Dru, voyage en verticalité délitée
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Voyage en verticalité délitée

Le voyage, par définition, concerne tous les terrains où l'on part à la découverte. C'est là qu'à mon sens les distances induisent un étalon très relatif, loin pas loin, long court. Un voyage de mille kilomètres en avion est court. Une escalade d'un kilomètre sur une paroi très raide est au contraire un voyage long et très dépaysant qui donne la sensation d'être très loin de par la difficulté du retour. Je me propose de vous relater l'un de ces voyages, bien à l'ordre du jour à l'époque du réchauffement planétaire qui nous inquiète tant.

Le réchauffement terrestre semble être reconnu par de nombreux scientifiques, même si certains émettent encore quelques doutes quant à sa réalité . Ce phénomène est particulièrement visible en montagne, par la fonte des glaciers. Outre ce retrait glaciaire en longueur et en épaisseur, une autre action probablement due à la chaleur consiste en l'écroulement d'un certain nombre de parois dans les Alpes. Je pense tout particulièrement à la face ouest des Drus. De grandes plaques gardent leur cohésion grâce à la glace qui tient lieu de ciment. Cette dernière venant à fondre, la gravité reprend ses droits et d'immenses pans de montagne s'écroulent. Cela peut se comparer à un type de permafrost vertical.



Au mois de juillet 1984, avec un camarade, Pierre-Yves nous décidons de nous attaquer à la mythique Directe Américaine aux Drus, flamme de pierre qui a fait rêver de nombreuses générations d'alpinistes et d'amoureux de la montagne. Nous prenons donc le téléphérique des Grands Montets. Premier tronçon, tout est normal, deuxième tronçon, l'aventure va commencer.

A notre arrivée sur la plate-forme terminale, de toute évidence une certaine effervescence règne. En effet, les personnes présentes viennent d'assister à un gros effondrement de rochers dans la face nord du Grand Dru, juste au-dessus de la niche, petit glacier caractéristique situé aux deux tiers de la paroi. Voyant notre attirail de montagne, immédiatement tous nous disent de ne surtout pas aller dans cette direction.

Pierre-Yves toujours poli et placide répond «pas de problème», et nous voilà partis vers le petit collet qui donne accès au glacier permettant de rejoindre le pied de la face ouest, lieu où nous comptons bivouaquer. Il faut longer la base de la face nord, zone qui vient de nous être déconseillée avec la plus vive conviction, et nous n'allons pas tarder à tout comprendre. Le temps de la descente du glacier, très mou et plein de grosses crevasses, nous laisse tout loisir de constater que la purge continue à gros renfort de blocs nombreux et parfois très gros. Arrivés à distance respectable, hors d'atteinte des cailloux, nous prenons conscience que pour rejoindre notre destination, notre chemin va devoir passer au travers de ces grosses gouttes un peu particulières. Étant tous deux de formation scientifique, nous décidons d'observer le phénomène pour essayer d'en tirer une loi. En effet, les grandes giclées de roche suivent-elles une séquence ou bien sont-elles complètement aléatoires? Nous en profitons pour visualiser au mieux l'itinéraire dans la zone du bombardement. Il nous faudrait longer la partie inférieure de la rimaye, en direction d'un petit col donnant accès à la face ouest. Après un temps d'observation dont je ne suis plus en mesure de préciser la durée, force est de constater que nos connaissances en statistiques, probabilités, suites et autres séries, sans parler des intégrales doubles ou triples, ne nous donnent pas le moindre indice sur la prédiction de passage des gros paquets qui croisent notre itinéraire à venir.

Tout long raisonnement s'avérant inutile, nous nous regardons, prenons nos anneaux de corde et partons en courant le plus rapidement possible. En effet, les mathématiques nous disent seulement que le risque statistiquement est inversement proportionnel au temps d'exposition, donc nous y allons de très bon cœur. Pierre-Yves est le premier, je le sers de près, nous rentrons dans la zone de tous les dangers, on n'a pas envie de traîner. Je fixe avec envie le petit collet à partir duquel nous pourrons ralentir. La rimaye (première grosse crevasse qui sépare le rocher du glacier) se rapproche, mais mon camarade semble se diriger vers la lèvre supérieure et non inférieure, alors que la porte salvatrice me semblait plutôt par le bas. Comme il a toujours été le leader lorsque nous grimpons, je me dis qu'il a vu un passage plus rapide ou moins dangereux. Donc nous nous engageons au-dessus de cette fameuse rimaye, un trou béant et sans fond. La pente est raide. La raideur s'accentue et conséquence logique, la vitesse diminue. Puis il nous faut nous arrêter, constatant avec consternation que nous sommes dans une impasse. Constatation encore plus horrible, nous stationnons exactement à l'emplacement où les gros blocs rebondissent avant de sauter par dessus la rimaye. Aïe, aïe, aïe!!! Terreur, nous faisons demi-tour avec l'intention de contourner la crevasse au plus vite.

