| Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Audentes · 17 March 2014 à 18:09 · 68 photos 105 messages · 16 participants · 16 931 affichages | | | | À: Audentes · 22 March 2014 à 15:19 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 21 de 105 · Page 2 de 6 · 2 200 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Finalement la foudre n'est pas tombée cet après-midi là...
Ah, je suis rassurée... On aura donc la suite du récit ! | | | À: Audentes · 22 March 2014 à 20:23 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 22 de 105 · Page 2 de 6 · 2 177 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Je n'ai qu'un mot à dire : BRAVO.....
Pour l'exploit physique mais aussi, et surtout, pour ce magnifique récit...tu devrais en faire un livre !!
Bonne continuation. | | | À: Audentes · 23 March 2014 à 17:00 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 23 de 105 · Page 2 de 6 · 2 151 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Bonjour Benji ! les conditions étaient plus que spartiates !! marcher en ayant faim et mal dormi.... pas terrible ! je dormais sous ma tente mais je faisais au moins un bon repas le soir ce qui me permettait d'avoir aussi, des contacts. J'ai toujours su que le premier arrivé = premier servi, donc je partais à l'aube, sans bruit... (pas de queue aux sanitaires à l'arrivée)... Un peu de bruine au départ de Capanelle un ciel menaçant en arrivant à Usciolu, Prati et Manganu ; un sol détrempé à Petra Piana, mais jamais une averse ! je n'ai donc pas testé les dalles pentues et glissantes. Je suis partie 5 jours avant vous. j'ai juste eu à traverser des névés glacés le matin en partant de Pietra Piana et se transformant en soupe (pas plus rassurant) l'après midi. Vous auriez dû, pour les campements, vous arrêter dans les bergeries (par exemple Asinao) l'accueil y est excellent m'a t-on dit, reste à vérifier les tarifs... si c'est à refaire... J'attends le prochain épisode pour refaire l'aventure mentalement !! merci d'avance... | | | À: RoyalEvasion · 23 March 2014 à 19:46 · Modifié le 23 Mar 2014 à 21:21 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 24 de 105 · Page 2 de 6 · 2 120 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Comme quoi, à cinq jours prêts, on se seraient croisés aux refuges ! Ceci étant dit, je n'avais pas ton courage pour les levers à la première lumière... Merci pour tes encouragements à continuer mon récit, en tout cas !
les conditions étaient plus que spartiates !! marcher en ayant faim et mal dormi.... pas terrible !
Deux réponses, tout de même, pour aborder une question qui me passionne pas mal.
Déjà, tout est relatif. Selon qu'on le compare à une randonnée dominicale par grand bleu dans le bocage normand ou à une marche forcée à travers le Népal en carburant aux nouilles instantanées, le GR20 tel que je le décris dans ces premières pages apparait soit comme une expédition engagée, soit comme une belle tranche de rigolade. Le fait est que pour nous, la gifle a sonné longtemps à nos oreilles !
Ensuite, si on veut bien admettre que les conditions de notre randonnée étaient raisonnablement spartiates, c'est-à-dire plutôt rustiques malgré tout, il y a à mon sens trois raisons qui l'expliquent.
1) La nature du projet. La marche en autonomie ou semi-autonomie, associée au bivouac, reste une activité à part en ce qui me concerne. Elle signe une volonté de s'affranchir de temps à autre, non pas de tout confort, mais de celui dont on peut se passer sans pour autant rentrer dans la survie... Randonner avec tout son appareillage électronique et les panneaux solaires pour le recharger se fait, mais je le comprends assez mal, un peu comme j'ai du mal à cerner le projet de ces personnes qui vont à la plage mais cherchent à se protéger par tous les moyens du sable, du vent, du soleil et de la marée montante.
