Premier jour (8 septembre 2016) suite
Capuliyoc → Playa Rosalina
Un agréable chemin, relativement large, me conduit en flanc de coteau au bout de 500 m au Col de Capuliyoc (2945 m) au km 11,5 où j’arrive à 09h30. Col est ici un terme impropre, car on ne passe pas d'une vallée à une autre, mais d'une contre-vallée (celle de Cachora) au versant Est du canyon de l'Apurimac.

(canyon de l'Apurimac en amont de Capuliyoc)
Là est installé un mirador, et c’est légitime car s’offrent d'ici de belles vues plongeantes sur le canyon de l'Apurimac. Saisissantes. Cela sera le cas durant toute cette première journée. Le trek se justifie rien que pour cette journée.
Apurimac, c’est littéralement "le dieu qui murmure", une terminologie associée à un oracle. A l’époque inca, le rio Apurimac était aussi appelé Capac Mayu, c’est-à-dire "le grand fleuve". Depuis sa source aux environs du célèbre canyon de la Colca, ce cours d’eau creuse d’impressionnantes gorges, jusqu’à 3 000 m. La pratique péruvienne est de changer le nom du cours d’eau chaque fois qu’il s’unit à un cours d’eau de puissance similaire. Ainsi, après 731 km, l’Apurimac devient Ene en rencontrant le rio Mantaro, puis Tambo en s’unissant au Rio Perené, puis Ucayali en s’unissant au Rio Urubamba. A ce titre, c’est l'un des principaux affluents de l'Amazone. Depuis sa source au Misti, l’Apurimac aura parcouru 1 070 km jusqu’à son confluent avec l’Urubamba.
Sous l’abri se reposent à l’ombre 2-3 brésiliens de retour de Choquequirao, avec leur guide et un muletier. Les vues sur le canyon de l'Apurimac et la Cordillère Vilcabamba sont magnifiques. Face à nous, la Quebrada de Cotacoca. Le guide m'indique où se situe Choquequirao, loin en aval du Rio Apurimac, sur le versant opposé. Précisément sur la crête juste en-dessous du sommet qui émerge des nuages. Je lui fais confiance mais je ne distingue rien à l’œil nu. Au cas où, je fais quelques photos de la zone indiquée en zoomant au maximum. A contrôler ce soir, car avec la lumière ambiante, je ne vois rien sur l'écran de l’appareil photo.

(canyon de l'Apurimac en aval de Capulyoc)
Pour le moment, j'admire ce panorama très large, à peu près à 300°, avec en vedette le Rio Apurimac que l'on aperçoit par endroits tel un mince ruban argenté. Quelques sommets enneigés, les Nevado Padreyoc (5771 m) et Wayna Cachora, mais on remarque surtout un relief très prononcé, avec évidemment le canyon creusé par le Rio Apurimac, mais aussi des quebradas sur les versants opposés. Moins de dénivelé que le canyon du Maranon lorsque je l’ai traversé en voiture, mais des vues beaucoup plus spectaculaires.
A ce niveau de Rio Apurimac, les versants sont assez pelés (en cette saison tout du moins, car c’est très verdoyant pendant la saison des pluies), réduits généralement à de l’herbe sèche, quelques arbustes (souvent secs), des cactus... Par contre, en direction de Choquequirao, le versant opposé est totalement verdoyant, une belle illustration de l'effet de foehn.
Contempler ce panorama, c'est aussi pour moi l'occasion d'appréhender ce qui m'attend pour l'après-midi, à savoir la montée vers Santa Rosa, étape où coucher avant Choquequirao. C'est ce pourquoi je me suis préparé physiquement en réalisant quelques balades au cours de mon voyage (trek du Quilotoa en sens montant, Chutes de Gocta en sens montant aussi, Laguna 64). Mais, hormis peut-être la montée vers le Quilotoa (Equateur), ils n’étaient que des amuses-bouches en regard de défi qui m’attend. Voir ces versants abrupts qu'il faudra descendre puis monter est déjà une épreuve psychologique. Mieux vaut le savoir avant.
Dans l'immédiat, il me faut déjà descendre vers le fond du canyon, quelque 1 500 m de dénivelé négatif ! A titre de comparaison, le trek du Chemin de l'Inca commence gentiment le premier jour par des alternances de montée et descente pour un total de 640 m de dénivelé positif et 490 m de dénivelé négatif. Le trek de Choquequirao se poursuit par un étroit sentier très pentu zigzagant dans une pente abrupte : 14 zigzags ont compté des trekkeurs lors de leur remontée, au retour de Choquequirao. Certains en parlent comme "le zigzag de la mort". Moins physique à la descente, mais il faut rester vigilant pour ne pas risquer un incident. Une entorse serait évidemment malvenue...