Dans la précipitation, je tombe et fauche Pierre-Yves au passage, en ayant toutefois le réflexe de ne pas lui planter mes crampons dans les mollets. Nous voilà sur les fesses, l'inclinaison de la pente nous permet de prendre la vitesse nécessaire et de passer par dessus le gros trou sombre et pas sympathique du tout. De l'autre côté la pente s'affaiblit rapidement et nous passons des fesses aux pieds et la course vers le petit col salvateur reprend . Ouf! Nous y sommes. Manifestement, il y a un dieu pour les inconscients. Tranquillement nous rejoignons la moraine un peu en retrait de la face ouest et nous nous installons pour la nuit.

Une cordée de grimpeurs, stars de l'époque, se dirige vers nous. Ils ont assisté à l'éboulement en direct de la Directissime Américaine qu'ils ont grimpée entièrement en libre, les pitons ne servant que de points d'assurance et non de prises aidant à la progression. Ils nous expliquent que toute la montagne a tremblé. Bien que l'éboulement se soit produit en face nord, une partie des pierres sont déviées et arrosent la face ouest. Cela ne fait pas notre affaire. Ils reprennent leur chemin et descendent vers la Mer de Glace. Nous verrons bien demain. Pierre-Yves toujours optimiste déclare qu'avec le temps la montagne se purgera et que de plus le froid du matin devrait faire en sorte que tout se passe bien.



Nous ne restons pas longtemps seuls sur notre moraine. Le bruit de la turbine d'un hélicoptère se fait de plus en plus nettement entendre. Manifestement, il vient dans les parages. Il se dirige vers l'arête séparant les faces ouest et nord. De toute évidence une cordée a dû subir des dommages suite à l'écroulement. La mission semble particulièrement dangereuse, car de nombreux cailloux continuent de faire entendre leurs claquements secs et redoutables. Après plusieurs manœuvres, un sauveteur est descendu par treuil sur l'arête . La nuit venant et les chutes de pierres toujours très présentes, l'hélicoptère quitte les lieux et retourne dans la vallée. Nous nous retrouvons cette fois seuls pour cette nuit, qui me concernant ne sera pas très bonne. Avec le soir les claquements de rochers chutant diminuent, mais de temps à autre dans la nuit des bruits que je qualifie de sinistres, nous tirent de notre torpeur.

Le jour se lève, tout semble calme. Non, un ronronnement monte de la vallée, l'hélico est de retour avant que le soleil ne darde ses rayons, qui vont réveiller les mastodontes minéraux. Très précisément il se positionne sur le point de descente du sauveteur et rapidement embarque trois passagers. Le bruit diminue rapidement et nous voilà à nouveau seuls à contempler ces mille mètres de granit. Bon ben quoi? Tout naturellement Pierre-Yves après avoir englouti quelques mars se dirige vers le pied de la paroi, il ne me reste qu'à suivre. Le névé n'est pas raide, une vieille chaussure de montagne abandonnée ou perdue traîne sur la neige. Incroyable, tout est calme. Le début de la paroi n'est pas difficile nous l'escaladons rapidement sans corde en grosses chaussures. Sur une petite vire une centaine de mètres plus haut, nous marquons une halte afin de nous encorder, mettre le baudrier et les chaussons d'escalade et nous décharger, afin d'être légers.

Alors que nous sommes presque prêts, discutant paisiblement un premier sifflement attire notre attention, et avant que nous ayons pu réagir, entre nos deux têtes séparées d'un ou deux mètres, un caillou aux dimensions conséquentes passe avant de ricocher et d'aller terminer sur la neige en contre-bas. Je reste figé à regarder mon camarade. Ça commence bien, de nouveau la terreur me gagne, l'expérience d'hier m'aurait plutôt mis les nerfs à vif au lieu de m'aguerrir aux joies de cet arrosage particulier et mortel.

Je dis à Pierre-Yves «On ferait mieux de descendre, dans pas longtemps ça va devenir l'enfer». Ce dernier me dévisage tout d'abord puis après un coup d'œil à sa montre me répond «Il est sept heures trente et que va-t-on faire aujourd'hui?». De toute évidence, cette réponse à la logique imparable n'appelle qu'une seule et unique réponse: on continue.

