Une variante de la voyageuse illuminée de Pondy...
La voyageuse mystique
Bien-sûr, elle va en Inde.
Elle ne part qu'avec un vol sec car elle compte sur la providence, sur les heureux hasards qui n'en sont pas, pour pourvoir à la suite de son voyage. Elle se targue d'être sans crainte, en riant des réticences de son entourage. Ce qui ne l'empêche pas de réciter intérieurement des mantras en attendant fébrilement son tour dans l'agence de voyage, priant pour que la conseillère trouve une place sur le vol de son choix. Pendant que la recherche se fait, elle tripote même discrètement son mala. Les perles sont un peu sérrées, après trois tours autour du poignet, mais elle endure la contrainte avec la certitude que c'est de nature à favoriser l'entreprise. Elle se défend d'être supersticieuse mais reste très attentive aux numéros du siège qui lui est attribué, dont la valeur, rapportée aux cartes du tarot, est significative. Il ne faudrait pas que le voyage démarre avec un mauvais augure!
Quand elle ressort de l'agence avec son billet, elle se sent victorieuse comme si elle avait terrassé un démon, un de ces rakshasa de la mythologie hindoue. Invincible, rayonnante, elle court s'acheter une tablette de chocolat pour fêter ça.
Elle affirme qu'elle ne sait pas si elle reviendra. Intimement persuadée que ce voyage va lui apprendre à se détacher des contingences matérielles, elle a anticipé le mouvement en éparpillant ses affaires aux quatre vents chez des amis. Chaîne stéréo à Paris, plaque à gaz à Toulouse, bouquins à Bordeaux, et fringues à Marseille... Ceux qui suggèrent que c'est un peu radical ne lui semblent pas dignes d'être écoutés. Elle a la conviction profonde que ce voyage va transformer sa vie de façon spectaculaire et primordiale et que ces mauvaises langues ne sont que des mous et des froussards.
C'est la première fois qu'elle prend l'avion. Galvanisée à l'idée de se rapprocher du ciel, elle est penchée sur son hublot avec dévotion. L'avion n'a pourtant toujours pas quitté le tarmac. Bien sûr, elle ne porte pas de montre. Et comme elle n'a pas l'habitude, elle ne s'apperçoit même pas que l'heure du vol est déjà largement dépassée. Elle regarde les mécaniciens emporter l'aile comme si c'était une vérification technique ordinaire et ne s'inquiète de rien, bardée de patience. Attendre est quelque chose qu'elle sait si bien faire... Et elle en attend, des choses! Des révélations, des miracles, pour la plupart. Mais aussi, de façons plus terrestre, quoiqu'il serait très difficile de le lui faire admettre, l'Homme de sa vie. Pour l'instant, elle s'en soucie comme d'une guigne et elle attend surtout une rencontre avec son gourou. Elle ignore où il se trouve, où il enseigne, et comment elle le reconnaîtra mais elle ne doute pas de pouvoir faire confiance à des signes sur le chemin, qui la conduiront jusqu'à lui. Peut-être même qu'il viendra lui-même la chercher, parce qu'il est clairvoyant... En attendant, elle est déjà partie à mille pieds, elle ne peut plus revenir en arrière. Elle sort un gros volume de son sac, qu'elle pose sur sa tablette avec un regard extatique. Son voisin ne peut pas voir s'il s'agit de Satprem, Swami Sivananda ou « Autobiographie d'un yogi » car l'ouvrage est enveloppé d'une couverture neutre.
Elle lit avec une telle concentration qu'elle remarque à peine que l'aile est revenue et que les passagers n'ont pas l'air soulagés pour autant.
Après quelques heures de vols, et la première escale, les yeux rougis par la fatigue, elle pose enfin son livre ... elle se met à rêver à Bombay. Elle imagine la pauvreté, la crasse, la chaleur, la pollution, le désordre, la cacophonie de la ville, qu' une femme de sa connaissance, ayant travaillé dans les mouroirs de Calcutta, lui a décrit. Ce doit être un peu pareil à Bombay. Elle se représente avec une certaine jubilation le dénuement de la chambre bon marché qu'elle espère bien y trouver. Comme si la présence des rats et des cafards étaient le gage d'une ascèse respectable, c'est investie de leur présence, qu'elle imagine sa chambre.
De fait, lorsque l'avion se pose pour sa deuxième escale, et qu'on annonce aux passagers qu'en raison d'un incident technique, l'avion est confiné au sol et qu'ils seront hébergés dans un hôtel 5 étoiles, elle en est presque paniquée. Tant de luxe lui semble inconfortable... comment faire l'ascète, dans ces conditions? Encore plus, quand, lors du repas gargantuesque qui rassemble les voyageurs francophones, un grand beau jeune baroudeur qui est en train de charmer toute la table avec le récit de ses aventures sud-américaines, la gratifie d'un sourire donjuanesque.
Ses excercices de respiration pranayama, pour se débarasser de l'emprise du mental, lui ont laissé la tête tellement légère, qu'elle ne réfléchit pas trop et sans résistance, elle tombe dans le piège...
Elle ne demandait pourtant pas grand chose. Là, tout est si démesuré, si luxueux, et si facile. Comme un jackpot au casino mais sans avoir joué.
A Bombay, après quelques jours de ferveur, à goûter le contraste, et à accuser le choc de cette nouvelle culture, elle décide de partir à la découverte de l'Inde rurale. Elle quitte donc le dortoir enfumé où s'entassent les fumeurs de ganja et de haschich dont elle trouve les conversations limitées et s'engouffre dans un bus en direction des montagnes.
Bien-sûr, elle va à Rishikesh.