(descente depuis le col de Capuliyoc)
Dès le premier segment en descente, je ressens une douleur vive au genou gauche. Gasp, je n'avais pas eu le moindre souci lors de mes randonnées préparatoires. Si j'ai aussi mal que dans la descente du Col du Torrent (Val d'Hérens en Valais, Suisse), lors d'une balade effectuée il y a 1 mois à titre d'entraînement physique, il me faudra renoncer et remonter vers Cachora. En dépit de ma préparation physique, c'est le moment de vérité. Je poursuis prudemment, à un rythme mesuré, veillant à ne pas trébucher ni à glisser. Vitesse modérée dans cette descente car très pentue, chemin avec petits cailloux instables, et le précipice au bord du sentier.
Plus bas, une dizaines de marcheurs en file indienne montent vers moi. Quand je les croise, j’ai la surprise d’y découvrir des personnes relativement âgées, soixantaine avancée, voire plus. A priori, hispanisant, semblant péruviens. Puis une jeune suissesse de Fribourg, réconfortée quand je lui indique que le col est proche.
Heureusement pour moi, ma douleur au genou gauche passe en moins d’une 1/2 h pour ne plus jamais me gêner : mystérieux décidément.
Vers 10h00, je retrouve mes compagnons de trek en pause sous un abri. Sans doute était-ce le mirador de Cocamasana (2320 m). Cocamasana signifierait en quechua "le lieu où se sèche la feuille de coca". Pour ma part, je n'ai pas tant besoin de me reposer, ni de coca, mais je fais étape pour photographier le paysage depuis ce mirador. Debout sur le petit muret séparant du vide, ce qui fait frémir Ana, la jeune catalane. Pendant ma session photos, mes compagnons reprennent leur route, encore un temps de retard pour moi.

(Quebrada de Cotacoca, avec les sommets du Kiswar, Nevado Padreyoc (5771 m), et Wayna Cachora)
La suite se fait sur un chemin en pente légère. Je croise une femme sur un cheval (à moins que cela ne soit une mule de selle) conduit par un arriero. Plus loin, une femme en solo, mais sans sac-à-dos, accompagnant sans doute la femme à cheval. J’imaginais que le groupe de trekkeurs en agence allait me rattraper, allégés qu’ils sont par le portage, mais ce n’est pas encore le cas. Cela prouve que mon rythme de marche est correct... en descente 😉. Il en sera autrement quand cela montera...
10h48 : passage en corniche, à flanc de falaise, mais ne présentant pas la moindre difficulté, il faut juste rester sur le chemin.

11h00 : Chiquisca est en vue, mais il y a encore une bonne distance et quelque 200 m de dénivelé négatif. Maintenant, je distingue bien Choquequirao.
11h09-11h15 Traversée d'un bosquet de eriotheca vargasii, connus localement comme des "arbres de coton" en raison des fibres capillaires obtenues à partir de fruits. Ses branches sont couvertes d'épiphytes, principalement tillandsias et quelques broméliacées.