Donc première longueur d'escalade encordés, le rocher est couvert de poudre de pierre pulvérisée, résultat du grand bombardement de la veille. Je grimpe avec une certaine fébrilité. Le socle de la face ouest n'est pas vertical et s'élève sur une hauteur approximative de deux cent cinquante mètres. Cette zone constitue le réceptacle de toutes les pierres qui dévient de la face nord. A un train pour le moins rapide nous franchissons ce passage.

Ouf, nous sommes au pied de la partie verticale. A partir de maintenant les cailloux siffleront dans notre dos, et de ce fait la probabilité d'être touché sera très faible. L'escalade est magnifique, une paroi granitique aussi raide qu'une paroi calcaire, ambiance grandiose et personne d'autre. Nous avons l'intention de monter jusqu'au fameux bloc coincé, à peu près 600 mètres d'escalade et de redescendre en rappel. Les passages mythiques de cette voie défilent. Le plaisir de l'escalade est immense. Mais les sifflements dans le dos sont présents et avec le réchauffement de la journée, ils auraient bien tendance à s'intensifier. Je ne peux m'empêcher de regarder, je dirais même fixer le socle de la paroi, sur lequel explosent tous les bolides qui nous passent dans le dos. L'idée qu'en fin d'après-midi nous allons être au beau milieu de ce champ de bataille au cours des rappels n'est pas pour me rassurer. Lui, Pierre-Yves fait comme s'il ne voyait rien. C'est cela l'apanage des grands chefs, toujours se maîtriser, la piétaille n'a qu'à suivre. Il aurait fait un bon général de Napoléon, à n'en pas douter. Un peu vexant car le militaire d'active c'est bibi. L'effet de perspective, tout naturellement efface les quelques quatre ou cinq cents mètres verticaux, au-dessus desquels je me trouve perché, seul apparaît, en grand, ce plan incliné de quelques deux cents mètres, duquel montent ces claquements et petits nuages de poussière, consécutifs aux chocs des pierres.

Le moment fatidique arrive, le bloc coincé est atteint. Plus exactement, nous nous arrêtons vingt mètres en dessous. En effet, l'angoisse commençant à être inhibitrice de l'action, je suis pressé de retraverser ce champ de tir ouvert à tous les calibres, même les hors gabarit!!! Mon futur, je ne l'envisage plus qu'après avoir couru sur la neige au pied de la paroi. Dans la partie verticale, les rappels s'enchaînent rapidement. Étant bien rompus à ce genre d'exercice, cela nous laisse toute latitude pour profiter du cadre et de l'ambiance extraordinaires des lieux . Bien évidemment le socle grossit au fur et à mesure de notre descente.

A l'approche de l'imminence du danger, je rentre comme dans un état second et me regarde agir de l'extérieur, indifférent à mon propre sort. Cependant l'adrénaline mobilisant toutes les facultés, j'agis avec précision et célérité. Pierre-Yves, lui ne semble afficher aucune émotion, simplement il se contrôle mieux, et il sait que ce n'est pas l'angoisse voire la terreur qui fera passer les cailloux ailleurs. Cela me rappelle une de nos escalades précédentes sur la face italienne du Mont Blanc. Ayant été retardés par des cheminements aléatoires dans des pentes très raides de nuit, nous nous étions retrouvés dans une zone de neige et de glace particulièrement instables, sur laquelle le soleil dardait ses rayons. Nous nous arrêtons sur une grande dalle de granit qui semblait flotter sur cette matière molle. Bien assis, nous regardions couler de part et d'autre de petites avalanches, une un peu plus grosse et nous aurions été balayés Le temps me paraissait figé dans l'attente du grand bond . Pierre-Yves lui dormait et lorsque le soleil a disparu, il s'est réveillé, sans doute à cause du froid. Je lui ai dit quelque chose du genre:

Tu es bien courageux de pouvoir dormir dans ces conditionsQue je dorme ou pas ça n'aurait rien changé au fait d'être embarqués ou non, mais au moins je me suis reposé et ça va nous servir pour la suite. Une fois de plus sa réponse était logique et n'appelait pas de commentaire.

