Je reviens sur un sujet soulevé précédemment, l’ascèse, même si probablement la remarque avait pour but unique de se moquer. Mais elle soulève une vraie question sur l’esprit du voyage à vélo, que les non pratiquants ne peuvent appréhender. Je reviens sur cette question pour montrer qu’en
France on peut aussi ressentir des sensations multiples très fortes, et qu’il n’est pas nécessaire de partir loin de tout pour se sentir à l’écoute du monde dans une démarche « ascétique ».
En effet, la remarque qui m’a été faite sur l’ascèse avait pris pour exemple de manière restrictive le voyage que j’ai décrit dans ce post, alors que ma réflexion était bien plus globale et abordait l’esprit du voyage à vélo en général. Cependant, il faut s’accoutumer aux « polémistes » de la toile et ne pas s’en offusquer. Mais je le remercie, car dans le cas présent, cela me permet de dire tout le bénéfice sur l’esprit et le corps que j’éprouve à travers le voyage à vélo en
France.
J’avais répondu en abordant certains grands voyages à travers les déserts. Cette réponse est très incomplète et injuste pour la
France, car l'ascèse à vélo en
France en mangeant un gros gâteau aux framboises sur une nappe de chocolat et le lendemain une assiette de charcuterie est une réalité que je peux vivre et j’en assume totalement le terme. Je m’expose aux polémistes fous de VF qui vont me taxer d’ignare, ignorant la signification du mot. Je vais m’expliquer.
La notion d’ascèse recouvre un champ plus vaste que le simple jeûne, elle ambrasse un ensemble de pratiques intellectuelles et physiques qui poussent à l’ouverture sur le monde et sur soi. Oui, l’ouverture sur le monde passe aussi peut-être prioritairement par la tentative de connaissance de soi en préambule.
L’esprit de l’ascèse ne recouvre pas forcément uniquement le domaine religieux, même si toutes les religions l’abordent d’une manière ou d’une autre. Dans notre monde où le développement exponentiel du tourisme nous pose de vraies questions, je dirais même génère des angoisses du fait des contingence dans lesquelles on enferme généralement le voyage, le vélo est un extraordinaire moyen de le vivre différemment, de manière plus apaisée par rapport à ce que nous reprochons à notre mode de vie en matière de pollution et de surconsommation.
Le voyage « classique » souvent exige qu’en un temps imparti et bien contingenté, on essaie de voir le plus de choses possibles, la dictature du chrono, les mouvements browniens en véhicule. On cherche les logements les plus confortables en fonction de sa bourse, ce qui engendre dans certains pays, peut-être même dans tous, une surconsommation en particulier en eau. Par exemple dans une ville comme San Pedro de Atacama, lieu très à la mode pour les occidentaux, le tourisme explose et les infrastructures suivent pour se plier aux exigences de la clientèle, piscine voire golf deviennent presque des incontournables dans le choix de l'hôtel.
Et pour ce faire on récupère les rares ressources en eau des environs au détriment des populations locales. Est-ce que beaucoup se posent cette question en prenant leur douche dans ces coins. Combien se disent je vais me laver avec 5 litres d’eau ? Alors que l’on peut traverser le désert d’Atacama en prenant une douche par semaine voire moins avec très peu d’eau.
Le chrono qui nous « bouffe » la vie, toujours plus en moins de temps, et le confort matériel que l’on a tendance à rechercher en période de voyage, du fait en particulier de la fatigue engendrée, et cela même en
France.
Le voyage à vélo veut s’inscrire résolument dans un autre mode de fonctionnement. La route devient le quotidien et le soleil remplace la montre. Le confort pour le confort n’est pas recherché, et je reconnais que ce n’est pas toujours facile de se plier à cette exigence de sobriété. La tentation de la carte bleue est parfois forte, surtout lorsque on est à l’aise financièrement. Mais alors, on passe à côté de l’esprit de cette tentative de connexion à la nature et avec soi. Cette approche que décrit Pierre Rabhi « Vers la sobriété heureuse ».
Un paradoxe du vélo en
France, sur des routes parfois encombrées avec des automobilistes pas très respectueux des cyclistes, on arrive cependant à faire la connexion avec la nature. Pourquoi ce miracle ?
D’abord, chez le cycliste au long cours, il y a une abnégation face à la difficulté et face au danger. Ensuite, avec l’expérience il arrive à peu près à se prémunir de l‘extrême danger des chauffards (heureusement pas tous les automobilistes, mais on ne meurt qu’une fois !).
Un vélo est un point d’observation idéal dans un déplacement lent. Même dans un grand col des Alpes, où en été les routes sont prisées on connecte assez bien au monde qui nous entoure.