2) La marche légère. Loin d'être simplement un moyen de marcher plus loin, plus vite et plus agréablement (ce qui n'est déjà pas mal en soit), il s'agit d'un principe auquel je suis attaché, car il oblige à la réflexion. Chaque objet emporté doit être absolument indispensable, compter parmi les plus légers de sa catégorie et remplir plusieurs usages. Dans notre cas, il devait être aussi bon marché. Par exemple, mon chèche pouvait servir de protection contre le soleil, de bonnet contre le froid, de vêtement, de manique pour me saisir de la popote brulante (le manche était trop lourd), de serviette de toilette ou encore de filtre à eau... Il s'agit donc d'un concept qui mêle pragmatisme et philosophie et que je trouve très stimulant. Ceux que ça intéresse peuvent aller faire un tour sur www.randonner-leger.org/
3) Les imperfections de nos checklists et de notre entraînement, enfin. Sans entrer dans le détail, ce sont des éléments qui jouent dans la perception des aléas du voyage et donc dans la manière de les relater. Nul doute que cette nuit à Usciolu, l'une des pires de ma vie, n'aurait pas ému pour deux sous certains des auteurs dont j'ai lu les récits de voyage ! | | | À: Domi84 · 24 March 2014 à 18:23 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 25 de 105 · Page 2 de 6 · 2 075 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Nouvelle journée, nouvelle étape...
Jeudi 27 juin, Usciolu-Prati
Après un petit-déjeuner pris à la hâte, nous reprenons la route afin de nous réchauffer au plus vite. Je me fouette mentalement pour avancer, un peu honteux au souvenir de mes émois de la nuit passée. Camille a mal dormi elle aussi et doute de notre capacité à mener le périple à son terme. Notre belle assurance des débuts a pris froid et le doute, sournoisement, s’est installé. Si nous n’y prenons pas garde, il peut nous miner complètement et nous arrêter en plein élan plus surement que ne le ferait la fatigue ou une blessure. Guillaume, quant à lui, doit avoir du sang viking dans ses veines de breton car il avance la tête haute et sans émettre une plainte. Marchant à quelques mètres devant nous, il prend le rôle du guide et c’est à lui que revient la tâche de repérer les balises du chemin. Je me contente d’avancer, la tête complètement vide, en guettant les moments où sa tête surgit derrière un rocher pour m’élancer à sa suite. La beauté terrible de la marche réside peut-être dans son honnêteté : impossible de se soustraire aux obstacles du parcours à moins de jeter l’éponge. Comme aimait à le rappeler le même Théodore Monod : « on ne triche pas avec les kilomètres, il faudra les avaler intégralement. »
Petit à petit, la répétition du mouvement distille son opium. Marcheurs, pagayeurs, cyclo-voyageurs et surfeurs connaissent bien cette hypnose qui s’empare de l’esprit et le dissocie d’un corps qui semble fonctionner en pilote automatique. Puisque mes jambes avancent toutes seules, j’en profite pour essayer de trouver les raisons qui m’ont poussé à vouloir réaliser ce trek. Quand on passe entre 5 et 8 heures par jour à marcher, on a le temps de se demander pourquoi. Au fil des kilomètres, des éléments de réponse se profilent comme des mirages. Peu à peu, je comprends que l‘immobilité m’effraie. J'éprouve une trouille déraisonnable devant ces existences cloisonnées, ces vies occupées à travailler pour rembourser les crédits et à s’endetter pour s’évader du travail, tout en essayant de se convaincre que les trimestres accumulés finiront bien par aboutir à une retraite méritée. J’ai vu trop de jeunes et de moins jeunes fauchés en plein élan par l’accident ou la maladie pour pouvoir tracer des plans sur la comète et parier sur l’avenir. Travailler dans un hôpital, ça tue le procrastinateur qui sommeille en vous. Comme les cyniques grecs et les moines errants du bouddhisme, j’aspire à me réapproprier le temps présent afin d’en presser le jus, de me repaître de cette essence vitale qui habite les plaisirs simples. A l’école du vagabondage, la lenteur et l’effort sont une philosophie qui permet d’entrevoir ce qui a du sens et de reconnaître les fausses pistes qu’on nous présente trop souvent comme des voies d’accès au bonheur.
Au fur et à mesure que la journée s’avance, la brûlure du soleil se fait lancinante. Les frissons de la nuit passée sont déjà bien loins et je n’aspire plus qu’à une chose : m’étendre à l’ombre et boire un litre d’eau fraiche. Au lieu de ça, j’avance mollement sur un tapis de pierres incandescentes en prenant garde à ne pas vider trop vite mon camelbak. Le silence se fait peu à peu, seulement rompu par le bruit de nos pas et de nos respirations. Notre file indienne s’étire imperceptiblement, comme si chacun reconnaissait aux autres le droit de se retrancher dans une solitude nécessaire. En traversant de grands espaces desquels l’homme semble absent, la nature se voit personnifiée par ceux qui se remettent à son bon vouloir. Je comprends sans peine pourquoi les Hommes ont peuplé leurs sous-bois de créatures fantastiques, des korrigans de la lande celte aux kamis des forêts nippones. Il existe des géographies si tourmentées, des pays si impressionnants, que les croire habitées d’êtres surnaturels est une affaire de logique.
