Françoise Gilot est une personnalité très attachante. Elle a écrit (en collaboration avec Carlton Lake) un livre fascinant sur cette période de sa vie : "Vivre avec Picasso"
Il y a des vies minuscules, à la syntaxe approximative, à la plastique fabriquée, projetées pour un quart d'heure de gloire sur le devant de la scène... des imposteurs érigés en icônes modernes que l'on voudrait nous voir aduler.
Et il y a des destins réellement exceptionnels, des vies étroitement enlacées à l'histoire... qui ont contribué à l'écrire, à la montrer.
Dans cet ouvrage, biographie intelligente, à l'écriture subtile, Françoise Gilot relate les années passées auprès de Picasso.
Le livre s'ouvre sur leur rencontre en mai 1943... elle avait 21 ans, il en avait 40 de plus... et se referme dix ans plus tard sur un chapitre au titre mélancolique et lucide
:"De mes solitudes je viens, à ma solitude je retourne"...A la différence de certaines autres compagnes de Picasso, sa vie à elle ne se résumera pas à n'avoir été que cela. La personnalité écrasante et violente de Picasso ne la rejettera pas dans l'ombre après leur séparation.
Lorsqu'elle le quitte à 32 ans, sa longue carrière de peintre débutée à 17 ans est devant elle.
Elle a croisé Matisse, Eluard, Apollinaire, Chaplin, Gertrude Stein, André Breton... d'autres... qu'elle humanise en les racontant dans un quotidien, en ne les sacralisant pas.
Durant ces années de vie commune, elle a été la muse du peintre, son modèle... et aura deux enfants avec lui. Et s'il lui a appris beaucoup, Picasso sollicitait aussi, fréquemment, son avis, son regard...
Témoin privilégiée, elle décrit minutieusement le peintre à l'ouvrage, et c'est fascinant. Frustrant aussi de ne pas avoir sous les yeux les œuvres dont elle raconte la genèse, peintures, lithographies, sculptures... afin de les voir enfin au lieu de les regarder sans rien y comprendre, de les redécouvrir d'un œil vierge, de se planter devant débarrassé de ses repères familiers bien inutiles pour appréhender cet univers dans lequel l'artiste les chamboule complètement.
Compagne des moments insouciants et des moments plus difficiles... elle entrouvre leur vie sans aucune impudeur.
Elle explique l'artiste à l'œuvre, ses doutes, ses certitudes, cette force incroyable qui l'anime...
"Pour moi, peindre un tableau c'est engager une action dramatique au cours de laquelle la réalité se trouve déchirée. Ce drame l'emporte sur toute autre considération. L'action plastique n'est que secondaire. (...) Ce qui compte, c'est le drame de l'acte lui-même, le moment où l'univers s'échappe pour rencontrer sa propre destruction.
Ce qui m'intéresse, c'est d'établir ce qu'on pourrait appeler des rapports de grand écart, rapports très inattendus entre les choses dont je veux parler. Dans cette difficulté il y a un intérêt, et dans cet intérêt, il y a une tension qui, pour moi, est bien plus importante que l'équilibre stable de l'harmonie, qui ne m'intéresse pas du tout.La réalité doit être transpercée dans tous les sens du mot. (...) Je veux attirer l'esprit vers une direction à laquelle il n'est pas habitué, et le réveiller. Je veux dévoiler au spectateur quelque chose qu'il ne peut découvrir sans moi. (...)Mon but est de mettre les choses en mouvement, de provoquer ce mouvement par des tensions contradictoires, des forces contraires."
"La peinture n'est jamais de la prose, c'est de la poésie, elle est écrite en vers avec des rimes plastiques"
400 pages... délicate parenthèse, pour se mettre un peu en marge de l'absurdité du monde.
Vivre avec Picasso de Françoise Gilot et Carlton Lake, 10/18
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