Je suis rentré il y a quelques jours du Chili, après avoir fait en vélo la Carretera Austral de Puerto Montt à Chaitén. Je résume ci-dessous un certain nombre de points essentiels (un peu tels que j'aurais aimé les trouver en préparant mon voyage).
1. Quand partir ?
J'avais prévu de faire ce voyage l'an passé, en partant début décembre. J'ai vite réalisé que la Carretera était très occupée à ce moment de l'année. J'ai donc reporté mon voyage pour cette année 2018. Je suis arrivé à Santiago du Chili le 2 novembre (et j'avais mal calculé mon coup : j'ai oublié le congé de la Toussaint, beaucoup de commerces étaient fermés pour un long week-end).
Contrairement à ce que j'ai pu lire ailleurs, les Chiliens et leurs voisins (en particulier les Brésiliens) parcourent la Carretera (pas forcément à vélo cependant, mais j'en ai rencontré) pendant les vacances d'été. Elles débutent mi-décembre au Chili. Il faut s'attendre à rencontrer plus de monde sur la route, et à des embouteillages pour les hébergements (campings ou hospedaje).
2. Quelle direction choisir par rapport aux vents dominants ? Quel climat en chemin ?
En novembre les vents dominants sont nord-sud (voir www.weatherspark.com). Cela s'est vérifié pour mon voyage, avec des vents dominants venant du nord-ouest; j'ai cependant eu quelques journées avec un fort vent de face.
Pour le climat, début novembre en Patagonie représente plutôt la fin de l'hiver que le printemps, en particulier au sud de Coyhaique. Je me suis arrêté deux fois à cause de fortes pluies continues : une journée à Puyuhuapi, et trois jours à Villa O'Higgins. Dans ce dernier cas, le mauvais temps avait de toute façon eu comme conséquence l'annulation de la traversée en bateau du lac vers l'Argentine. Il faut s'attendre autrement à un climat de type Irlande, avec un peu les quatre saisons dans la même journée. On ne pédale pas en short en novembre (l'équivalent du mois de mai dans l'hémisphère nord) en Patagonie. Par contre il est remarquable qu'il n'y avait presque pas d'insectes en novembre, et ce jusqu'à la première semaine de décembre.
3. Durée à prévoir :
La Carretera fait à-peu-près 1'300 kms de long, dans sa version "bimodale" comme les Chiliens l'appellent. En effet, cette voie a été ouverte il y a une vingtaine d'années, et les constructeurs ont préféré contourner, en utilisant des ferrys, des massifs où la construction d'une route aurait été difficile. La partie cyclable fait un peu moins de 1'200 kms, en grande partie sous forme de "ripio", cest-à-dire une piste recouverte de gravier provenant de galets de rivières. En conséquence de cela, et avec le relief très vallonné, mes moyennes de vitesse (et de distance) ont baissé de 30-40%. J'ai commencé à pédaler le 4 novembre au matin depuis Puerto Montt, et je suis arrivé à Villa O'Higgins le 17 novembre au soir.
4. Hébergement et approvisionnement :
Je ne suis pas un adepte du camping, et je ne campe que quand il n'y a pas d'autre alternative raisonnable. On trouve des hébergements à-peu-près dans toutes les étapes, le plus souvent de type hospedaje (de qualité variable), avec des prix compris entre 12'000 et 15'000 pesos (environ 18-26 €, le petit-déjeuner étant rarement proposé). Ces hébergements étaient pour la plupart vides en novembre, mais les aubergistes m'ont expliqué qu'il y a nettement plus de monde à partir de la mi-décembre (il faut noter que beaucoup de touristes font la Carrettera en bus, voiture ou moto). Après Cochrane les hospedaje se rarifient. J'ai dû camper entre Cochrane et Puerto Yungay, et à la frontière argentine.
L'approvisionnement en eau (en tout cas en novembre) ne pose aucun problème : il y a de très nombreuses sources en chemin. L'approvisionnement en nourriture est plus délicat, au vu de l'éloignement des villages les uns par rapport aux autres. Je n'ai pas eu de problèmes en transportant toujours l'équivalent de quatre repas. On trouve dans chaque village un endroit où se restaurer : c'est quelquefois une maison particulière qui propose des repas (simples), ou l'hôte de l'hospedaje qui propose un plat (tout aussi simple). Dans les agglomérations plus grandes, les hostales proposent souvent une cuisine commune.