Pour désigner un col, les corses parlent de bocca. Le terme est bien choisi tant ces gueules béantes dans les parois semblent se repaître des humains qui s’y engagent en les engloutissant un à un. Nous franchissons ainsi les cols de Laparo et de Rapari, cheminant toujours un peu plus loin en suivant les méandres du sentier. Au terme d’une énième ascension, l’horizon se dégage subitement. Le refuge de Prati trône sur un plateau perché à 1800m d’altitude. Au loin, la vue se perd dans une forêt d’éperons rocheux piquetés de neige, qui virent à l’incarnat à mesure que le soir s’avance. Après mes ablutions sous le filet d’eau froide de la source, je m’assois sur l’herbe et m’abîme dans la contemplation de ce tableau vivant. La brume remonte doucement de la vallée contre le flanc de la montagne, portée par des courants ascendants. Quand le soleil a finalement disparu derrière les cimes, je pars me coucher sans bruit, comme si le spectacle offert imposait un silence de messe. Image attachée: | | | À: Audentes · 24 March 2014 à 21:23 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 26 de 105 · Page 2 de 6 · 2 036 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
On ferme les yeux... et on s'y voit ! | | | À: Audentes · 24 March 2014 à 21:25 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 27 de 105 · Page 2 de 6 · 2 034 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Et il y en a qui pensent que marcher... c'est juste mettre un pied devant l'autre. | | | À: Audentes · 24 March 2014 à 22:05 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 28 de 105 · Page 2 de 6 · 2 021 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
"Il existe des géographies si tourmentées, des pays si impressionnants, que les croire habitées d’êtres surnaturels est une affaire de logique. " yesss,  2 jours d'attente?? | | | À: Smartdogs · 24 March 2014 à 22:54 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 29 de 105 · Page 2 de 6 · 2 008 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
On ferme les yeux... et on s'y voit ! 
Faudra que tu expliques comment tu fais.... | | | À: Audentes · 24 March 2014 à 23:26 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 30 de 105 · Page 2 de 6 · 1 997 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Les paysages étaient ils au moins beaux ? | | | À: Audentes · 24 March 2014 à 23:47 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 31 de 105 · Page 2 de 6 · 1 994 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Je n'ai pas pu m'empêcher de retourner sur mes photos pour te suivre à la trace et revivre des moments forts... - en partant de Conca, la première brèche - sur le Monte incudine, super panorama - promesse de refuge, mais Usciolu se fait désirer - j'ai mérité le ciel ! - Prati et son tour d'horizon... Images attachées: | | | À: Audentes · 25 March 2014 à 10:36 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 32 de 105 · Page 2 de 6 · 1 962 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Dis, Benjamin, as-tu, à un moment ou à un autre, aimé être là où tu étais et aimé faire ce que tu faisais  ? Non non je ne me moque pas, je m'inquiète juste pour ta santé physique et mentale sur ce GR20 qui semble n'être à ce point que souffrance  !
Je plaisante (quoique...), ton récit palpitant, ton écriture magnifique et tes réflexions entre sagesse et inconscience (si si parfois) montrent qu'il n'est pas toujours facile d'aller au bout de ses choix...
J'ai hâte de mettre encore mes pas dans les tiens (en lecture, c'est parfait pour moi)  .
Dolma | | | À: Dolma · 25 March 2014 à 23:27 · Modifié le 26 Mar 2014 à 7:37 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 33 de 105 · Page 2 de 6 · 1 922 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Les paysages étaient ils au moins beaux ?
Dis, Benjamin, as-tu, à un moment ou à un autre, aimé être là où tu étais et aimé faire ce que tu faisais ?
Et bien, vous n'y allez pas avec le dos de la cuillère, mes cochons ! Bien sûr que j'ai aimé ce que je faisais, même après une longue journée à en baver dans la caillasse... c'est tout le paradoxe du trail : il vous rend la vie impossible et on en redemande... Il y a de tout, sur la piste : des moments de joie précieux, fugaces (patience, vous en aurez...), des révélations, parfois, et aussi beaucoup de petits désagréments que la fatigue vous rend moins facile à supporter que d'ordinaire.
