Le couteau sous la gorge (partie 1)
par Sandra Cerqueira le 17 octobre 2005
Dépôts de bilan, rachats, fusions, délocalisations... Les entreprises de coutellerie de Thiers, à 25 kms de Clermont-Ferrand dans le Puy-de-Dôme, région ancestrale de la coutellerie française, ne fait pas le poids face à la concurrence des entreprises asiatiques. Et les efforts en terme de qualité ou de création ne sont même pas une garantie contre la mort programmée. Alors la ville tente de convertir ce passé industriel en patrimoine et développer depuis quelques mois le tourisme.
« La coutellerie à Thiers, c’est foutu », raconte un chef d’entreprise fabricant de couteaux. Mais alors, quoi ? « Ben moi, j’ai une petite niche, je me fais pas de soucis », se rassure-t-il tout de suite. Il y a cinq siècles, des croisés auvergnats ramenèrent d’Orient l’art de la cémentation, permettant de transformer le fer en acier. Aujourd’hui, Thiers est toujours une ville coutelière, mais les conditions économiques semblent moins reluisantes, la coutellerie est devenue une activité à faible valeur ajoutée. Le salaire moyen d’un ouvrier tournerait autour de 9000 F par mois, ce qui pour l’industrie est faible. Par ailleurs, selon des chiffres INSEE, le bassin de Thiers connaît un niveau de vie inférieur de 20% environ à la moyenne nationale. Au début du XXe siècle, la coutellerie employait jusqu’à 12 000 personnes, des femmes et des enfants, des hommes et des chiens - les rémouleurs utilisaient les bêtes pour se réchauffer dans la bise des fabriques. En 1945, on comptait encore plus de 600 entreprises.

Fin juillet 2002, une petite société de Saint-Rémy-sur-Durolle, à une poignée de kilomètres de Thiers, spécialisée dans la fabrication de couverts de table, a été placée en redressement judiciaire. Une trentaine d’emplois risquent de s’envoler à brève échéance ; dans le bassin, des centaines d’autres sont menacés à moyen terme. « Pour le mois d’août, la charge de travail est en retrait de 82 % par rapport à la même période l’année dernière, lit-on dans le quotidien régional « La Montagne ». L’importation de produits d’Extrême-Orient est à l’origine de cette situation, avec la baisse de la consommation des ménages. » Il reste aujourd’hui près de 200 entreprises dans le coin, une moitié d’entre elles fabriquant des produits finis tandis que l’autre est constituée de sous-traitant ; la coutellerie thiernoise n’emploie plus - en comptant large - qu’à peine 3 000 salariés. Des emplois menacés
Cinq siècles après, la coutellerie retourne en orient. Dans l’arrière-boutique d’un négoce du centre-ville, une paire de mains fouille dans les tiroirs sous un établi. Elles ressurgissent, victorieuses, pinçant des couteaux conditionnés par trois. Sur l’emballage, la marque « Guinel depuis 1851 » tente d’appâter le possible client de « couteaux de poche Napoléon III ». Les mains jettent le paquet sur la table et la voix de Dominique Chambriard, artisan coutelier et membre de la confrérie des couteliers, résonne. « Voici des couteaux que j’ai trouvés dans une grande surface de la région, explique-t-il. Le lieu de fabrication n’est indiqué nulle part ; en revanche, la marque et le nom de la série induisent une production française. Comment voulez-vous que le consommateur imagine un seul instant que ces couteaux sont pakistanais ? » Pas mécontent de son effet, Dominique Chambriard embraie tout de suite : « On critique beaucoup les États-Unis, mais jamais on ne trouvera chez eux de produits sans indication d’origine. Par contre, dans l’Union européenne, le système économique pénalise fortement nos entreprises. On peut aujourd’hui importer tranquillement des produits, par exemple Marcel Durand, sans être obligé de préciser qu’ils sont fabriqués en Chine. C’est devenu normal pour beaucoup de gens : on l’accepte sans moufter. Dès qu’il y a quatre ou cinq opérations différentes pour un produit, on doit délocaliser dans les pays où la main-d’œuvre est moins chère. Je ne crois pas qu’on puisse arrêter le mouvement : bien sûr, tout le monde gueule quand il y a des pertes d’emplois, mais les mêmes qui crient le plus fort continuent de consommer dans la grande distribution qui a donné un coup d’accélérateur à cette concurrence mondiale. Alors, je sais bien que ce n’est pas la coutellerie qui va faire tourner l’Union européenne, mais, tout de même, c’est très dangereux. »