Revenons à notre plan incliné fumant, qui maintenant occupe pratiquement tout l'espace à nos pieds. De manière étrange, l'idée de nous arrêter et d'attendre la nuit que les chutes de pierres deviennent moins nombreuses n'a pas semblé nous effleurer. Peut-être qu'au fond de nous-mêmes, nous voulions goûter aux joies lammeriennes. Eugen Guido Lammer était un psychiatre autrichien, grand alpiniste de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècle. Il aimait à s'exposer seul, soit dans des zones très crevassées, ou bien dans des endroits où la caillasse bombardait dur. Ainsi il éprouvait un grand plaisir à analyser ses émotions et sentiments face au danger bien réel et totalement aléatoire. Le plus étonnant, c'est qu'il est mort dans son lit, très vieux. Je conseille la lecture de son livre, pas facile à trouver. Il s'intitule «Fontaine de jouvence», librairie Dardel 1931, je crois qu'il n'y a qu'un tome traduit en français. Donc en pensant à Guido Lammer, j'envisage encore comme possible de terminer ma vie dans mon lit, très vieux c'est un autre débat.

Il va falloir y aller. La configuration change. La corde ne plonge plus directement dans le vide sans rien toucher, mais elle glisse le long de dalles, sur lesquelles, si besoin était, une poussière blanche nous rappelle que l'endroit est déconseillé à un bon travailleur qui espère atteindre l'âge de la retraite. Et de plus à l'époque, cela fait malheureusement déjà plus de vingt ans, les retraités n'étaient pas vus comme des dévoreurs de budget, creusant le déficit financier abyssal du pays, mais c'est un autre sujet. De façon paradoxale, au contact de cette zone de tous les dangers une certaine confiance revient . Cela est logique, car l'éloignement permet d'embrasser du regard l'ensemble des cailloux qui cognent le socle. Mais lorsqu'on est dedans, on se sent concerné uniquement par ceux qui frappent à proximité immédiate, et l'impression qu'il y en a moins est très rassurante. Donc de ce fait, ou alors par un acte de bienveillance de l'être supérieur pour des créatures inconscientes, tout semble à nouveau calme. La suite des événements nous confirmera qu'il s'agit seulement du calme qui précède la grosse tempête.

Les premiers rappels sont effectués sans incident. Juste sous un petit surplomb, nous faisons relais. Pas de perte de temps, ce qui est formidable lorsqu'on a l'habitude de grimper ensemble, il n'y a pas besoin de parole, tout se fait automatiquement, à peine un petit geste de temps en temps que l'autre interprète immédiatement. Donc de ce relais la corde est jetée, Pierre-Yves attaque la descente. Une vibration de l'air attire mon attention, nous commençons à être rôdés. Je me penche et regarde au-dessus du petit surplomb qui me domine, et qui surtout me protège. Le coup d'œil vers le haut me fait penser à un film de Bux Bunny. Quelques centaines de mètres plus haut en plein ciel, une multitude de gros points noirs semble converger vers nous. Précipitamment je rentre la tête et regarde mon camarade en train de descendre quelques mètres plus bas. Pas la peine de lui faire un dessin il a tout compris. Pour lui au bout de la corde, le danger est double, recevoir une pierre ou avoir la corde coupée, en effet un caillou sur une corde tendue peut avoir l'effet d'un coup de rasoir. Je le vois essayer de s'incruster dans la fissure le long de laquelle il se situe. Le sifflement augmente, je me tasse contre le rocher. La pression est telle que je ne me souviens même pas avoir eu peur. Puis tout d'un coup une véritable explosion, je perds un peu la notion des choses. J'ai probablement fermé les yeux en essayant de m'enfoncer dans le rocher. Le bruit est énorme et tout tremble. Je suis incapable de dire combien de temps cela dure, c'est surtout la brutalité et la violence du phénomène que je retiendrai. Puis le silence revient, j'ouvre les yeux, autour de moi flotte une poussière épaisse, une odeur de pierre à feu m'environne.



Je n'ose bouger. Je sais que les blessures très graves ne sont pas toujours douloureuses au début. La poudre de pierre dans l'air a l'aspect du brouillard. Je bouge un bras, puis l'autre, ça marche. Je suis debout donc valide et conscient. Au fait Pierre-Yves? Je baisse les yeux, la corde est là, un peu plus bas mon regard intercepte le sien. Il a essayé de s'introduire au maximum dans la fissure, il est couvert de poussière, et miracle comme moi il n'a rien. Le petit surplomb deux mètres au-dessus de moi a reçu le gros de la charge. Les tonnes de rochers ont explosé juste au-dessus et par ricochet certains d'entre eux ont même rebondi sous le surplomb, c'est tout du moins l'impression que j'ai eue. Le calme revient, on reprend nos esprits et Pierre-Yves repart. Il libère le rappel et je le rejoins. Encore une centaine de mètres que nous descendons le long d'une corde fixe qui se trouve en place. J'assure Pierre-Yves car si la corde a été endommagée, ce sera le grand plongeon. Tout se passe bien et à mon tour je me laisse glisser pour cette dernière descente avant la neige. Une fois que j'y suis, Pierre-Yves s'étant déjà éloigné avec notre corde, il ne me reste qu'à me désolidariser de la corde fixe et entamer un sprint sur la pente de neige. Je crois que j'ai battu le record du monde du cent mètres. Une fois réunis tous les deux sur la moraine hors d'atteinte nous soufflons un grand coup et rejoignons notre tente un peu plus bas . Il est déjà assez tard, une petite soupe vite engloutie et je m'endors. Je n'entends rien de la nuit, et même pas un cauchemar pour me réveiller.