Bien sûr, une fois qu'on est rentré à la maison et qu'on y repense tranquillement au coin du feu, les moments difficiles nous apparaissent bien moins terribles qu'au moment de les vivre. Moi, j'ai repris mes notes avec candeur et j'ai refait mon voyage en pensée, bien décidé à vous le livrer tel quel. Peut-être que mon écriture maladroite ne relate pas avec autant de clarté que je le voudrais tous les bénéfices du GR, cependant. Attendez, encore quelques étapes avant de vous décider !
Je trouve géniale l'idée de royal evasion de poster ses photos du trail : je retrouve les lieux par lesquels je suis passé. En plus, ça cadre bien avec mon idée de départ : vous raconter mon histoire et qu'on puisse échanger, que chacun y aille de son anecdote...
Je vous poste deux journées de marche d'un coup, bande de veinards, pour vous consoler un peu !
Vendredi 28 juin, Prati-Vizzavona
Réveil au-dessus des nuages au bivouac de Prati. Les cumulus viennent laper les limites de l’aire de campement comme le ressac d’une mer mystérieuse et donnent l’impression de se trouver sur une île. Le lever du soleil est d’une pureté qui laisse coi. Alors qu’il s’extirpe peu à peu de sa couche, les rochers alentours s’embrasent et irradient en réponse une douce lumière orangée. L’air se réchauffe comme à regret et l’astre divin, dans un dernier effort, s’élance dans le ciel sur son char de feu.
Une fois prêts, nous repartons battre les chemins, déterminés à doubler une étape pour arriver à Vizzavona avec un jour d’avance. Sagement alignés, nous cheminons à flanc de montagne. Au loin, les nuages s’accrochent aux pics enneigés et s’effilochent comme de la ouate. Comme souvent en quittant les refuges, j’ouvre la marche, suivi de Camille et de Guillaume. Grisé par cette sensation de puissance et de liberté qui m’envahit le matin, j’avance sans même m’en rendre compte. Au bout de quelques kilomètres, nous laissons derrière nous les crêtes stériles pour redescendre dans la vallée. Là, à l’abri des courants violents qui soufflent en altitude, le printemps explose dans des senteurs de jardins de Provence et d’humus, tandis qu’un ruisseau invisible chante tranquillement dans les bosquets. Entouré par une nature restée sauvage, sans autre inquiétude que de boucler l’étape avant la nuit, chacun peut s’échapper dans ses pensées. Ici, le rêveur n’est pas un sous-doué végétant près de la fenêtre et à qui on jette des craies pour le ramener à la réalité. Dans ces contrées, avoir la tête dans les nuages est une seconde nature et l’on peut sans culpabilité donner carte blanche à une partie de son encéphale menacée d’atrophie par la vie trop sage dont on nous vante les mérites dès le collège. Ces journées rythmées par la marche, la contemplation et l’écriture sont placées sous le signe de la simplicité, de l’évidence. Richesse, honneurs et situation confortable ne constituent plus des ambitions valables. Pour se mettre au diapason de cette expérience, il faut s’accorder sur la partition d’Epicure et tirer sa satisfaction des « plaisirs simples et nécessaires » : manger, boire, dormir... Libéré du carcan social qui fustige la modestie de telles aspirations, l’homme accède enfin à un monde par-delà le monde. Elimé au papier de verre de l’effort, il n’a qu’une obligation : puiser en lui les ressources nécessaires à son déplacement.
Le chemin poursuit sa trajectoire par monts et par vaux, les forêts alternant avec les arêtes rocheuses dans un cycle immuable. Malgré la fatigue et la pluie qui s’est remise à tomber, nous ne nous arrêtons pas à Capanelle et poursuivons comme prévu jusque Vizzavona. Un peu avant d’y arriver, nous dépassons un panneau marquant symboliquement la frontière entre les moitiés Sud et Nord du GR20. Le plus long est encore devant nous mais l’entrée symbolique dans la seconde partie de notre périple nous met un peu de baume au cœur. Encapuchonnés comme des moines mendiants, nous dégringolons jusqu’au gîte avec une motivation qui prend l’eau. Il devient urgent de marquer une courte pause dans notre odyssée pour lécher les blessures qu’elle nous a infligées et nous préparer à ce Nord qui ne se laissera pas marcher dessus aussi facilement.
