Livre "Limonov" de Emmanuel Carrère
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GN
« C’est plus compliqué que ça »

Voilà pour moi une double découverte : Edouard Limonov, le sujet même du livre, et Emmanuel Carrère, son auteur. Et de ces deux découvertes je ne saurais dire laquelle m’a le plus enthousiasmé !

Edouard Savenko, dit « Limonov », est un russe né pauvre dans une ville minable d'Ukraine au début des années 1940, donc en URSS. Ne pouvant se résoudre au destin insignifiant qui semble tout tracé pour lui, il rêve dès son plus jeune âge de gloire et de reconnaissance. Ses armes de départ : un vrai talent pour la poésie et beaucoup de rage. Ce livre retrace l’incroyable parcours de vie de ce poète qui deviendra écrivain, clochard, valet, journaliste, soldat, chef de parti, prisonnier et probablement plus encore car Limonov est toujours vivant. Limonov est un irréductible de la race de ceux qui ne conçoivent pas la soumission et la perte de grandeur de leur pays, quelle que soit l'histoire de celui-ci, même récente. Limonov est brutal, sûr de lui à en être agaçant et farouchement nationaliste. Cela permet-il pour autant de dresser le portrait de ce qu'il serait de bon ton de qualifier en France et en 2012 de fasciste ? « C’est plus compliqué que ça » et c’est bien tout l’intérêt de ce livre qui lève également le voile sur un homme pur, généreux (même si sans empathie), avant tout exigeant avec lui-même, fidèle en amour et surtout à ce qu’il n’a cessé d’être : un homme libre qui préfère tout perdre plutôt que de vendre la moindre part de son âme. Limonov est une sorte de punk bolchevik et Emmanuel Carrère, qui visiblement n'est pas très punk, m'a semblé parfois mal à l'aise de devoir nous parler aussi crûment de certains traits de caractère de son héros, et notamment de sa sexualité. J'ai été moi aussi gêné par quelques unes de ces scènes qui m'ont semblé un peu inutiles, même si elles permettent d'affirmer un certain côté "déglingue" de Limonov. Mais c'est bien là le seul reproche que je puisse faire à ce récit.

En règle générale, j’aime quand les biographies s’en tiennent à leur sujet, c'est-à-dire quand l’auteur ne parle pas de lui. Or, dans celle-ci, Emmanuel Carrère entremêle un peu la vie de Limonov avec la sienne et livre parfois des passages plus personnels qui semblent moins en lien direct avec son héros. Pour autant, cela ne m’a absolument pas dérangé. Bien au contraire même, car ce n'est pas tout à fait une biographie au sens classique du terme et puis parce qu'Emmanuel Carrère a une écriture et une histoire qui me parlent. Si j’ai souvent été étonné par l’emploi qu’il fait de la virgule et qui est très éloigné du mien, j’aime sa prose sans effet de style, mais pourtant délicate et qui laisse poindre beaucoup de sensibilité. J’ai également apprécié les manières détournées qu'il emploie pour nous expliquer les raisons du choix de son sujet : sa mère historienne et académicienne, bien-entendu, mais aussi des motifs moins évidents, telle que la mort de son cousin journaliste, assassiné alors qu'il enquêtait sur les mafias des oligarques russes. Et par-dessus tout, j’ai aimé la façon dont il contextualise cette biographie en exposant des points de vue plus russes et soviétiques que français, et baignant plutôt dans « leurs » époques que dans la nôtre. Ceci n'est pas toujours facile, surtout quand il s'agit d'un contexte historique proche.

Le résultat est à mon sens un livre brillant, passionnant et dont les éclairages me permettent d’entrevoir une histoire (forcément) plus complexe et plus nuancée que celle qui nous est communément livrée à propos du récent passé de l'URSS/Russie et des conflits dans les Balkans. Comme le dit cette expression qu’Emmanuel Carrère n’aime pas trop, mais cite pourtant à plusieurs reprises dans ce livre : « C’est plus compliqué que ça. »
"Old travellers never die, they just smell that way"
CM Cmz Regular ·
Votre message date, mais je suis entièrement d'accord avec vous : "Limonov" fut pour moi une des grandes découvertes de l'année 2015. Sorte de biographie rock 'n roll et une vraie plongée dans l'existence de ces classes créatives qui, tout en étant un produit du régime qui leur a permis de s'instruire et faire partie d'une élite culturelle, sont passés par la case dissidence et exil pour ensuite devoir se positionner dans le paysage de la Russie post-communiste...Des vies intenses et romanesques; des personnages obligés de revoir en permanence leurs stratégies de survie par les tumultes de l'histoire; des parcours intellectuels et idéologiques accidentés qui résistent aux catégories qu'on manie habituellement en Occident... Un vrai régal.
IN Intrankil Regular ·
Je me joins à cet enthousiasme. Ma lecture de ce bouquin remonte à un peu après sa sortie (il a eu le prix Renaudot en 2011) et m'a réconciliée avec le genre biographique avec lequel j'entretiens en général des rapports assez distanciés. Or dans le cas de Limonov, personnage fort en gueule, pour ne pas dire mégalo, et pour le moins controversé, j'ai trouvé le récit-enquête de cette vie, oscillant effectivement entre le rock et le romanesque, passionnant à lire, comme cherchant à opposer une belle résistance au rouleau-compresseur de l'histoire. J'ai aussi aimé l'exercice d'introspection mêlé subtilement à la biographie. Quand il s'agit d'Emmanuel Carrère, en général, je fonce les yeux… grands ouverts. Je crois qu'il avait précédemment déjà publié une biographie, celle de Philip K. Dick. Etant encore moins portée sur la science-fiction que sur les biographies, je n'ai pas lu le bouquin, j'ignore ce qu'il vaut.
De mon temps, une jeune fille ne se peignait pas la figure comme une fille de joie. De mon temps, une jeune fille ne recevait pas de jeunes gens sur la table de la cuisine. De mon temps, une jeune fille n'aurait pas dit à sa grand-mère paternelle d'aller se faire mettre (C. Bretécher)

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