois, que dis-je, d'années pour savoir si les glaieuls finiront au paradis des fleurs ou en bouquet-cadeau ?

Allez, un petit effort, raconte-nous vite la suite avant que tes neurones ne soient engourdis par ton froid pays, l'hiver s'en vient, l'hiver s'en vient..

Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
LI LiseDenise Globetrotter ·
Mon mari et moi sommes pliés en deux tellement nous rions, comme cela fait du bien!

Yves (mon mari) est un autre 'sauté', il veut faire pousser des radis cet hiver dans le grenier, avec des ampoules LED pour ne pas alerter la Gendarmerie.

Merci pour ce récit et tous les autres...j'ai particulièrement apprécié celui du poulet en Indonésie.

Similar discussions

You might also like