IV Solitudes fertiles
Samedi 29 juin, Vizzavona-Bergeries de Porteto
Vizzavona, petit village de fond de vallée encerclé par les sapins, donne l’impression d’avoir été déserté après une catastrophe. Un ancien hôtel particulier ouvert aux quatre vents, témoin de jours meilleurs, achève de tomber en ruine dans l’indifférence générale. Même les colonies de vacances n’ont pas eu le cœur d’investir les lieux. Devant un café miteux, quelques routiers corses aux visages burinés sont attablés en silence, comme s’ils attendaient que leur pinte de bière lance un sujet de conversation. Les bâtiments lépreux du bourg se serrent autour de la gare, miraculeusement rescapée de cette bérézina grâce à l’emplacement stratégique de ce hameau à mi-parcours du célèbre chemin. Certains randonneurs partis de Conca et croisés au gré des étapes en profitent pour décamper, laissant à d’autres le soin de finir le Trek, à court de temps ou de motivation.
De notre côté, nous partons en stop jusqu’à Vivario, où nous attend un colis de ravitaillement. Rater les heures d’ouverture du bureau de poste signerait la fin de notre raid : notre billet retour étant déjà pris, impossible d’attendre le lundi suivant pour repartir. A dix euros l’assiette de ravioli dans les refuges, nos économies ne s’en relèveraient pas. Une fois la précieuse cargaison récupérée, notre trio fait face à un dilemme. Refroidis par la fraîcheur des nuits corses, Camille et moi insistons pour pousser jusqu’à Corte afin d’y dégotter un sac de couchage plus épais, comme nous l’a conseillé un randonneur. Cette digression n’a pas les faveurs de Guillaume, qui dort en sous-vêtements dans un duvet aussi chaud que le nôtre et considère d’un œil amusé nos caprices d’enfants gâtés. Il a toutes les caractéristiques de ces celtes qui peuplaient autrefois l’ Armorique : tignasse blonde et regard océanique, il sait se montrer aussi têtu que dur à la tâche. Le genre de personnage qui inspira à Tolkien la robustesse des nains de son Seigneur des Anneaux. Premiers éclats de voix, premières engueulades sur le bord d’une départementale déserte flanquée de conifères dédaigneux. Malheureusement pour lui, Guillaume fait les frais d’une règle d’or : dans un groupe de trois, l’opinion minoritaire a toujours tort. Un homme s’arrête pour nous prendre en stop. Les yeux écarquillés, je reconnais un des chauffeurs providentiels qui nous ont amené d’ Ajaccio à Conca il y a quelques jours. La Corse est petite ! Alourdis de nos treize kilos de victuailles, nous atteignons donc Corte, ville de trek où les magasins de randonnées sont au coude à coude pour vendre leur matériel d’expédition. Déambulant devant les vitrines, je détaille, rêveur, des duvets aux prix prohibitifs, avant de trouver mon bonheur dans une échoppe bon marché dont le propriétaire bedonnant vend aussi des cannes à pêches et des souvenirs. Les affaires reprennent ! Avant de partir, je parviens à convaincre mes deux compagnons des vertus d’un vrai repas dans un restaurant du centre-ville. Mes arguments, portant à la fois sur la conservation de nos forces physiques et de notre santé mentale font mouche, et nous nous octroyons tous trois un déjeuner de rois. Repus et rassurés, nous repartons en train à Vizzavona, pour reprendre la piste où nous l’avions laissée.
Hésitation sur le quai de la gare. Pas franchement enthousiastes à l’idée de passer une nouvelle nuit dans cette bourgade fantôme, nous envisageons de reprendre la route malgré le jour qui décline déjà. Espiègle, la carte nous aguiche avec la mention d’une bergerie à quelques kilomètres de là. En marchant bien, nous devrions pouvoir l’atteindre sans avoir à allumer nos frontales. Malgré ses indications parfois fantaisistes, nous décidons de faire confiance à notre topo IGN et repartons dans la forêt. Sur le sentier que nul n’arpente à cette heure, je retrouve avec une joie sourde cette « solitude douce, fertile » célébrée par Tesson. Malgré des toponymes prometteurs – comme ce Cirque de la Solitude dont on parle tant -, il est rare de marcher seul sur le GR durant la belle saison. Le chemin charrie des flots de randonneurs qui s’entassent dans les refuges le soir venu. Loin des veillées passées entre voyageurs à écouter un vieil ermite râblé évoquer ses souvenirs, ces chalets de parc d’attraction n’ont rien de l’image romantique que je m’en étais faite. Gardiens patibulaires, nourriture hors de prix et brouhaha permanent me font parfois regretter de ne pas avoir choisi un itinéraire plus secret. Il était temps de prendre mes distances avec ces gîtes officiels pour ne pas céder à l’aigreur des espoirs déçus, la pire des plaies du voyageur.