5. Les variantes de trajet à partir de Puerto Montt :
- La principale variante est de passer par l'île de Chiloé, pour rejoindre la Carretera à la hauteur de Chaiten, Chili, (ne pas confondre avec ElChaitén, Argentine, qui est la fin réelle de la Patagonie à vélo), depuis le port de Castro ou celui de Quellen. Je n'ai pas utilisé cette variante, mais elle a l'avantage d'amener directement à Chaiten, qui est le vrai début de la Patagonie, en évitant le ferry de Hornopiren.
- En passant par Hornopiren, la continuation de la Route 7 (Carretera austral) suppose l'utilisation d'un ferry jusqu'à Caleta Gonzalo. Il y a deux types de trajet :
*l'un qui accoste à Leptepù, avec relais par10 km de route jusqu'à Fiordo Largo (je n'ai pas emprunté cette variante, mais il semble que ce trajet se fait en bus compris dans le prix du billet jusqu'à Chaiten : je n'ai pas réussi à savoir si ce bus accommode les vélos), avant de reprendre un second ferry jusqu'à Caleta Gonzalo;
*l'autre, plus simple, qui contourne le cap et arrive sans escale à Caleta Gonzalo. Je n'ai pas réussi à savoir comment les deux types de ferrys s'organisent, sauf qu'il s'agit apparemment de deux compagnies distinctes (la compagnie Tranportes Austral,
http://www.taustral.cl/, assurant cette liaison). Dans tous les cas, il est prudent d'aller prendre son billet suffisamment tôt (le guichet ouvrait à 6h30 pour le bateau de 8h), même s'il ne devrait pas y avoir de problème pour embarquer des cyclistes (contrairement aux nombreux véhicules).
- Entre Villa Manihuales et Coyhaique, il y a, environ à mi-chemin, deux variantes : la route 7, qui est en ripio, et une variante asphaltée (et un peu plus longue) qui passe près de Puerto Aysen.
Après Coyhaique, il n'y a pas d'autre variante à la route 7, en dehors des possibilités de visite de localités situées à proximité.
5. Les étapes et le dénivelé :
La distance totale sur route de Puerto Montt à ElChaiten (Argentine) mesurée sur mon ordinateur de vélo est de 1'106 km, avec 19'500 m de dénivelé positif. Le terrain est donc très vallonné (je compte habituellement, et en dehors d'étapes de montagne pures, environ 1% de dénivelé positif : il y a ici presque le double). Le décompte est le suivant (pour les conditions de la route, il s'agit de l'état en novembre 2018) :
- Puerto Montt - Hornopiren : 100 km, environ 1200 m de dénivelé positif, route asphaltée.
- Caleta Gonzalo - Chaiten : 55 km, 1000 m de dénivelé. Ripio et asphalte.
- Chaiten - Santa Lucia : 74 km, 950 m de dénivelé, asphaltée jusqu'à 15 km avant Santa Lucia
- Santa Lucia - Puyuhuapi : 112 km, 1250 m de dénivelé, ripio sur le dernier tiers.
- Puyuhuapi - Villa Amengual : 85 km, 1400 m de dénivelé, ripio jusqu'au croisement pour Puerto Cisnes.
-Villa Amengual - Villa Manihuales : 59 km, 450 m de dénivelé, asphalte.
- Villa Manihuales - Coyhaique 91 km, 1100 m de dénivelé, asphaltée (ou pas dans son entier, si on n'emprunte pas la variante passant prés de Puerto Aysen).
- Coyhaique - Cerro Castillo : 100 km, 1600 m de dénivelé, asphaltée.
- Cerro Castillo - Bahia Murta : 97 km, 1100 m de dénivelé, ripio (pas de hameau tout le long du trajet).
- Bahia Murta - Puerto Bertrand : 91 km, 1600 m de dénivelé, ripio.
- Puerto Bertrand - Cochrane : 48 km, 900 m de dénivelé, ripio.
- Cochrane - croisement routes vers Puerto Yungay et Caleta Tortel : 102 km, 1200 m de dénivelé, ripio. Pas de hameau en chemin.