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, le secteur perd une centaine d’emplois par an à Thiers. Et, aux yeux de beaucoup, le mouvement s’accélère encore ces derniers temps. « J’ai pu voir bon nombre de vieilles entreprises familiales se faire racheter par des groupes industriels plus importants » témoigne Brigitte Liabeuf, qui est, depuis treize ans, conservatrice au musée de la Coutellerie. Les réorganisations sont sévères. Les couteliers thiernois ont une longue tradition de concurrence entre eux, ce qui permettait un rapport qualité-prix assez imbattable... Mais, avec l’émergence de nouveaux producteurs de couteaux à l’échelle mondiale, les difficultés se sont multipliées. Michel Bronet, directeur de la CCI, connaît bien le tissu économique du coin et sa santé, et il confirme : « Il y a encore quelques années, au tribunal de commerce, nous étions confrontés au maçon du coin qui avait oublié de verser ses charges, au bistrotier qui avait confondu ses recettes et ses dépenses, mais aujourd’hui, régulièrement, ce sont les chefs de ces petites ou très petites entreprises de la coutellerie qui débarquent devant notre juridiction. Souvent, ce sont des boîtes qui ont cinquante à soixante ans d’existence, voire plus, frappées de plein fouet par la concurrence des produits asiatiques. Je pense à une entreprise qui avait fait tous les investissements nécessaires, mais qui, ayant perdu son plus gros client, parti chez un fournisseur chinois, a été contrainte de déposer le bilan. Puis il y a cette autre entreprise reconvertie de longue date dans le marché des flexibles pour les frigos qui a déposé un plan d’épuration grâce auquel elle va délocaliser une partie des pièces détachées en Inde et commercialiser des produits chinois sous sa marque française. Quand un modèle de couteau dessiné et produit à Thiers commence à se vendre correctement, il est très vite copié et il se retrouve concurrencé par un produit identique fabriqué dans le Sud-Est asiatique. »
Jadis, rentrer dans une fabrique de couteaux, c’était comme rentrer chez Michelin à Clermont-Ferrand : on savait qu’on y resterait toute sa vie, que ses enfants pourraient eux aussi y travailler. « C’était le véritable plein-emploi, on ne s’arrêtait jamais », se remémore un vieil ouvrier à domicile. L’époque est révolue. La plupart des jeunes Thimerais cherchent leur avenir ailleurs, avec plus ou moins de bonheur. Certains, comme Rudy Lalung, vingt et un ans, restent sur le créneau, malgré les conditions salariales peu attirantes - les salariés des entreprises ne peuvent espérer aller bien au-dessus du SMIC. « Passion du couteau depuis tout petit » oblige, il a choisi de faire un CAP dans un centre de formation spécialisé. « Pour moi, l’intérêt, ce n’est pas de rouler sur l’or, détaille-t-il. Je ne veux pas avoir, je veux savoir faire des manches, des lames, choisir les formes, les matières. Cette formation me permet d’apprendre à faire des couteaux de A à Z. » Pour lui, la voie de la coutellerie haut de gamme ou d’art s’ouvre, mais elle est très étroite.
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@+ , Marco .
On aura jamais assez de temps pour tout ce qu'on veut découvrir et comprendre dans nos voyages qu'on se le dise , Amis voyageurs .