Entre chien et loup, nous nous engageons dans un ravin creusé par un puissant torrent. Nous grimpons le long du sentier boisé qui longe l’eau vive, les oreilles bourdonnant de cette musique des premiers temps. Parfois, je crois entendre une cloche tintinnabuler dans le lointain, adoucie par l’écho de la forêt. Soudain, dans une trouée de feuillage, la fumée rectiligne d’une cheminée apparait, comme la prière d’une âme vagabonde s’élevant vers le ciel. Aimantés par ce signe, nous cravachons en dérapant sur des racines traitresses qui jaillissent du sol comme autant de mains décharnées dans un film d’épouvante. Au sommet du tertre, nous tombons face à face avec un âne aux pattes entravées dont la cloche carillonne joyeusement quand il hoche la tête pour nous saluer. Son maître, un homme trapu et jovial, apparaît presqu’aussitôt et s’avance vers nous, un chien de berger a sa suite. Cet exilé volontaire m’explique sobrement venir ici de temps à autre, avec son chien et son âne, pour goûter un peu à la montagne et à la solitude. Parce qu’il doit déceler en nous les mêmes aspirations, il nous accueille à bras ouverts et nous propose immédiatement de planter la tente dans le pré adjacent.
Quelques cabanes en ruines posées sur un pâturage secret, un muret qui s’écroule doucement et une petite maison de pierres ronde : voilà ce que notre carte désigne fièrement comme les Bergeries de Porteto. La dernière brebis à avoir connu les lieux n’est probablement plus de ce monde depuis longtemps mais la perspective d’un bivouac au calme me console vite de ne pas pouvoir ajouter de fromage à notre menu. L’obscurité tombe comme un drap sur la vallée, tandis que les pentes enneigées du Monte d’Oro s’emmitouflent dans les brumes. Alors que nous prenons notre repas dans l’herbe, je médite tranquillement, tourné vers la cabane de notre hôte. Sur sa porte entrebâillée, les lueurs vacillantes d’un feu dansent tranquillement, phare rassurant dans la nuit. J’aime à imaginer cet anachorète d’altitude assis près du foyer, son chien à ses pieds, perdu dans la lecture d’un livre à la couverture élimée. J’envie un peu ces hommes qui fuient les villes et qui trouvent leur bonheur dans une vie qui « n’est faite que de verbes d’action », comme disait Tesson. Lassé par une société où la quête de soi est un argument avancé avec beaucoup de sérieux par des publicitaires pour vendre des voitures, le wanderer avide d’essentiel attrape son couteau et ses carnets et s’en va quérir dans la verte ce que la compagnie des hommes ne pouvaient lui apporter. A l’image de Démocrite, de Tesson ou du corse serein qui règne sur cette vallée, je pressens vaguement qu’un jour il me faudra moi aussi tirer quelques mois de cabane au milieu des forêts. Sous ses poutres mal équarries, je disposerai une hache pour fendre le bois, un poêle pour l’y jeter, une brassée de saines lectures et une caisse du meilleur single malt que je pourrais trouver. Entre cet intérieur et le paysage qui s’offrira à ma fenêtre, ce sera bien le diable si je ne deviens pas tout à fait cinglé ou écrivain. Les deux, avec de la chance. Ragaillardi à l’idée que la figure de l’ermite ait survécu au XXIème siècle, je rejoins mes deux comparses déjà blottis dans leurs sacs de couchage et me laisse bercer par la rumeur diffuse du torrent en contrebas. En fermant les yeux, j’ai l’impression d’entendre mon sang sourdre dans mes artères. Images attachées: | | | À: Audentes · 26 March 2014 à 16:42 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 34 de 105 · Page 2 de 6 · 1 884 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Salut ! Je comprends Dolma, à un moment ton récit laissait planer un doute... 2 d'un coup : Royal !!! je suis sur la piste avec toi... Prati/Vizzavona j'en aurais été incapable (on ne peut pas être et avoir été !  ) 11h30 tout de même... mais, 24 ans !