- Croisement routes vers Puerto Yungay - Villa O'Higgins : 115 km, 2300 m de dénivelé, ripio. Pas de hameau en chemin. Un ferry est obligatoire entre Puerto Yungay et Rio Bravo, avec 3 traversées par jour en été (la première à 10h dans la direction Puerto Yungay-Rio Bravo) et 2 en hiver (
http://www.carretera-austral.net/wordpress/barcazas/puerto-yungay-rio-bravo/ ). Il y a un abri pour cyclistes près de chacune des deux jetées (Puerto Yungay et Rio Bravo), et une cafétéria près de la jetée Puerto Yungay. Il n'y a pas d'autre service autrement dans ces hameaux de quelques maisons.
- Villa O'Higgins -El Chaitén (Argentine) : ce trajet suppose la traversée de deux lacs.
a) Le lac O'Higgins, depuis Villa O'Higgins (ou plus exactement de Bahia Bahamondez, 7 km plus loin) jusqu'à Candelario Mancilla (Chili) La compagnie privée qui organise cette traversée est Robinson Crusoe, (située juste en face de l'hostal ElMosco, à l'entrée de Villa O'Higgins en venant de Puerto Yungay). Il y a en été, et théoriquement, 3 bateaux par semaine (voir
http://www.villaohiggins.com/crossing/border2.htm) . Cependant le voyage peut être annulé de façon imprévisible (ce qui a été mon cas) en cas de mauvais temps sur le lac.
b) Le lac del Desierto, en Argentine. Il y avait deux liaisons par jour, à 11h et à 17h (voir
http://www.villaohiggins.com/crossing/border1.htm), reliant le poste frontière de gendarmerie/douane argentine à la jetée qui se trouve à l'extrémité sud du lac del Desierto, elle-même située à 37 km de Chaitén (ripio tout le long).
c) Les deux lacs sont reliés entre eux par une sorte de chemin de contrebandier de 22 kms de long, particulièrement peu entretenu et mal signalisé dès les premiers mètres de l'entrée en Argentine. Le dénivelé positif est fort (on passe de 250 m à 650 m d'altitude sur les 6 premiers kms; il faut prévoir de passer à gué plusieurs petits torrents de montagne, et le chemin est pour ainsi dire impraticable à vélo dès le poste frontière chilien dépassé. C'est incontestablement le moment le plus dur de la Carretera Australe.
6. Autres considérations générales :
6.1 Transport de vélos dans les bus :
- Au Chili, il ne devrait pas y avoir de problème majeur pour trouver une compagnie qui accepte les vélos dans les bus. Les choses sont plus faciles si le vélo est présenté démonté et dans une housse (autrement certaines compagnies refusent le transport). Il faut prévoir un paiement pour le vélo, qui m'a semblé un peu à la tête du client, variable suivant les compagnies, et ne se payant pas au guichet (les receveurs ne m'ont jamais donné de reçu pour le coût du transport du vélo). Par ailleurs, les bus chiliens peuvent être très confortables : voir
https://www.recorrido.cl/en (la liaison Santiago-Puerto Montt peut se faire en fauteuil couchette et de nuit; attention : il se peut que le bus ne s'arrête dans aucun restaurant pendant le trajet).
- Les choses sont plus compliquées du côté argentin : entre Chaitén et ElCalafate, puis jusqu'à Puerto Natales, la majorité des compagnies ont refusé le vélo, démonté ou pas. J'ai dû attendre plus de 24 h à El Calafate pour un bus acceptant les vélos.
6.2 Achat d'une carte SIM au Chili : la compagnie ayant la meilleure couverture est Entel, mais l'achat d'une carte SIM est complexe si on ne parle pas couramment l'espagnol avec l'ordinateur de la compagnie d'une part, et si on n'a pas de numéro RUT chilien (voir
https://transferwise.com/us/blog/rut-run-meaning-chile). Je me suis fait aider par un ami chilien.
6.3 Finalement, et c'est utile de le savoir, les sites web locaux ne sont pas mis à jour. Il faut donc recouper l'information, en particulier pour les horaires de tranport.
En conclusion, la Carrettera Austral en vélo est un voyage de toute beauté, même si les conditions sont moins faciles que la moyenne. Pour le terminer en apothéose, la remontée en bateau de Puerto Natales à Puerto Montt entre les îles et les fjords chiliens est majestueuse (voir
https://www.navimag.com/en/explore-patagonia-by-ferry-navimag).