D'abord, du lever du jour jusque vers huit ou neuf heures du matin, il n’y a pas grand monde. Et puis, la lenteur donne cet atout, de laisser tout loisir au curieux de s’imprégner de son environnement. La zone de forêt dans les Alpes monte à peu près jusque vers les 2000 mètres d’altitude, donc durant des heures à faible vitesse dans des côtes raides on se trouve parmi les arbres. Si on a lu des livres comme « La vie secrètes des arbres, ce qu’ils ressentent comment ils communiquent » en les observant, on se remémore ses lectures et on essaie de « rentrer en communication ». Là où le véhicule à moteur passe rapidement, le cycliste a le temps de regarder, de réfléchir, de s’interroger. Et cette démarche s’il a la chance de pouvoir l’adopter durant des semaines, il pourra l’affiner. Il orientera même ses lectures en vue de cette méditation sur la route.
Et puis, le soir même bien fatigué, il va rechercher un coin pour se cacher avec sa tente. Peut-être aura-t-il pris la précaution de remplir une bâche à eau de quelques litres pour se laver à minima. S’il choisit bien, il aura même un filet d’eau courante à proximité de son lieu d’arrêt. Il s’y aspergera sans utiliser de savon. Il cherchera la pollution minimale, sans oublier cependant que nous sommes un gros virus de la planète.
Et ensuite, il aura toute la nuit pour contempler le ciel, car il aura pris la peine de s’éloigner de toute agglomération et si possible de la route. Certes en
France, il n’aura pas la qualité des vues dégagées des grands déserts d’altitude. Mais déjà de quoi se plonger dans cette immensité de l’univers à la recherche de réponses. Quand je pense que l’on travaille en
France actuellement sur un satellite à l’incroyable mission, qui devrait être mis en service en 2019, mais ces projets prennent toujours un peu de retard, sans doute son lancement sera pour 2020.
Cette mission consistera à mesurer et à localiser l’énergie noire et la matière noire dans l’univers, afin de pouvoir calculer (tenez-vous bien) l’
accélération de l’expansion de l’univers. Seul dehors, face aux étoiles vous avez là aussi le temps de vous remémorer ce que vous avez essayé de comprendre dans des livres comme « la plénitude du vide » de Trinh Xuan Thuan ou « l’univers à portée de main » de Christophe Galfard, disciple de Stephen Hawking.
Et il ne faut pas oublier l’immense apport de l’effort physique intense tout au long de la journée, parfois sous la pluie, parfois sous la canicule, cette dernière bien d’actualité. Durant des heures, on observe son propre corps développer une belle énergie, et on est étonné de voir son adaptation au chaud, au froid, à la pluie ou aux terribles pentes. On se sent faire partie de cet environnement que l’on traverse à un rythme d’escargot, tous les sens en éveil.
La nourriture n’est qu’un aspect de cette démarche, et pas forcément le plus important. Et manger une belle tarte à 9 heures du matin et ensuite pédaler par une forte chaleur durant la journée entière pour gravir le col du Mont Cenis ou de l’Iseran, croyez-moi ce n’est pas se gaver. Le vélo a ses exigences que la marche à pied n’a pas. Tout du moins c’est ce que j’ai constaté sur mon corps. A vélo, le coup de faim, que l’on appelle le coup de fringale, vous cloue généralement sur place avec peu de préavis. A pied, l’effet est beaucoup moins brutal. Après avoir traversé des massifs montagneux comme les Alpes ou les
Pyrénées à pied seul à un bon rythme, je me souviens de journées longues avec très peu de nourriture, mais en m’abreuvant dans les ruisseaux et sources, sans effet véritable sur ma vitesse et ma fatigue. A vélo par contre la sanction est immédiate. Pourquoi ?
Le vélo me fait parfois penser au TGV. Dans une autre vie, les trajets en TGV, portable coupé, représentaient des moments privilégiés de la journée où personne ne me dérangeait. Le voyage à vélo, même si vous êtes plusieurs, lorsque vous roulez vous restez face à vos pensées durant des heures, et cela pendant des semaines ou des mois. L’effet est incroyablement revigorant pour la clarté de l’esprit.
Voilà grâce à la moquerie de la part d’une personne qui ne connaît pas l’esprit du voyage à vélo (je lui pardonne sa moquerie), j’ai pu expliquer pourquoi je parlais d’ascèse en
France, et j’assume le terme, même en mangeant des gros gâteaux et parfois aussi des entrecôtes bien grillées tout en ayant une belle cuisson bleue !
Tous sur nos vélos, désolé pour mon prosélytisme pour le voyage à vélo
Mais je reste ouvert au dialogue et je suis très intéressé par ce que les voyageurs mettent à titre personnel derrière le mot ascèse.
Luc