Prise en photo de quelques cactus, dont cactus tuna décoratif avec ses « pétales ». Peut-être aussi un rare Corryocactus squarrosus en fleur (couleur rouge). Par endroit, un agave d’Amérique dresse sa hampe florale 5 à 10 m au-dessus du sol. C’est vraiment impressionnant, surtout quand on sait que cette hampe est la fin fugitive de cette plante grasse, un ultime effort pour engendrer une descendance. Quelques mois plus tard, l’agave meurt d’épuisement. De ce qu’il me semble, c’est déjà le cas en cette saison et cette hampe est toute sèche.
Bientôt, je retrouve le jeune couple franco-catalan, en pause sous un abri sous roche, et s'alimentant. Alors que nous conversions arrive un jeune trekkeur : cet argentin de 26 ans de Buenos Aires s’appelle Emmanuel, et randonne en solo comme moi, mais avec équipement pour le couchage. La petitesse de son sac-à-dos m’impressionne. Le temps d’une courte conversation, il repart d’un bon pas, et je ne tarde pas à le suivre.
Le sentier longe une plantation de canne à sucre, et quelques minutes plus tard, peu après midi, j’arrive au km 19 à Chiquisca / Chikiska (1870 m), un campement situé sur une terrasse naturelle 3 km après Cocamasana.

(oasis de Chiquisca, l'étape suivante, Playa Rosalina, étant 400 m plus bas au bord de l'Apurimac au niveau de l'éboulement grisé)
Constitué de quelques baraques, de sanitaires en dur, et d’un campement, Chiquisca est un havre délicieux car s’y trouvent quelques arbres et y passe un léger courant d’air. Ce campement est classiquement utilisé en jour 1 par les trekkeurs partis tardivement de Cuzco, ainsi qu’en jour 2 ou 3 en revenant de Choquequirao. J'y retrouve l’argentin Emmanuel et le couple de jeunes américains qui s’alimentent. Hankey s’agenouille aux pieds de sa compagne pour lui masser les jambes, car elle a visiblement souffert de la descente.
Constatant que j’ai déjà bu près de 2 l d’eau, à titre d’information, je demande à la vendeuse du baraquement s’il est possible de boire l’eau de la fontaine : "No problemo, ma uso sus pastillas". Ce n’est donc pas là que je vais renouveler ma provision d’eau, mais pas de souci, car il me reste encore 4 l. Le temps de me rafraîchir la tête et les bras sous le robinet d’eau (bien fraîche), je suis le premier du groupe à repartir.
Avant l’approche finale du rio Apurimac, le sentier descend (12h44) une centaine de mètres en zigzag dans la pente, car au-delà une falaise empêche de poursuivre en flanc de montagne. Les 2 jeunes américains me rattrapent et je les laisse passer bien volontiers. Ana et Xavier m’avaient indiqué que Hankey avançait très fort et que sa compagne avait à cœur de le suivre de près. De fait, ils gambadent tels des cabris dans cette pente abrupte. Ce qui est étonnant, c’est que Hankey, qui a déjà réalisé ce trek de Choquequirao, nous a annoncé des temps de marche assez exagérés si je me réfère aux comptes-rendus lus sur le web.
Pour ma part, je descends prudemment, ayant le souci d’éviter une entorse et de préserver mes articulations, tout particulièrement le genou gauche qui s’était manifesté en début de matinée. Sur le versant opposé, le chemin monte en zigzag jusqu’à un petit bosquet verdoyant, sans doute Santa Rosa Baja.

Au-dessus, la pente est très raide, l'étape suivante Marampata n’apparaissant pas car sur un replat.
Plus je descends vers le fond du canyon, plus la température monte. Une vraie fournaise, sans le moindre arbre pour s’abriter du soleil. Heureusement, une bonne brise atténue la sensation de chaleur. A 13h25, j’arrive au bord du rio Apurimac à Playa Rosalina.
S'exposer à l'Etranger lointain amène à mieux connaître et comprendre sa propre Culture.