Et puis, dans mon cas, j'étais suivie visuellement par les autres qui étaient sensés donner l'alerte si je n'étais pas au campement le soir... Etant seule, on en avait convenu au cas où !! et il est vrai que j'étais fort contente d'être saluée à mon arrivée... par un geste, une exclamation et qq fois nous nous tapions la bière ensemble ! Je partais toujours la première, aussi pour être certaine que j'aurais toujours qq un derrière.. car la plupart me doublaient durant les premières heures souvent en me demandant si tout allait bien (c'est comme ça que j'ai eu les quelques photos...) Après mon saut à la Charlie Chaplin... La bière était la première chose que je demandais, à mon arrivée... je trouvais que je l'avais bien méritée !!! ainsi après, j'appréciais la douche froide (la lessive quand le temps le permettait) et le repos avant repas où il était bon de mettre les doigts de pieds en éventail avant de passer à table !! Communiquer avec les autres me paraissait, à ce moment, essentiel !! contrairement à toi, je n'ai aucun mauvais souvenir de gardien de refuge... en dehors d'Asinao... Je pense comme toi, des E Capanelle, Vergio, Ascu où les touristes débarquent en voiture, vont faire un tour à la journée et repartent comme ils sont venus... Sans intérêt ! trop bruyants souvent... et cherchant le confort... comme à la maison... ça m'a fait rire ! 1- levé de soleil à I Paliri 2- à Asiano 3- à Prati 4- à Capanelle 5- à Petra Piana, le camp est encore endormi... en dessous... 6- et mon saut de bonheur... de l'avoir fait... à l'arrivée !!! Images attachées: | | | À: RoyalEvasion · 26 March 2014 à 17:03 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 35 de 105 · Page 2 de 6 · 1 873 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Quand le lis tous les récits et vois les photos du GR20, je me rends compte que - sauf les paysages et la dureté de la rando - ça a bien changé en quelques années ! Surtout niveau refuges qui sont devenus de véritables petits gîtes (pas toujours accueillants côté humain et hygiène) et aussi pour le nombre de personnes qui sont sur ce sentier (on dit 25 000 par an !). Et les 60% qui abandonnent : souvent faute de temps pour une journée de repos sur le sentier (il faut toujours faire vite maintenant !) ou faute de bonne préparation (physique et poids du sac). | | | À: Audentes · 26 March 2014 à 17:52 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 36 de 105 · Page 2 de 6 · 1 858 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
salut Benjamin, alors là moi je dirais, mais c'est qu'un avis de lecteur, prend ton temps et amuse toi avec l'écriture et les mots, ils sont là pour dire ton rapport au monde (ce que tu fais très bien), pas pour te prendre la tête; à chacun son univers, tesson c'est tesson et toi c'est toi. au plaisir de lire la suite, bonne continuation à toi | | | À: Pachyderme · 26 March 2014 à 19:40 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 37 de 105 · Page 2 de 6 · 1 826 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Tesson, plus jeune, il était fêlé. A 40 ans, il a pris de la bouteille | | | À: RoyalEvasion · 26 March 2014 à 20:21 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 38 de 105 · Page 2 de 6 · 1 820 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Tu pourrais peut-être nous raconter la fin de son GR 20 à la place d' Audentes, aussi ? | | | À: Chnoupi · 26 March 2014 à 20:30 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 39 de 105 · Page 2 de 6 · 1 816 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
ba je ne connais pas Tesson, mais le Benjamin il a l'air de bien aimer les gens dans ce qu'il ecrit faudrait pas qu'il s'exile dans une cabane on sait pas ou pour pleurer sur sa condition humaine | | | À: Chnoupi · 26 March 2014 à 21:26 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 40 de 105 · Page 2 de 6 · 1 802 affichages · Partager (An English translation of this post is being prepared. Check back later.)
Tesson, plus jeune, il était fêlé. A 40 ans, il a pris de la bouteille 
Ah joli... t'as vraiment de l'humour, toi...quand tu ne mords pas   | Carnets similaires sur la Corse: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires All rights reserved © 2026 MyAtlas Group | 4 416 visiteurs en ligne depuis une heure! |