Elle plane plus haut que les sommets, tout est merveilleux. Elle se sent aussi spirituelle que le saddhu qui vient lui mendier un tchaï, et qui l'appelle « didi » (soeur). Elle reste des heures dans sa chambre spartiate à l'ashram à écrire des pensées remarquables dont la teneur substantifique ne doit pas être perdue... Et suit les cours de yoga en espérant s'y distinguer par l'ardeur de sa pratique mais c'est surtout son parfum au patchouli que l'on remarque.
Si l'instructeur est si froid, si le maître de l'ashram est si vénal, si le brahmachari qu'elle croise un soir est si incapable de résister à l'appel de la chair, si le seul autre pensionnaire de l'ashram de nationalité française, qui, depuis le début de la semaine, essaye d'accaparer son attention, est si violent quand elle repousse ses avances; elle trouve refuge dans l'austérité de sa chambre, brassant son mental pour en extraire le plus saint...
Elle est déconfite, mais elle n'a pas encore renoncé.
Bien-sûr, elle va à voir Amma.
Le trajet en train jusqu'au Kerala, est long mais feutré, entre rizières, palmiers et océan. A l'ashram de Vallikavu, une construction hideusement moderne, si la discipline laisse si peu de place à la providence, si l'argent régit le séjour, si les adeptes ocidentaux semblent être aux commandes, instillant un doute sur l'authenticité du phénomène... elle trouve néanmoins refuge dans les bras d'Amma. C'est un voyage intergalactique, une douce chute dans un trou noir. C'est une sensation si ancienne qu'elle n'arrive pas à déterminer ce qui se passe, pourquoi elle en ressort la larme à l'oeil et un peu tremblante. Il y a longtemps, en fait, ... que sa mère ne l'a pas serré dans ses bras, simplement!.
Elle est désenchantée, et son coeur se balance dans les virages, dans le bus du retour mais elle a une âpre certitude: Elle a attendu un maître à l'extérieur, alors que son maître, c'est elle-même.
Tout ceci n'était qu'une mise à l'épreuve pour la faire sortir de sa gangue... maintenant, c'est promis, elle écoutera davantage ses intuitions.
Penaude et radieuse d'avoir compris son destin, elle s'offre un pélerinage.
Bien-sûr, ce sera celui d'Amarnath.
Dans les montagnes du Cachemire, se trouve une grotte où se dresse le lingam de Shiva. L'histoire est longue et elle ne la connaît pas, mais c'est un lieu sacré. C'est là qu'elle doit se recueillir et faire le point. Marcher pendant trois jours, parmi la foule des pélerins, lui permettra de mesurer sa foi.
Comme elle n'a rien prévu, elle se gèle à dormir à la belle étoile à 3000 mètres dans les nuages; elle n'a qu'une pomme et quelques biscuits à manger et comme elle n'aime pas le thé, il n'y a vraiment rien qui puisse la réchauffer. Surtout pas la tournure alarmiste de ses réflexions qui ressemblent à s'y méprendre à du découragement. Ou à du désespoir. Elle attribue ce vertige existentiel à l'altitude mais sa conscience lui dicte de ne surtout pas abandonner: certains vont pieds nus, les sannyasins sont totalement nus et s'adonnent à diverses mortifications. Et il y a même des culs-de-jatte. Le mérite qu'elle pourra en retirer, avec une telle concurrence, semble perdu d'avance mais il y va de son honneur spirituel : elle doit aller au bout!
A l'arrivée, la foule des croyants est telle qu'il y en a pour des heures et des heures d'attente avant de pouvoir pénétrer dans la grotte. Elle est si fourbue qu'elle ne peut pas résister quand une grosse matronne lui subtilise, à la faveur d'une bousculade, son bâton de pèlerin. A bout de nerfs, elle se met à pleurer. Un militaire, pris de compassion, lui indique le passage libre destiné exclusivement à la descente des pélerins, une fois sortis de la grotte. Les fidèles y sont nettement moins enthousiastes, moins préssés et fanatiques qu'à l'aller. Enfin, un miracle! Elle remonte donc à contresens pour rejoindre la bouche béante de la caverne. On lui demande d'ôter ses chaussures. Elle se sent enfin à l'égal des plus fervents d'entre les pélerins et le coeur léger, sautille vers le sommet.
Dans la grotte, suprême faveur, un saddhu l'invite à s'asseoir sur son tapi, lui offre une pomme. Elle ignore à quoi lui est dûe une telle attention, c'est sans doute le miracle qui continue?! Mais au bout d'un moment, une fois dégrisée de la chance qu'elle a, il lui faut reconnaître qu'elle s'ennuie fermement. Finalement, la vie à méditer dans une grotte, ça ne doit pas être pour elle. Elle a bien trop froid aux pieds! Elle commence sérieusement à regretter ses chaussures...
Mais comme elle est têtue, elle reste quand même un peu plus longtemps. Et c'est là qu'elle voit sa piété récompensée: une idée lui vient...
Et si elle allait au Népal?
...
La voyageuse mystique ne renonce jamais. Le sort lui vient toujours en aide sous diverses formes, y compris les embûches. Elle en retire souvent une leçon positive en s'imaginant qu'elle progresse sur la voie. Mais jamais elle n'admettra que ses vues ésotériques l'empêchent d'avoir les pieds sur terre... Il faudra attendre quelques années avec qu'elle ne s'asagisse car chez elle, faire des expériences et acquérir de la maturité ne sont pas synchronisés. Eventuellement, elle traversera bien des pays avant de revenir lire ces lignes, où elle se reconnaîtra fatalement, partagée entre sourire et désarroi..
"Nous, on a le temps
Vous, vous avez l'heure"
dixit un chamelier dans le désert...