Au lever du jour, Pierre-Yves remonte les cent premiers mètres pour récupérer le matériel laissé au début des difficultés la veille, sans trop d'illusion. En effet, notre ligne de descente sur la partie finale se situait un peu décalée de notre axe de montée. Eh bien la chance est une fois de plus avec nous, les deux piolets adossés contre la paroi n'ont pas bougé. Quant à nos deux paires de chaussures de montagne que nous avions accrochées à un piton, elles sont simplement complètement remplies à ras bord de petits graviers. Ayant récupéré le tout, il me rejoint et nous entamons la longue descente vers la mer de glace, et allons prendre le train à crémaillère du Montenvers.

Je sais que notre comportement est très critiquable, et que la chance nous a souri avec insolence, mais quelque part cette expérience je suis content de l'avoir vécue. Je ne dirais pas que j'en tire de la fierté, cependant ce souvenir me permet de relativiser certaines choses et cela me donne le moral pour partir sur les chemins, je dis bien les chemins, en toute saison et par tous les temps, il n'y a encore que l'orage qui me fasse vraiment peur.



Depuis cette époque cette magnifique aiguille des Drus a subi successivement d'autres éboulements beaucoup plus importants, au point que de nombreuses grandes voies de mille mètres ont complètement disparu. De toute évidence le réchauffement poursuit son effet.
ML Mlefevre Globetrotter ·
Quel suspense même si on se doute bien que tu t'en es tiré puisque tu es là à nous raconter ces "horreurs". Et ton copain Pierre Yves, il est toujours de ce monde, entier, ni para ni tétraplégique ni "légume"?

En tout cas, bravo pour le récit même si je préfère ne pas faire de commentaires sur le fond !

Marie
Nos voyages en images : https://www.sibellelaterre.fr/
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonsoir Marie Oui merci de ne pas faire de commentaire sur le fond, car il n'y que la vérité qui fâche. Concernant mon camarade Pierre-Yves, non il va très bien, c'est un respectable chef d'entreprise qui s'occupe bien de sa famille. Comme moi, il est conscient d'avoir obtenu un sursuis un peu plus long que nombre de nos fréquentations de jeunesse. Luc
ML Mlefevre Globetrotter ·
Alors tout est bien qui finit bien! (pourvu que ça dure, même si avec l'âge vient la sagesse (enfin on dit ça!)) Qu'en a-t-il été des 3 gars remontés par l'hélicoptère? Marie
Nos voyages en images : https://www.sibellelaterre.fr/
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Les trois gars remontés par l'hélicoptère, je peux simplement dire qu'il y avait le sauveteur qui a passé la nuit avec les deux protagonistes de la cordée, il devait y avoir un blessé sur les deux, mais cela se passait au tiers de ce qu'on appelle la face nord et qui est en réalité l'éperon qui sépare les faces nord et ouest. Le gros de l'éboulement de la veille avait dévalé la face nord, une partie résiduelle, cependant importante était tombée en face ouest. Eux sur l'arête entre les deux zones de passage ont du recevoir quelques pierres ce qui sans doute a causé la blessure de l'un d'entre eux. Mais cela se passait au moins 400 mètres de dénivelé au-dessus et on ne voit pas grand chose. Bien entendu, nous de notre position nous ne pouvions rien pour eux. Alors on essaie d'oublier que cela peut être dangereux et on se concentre pour la suite. De plus au retour dans la vallée, quand j'ai raconté cela à mon épouse elle m'a engueulé et on est parti au bord de la mer à se baigner dans la Méditerrannée (et à l'époque on ne pensait pas au Tsunami), donc je n'ai vu aucun journaux. Luc
MA Malitsa ·
Bonjour,

Merci pour ce voyage vertical aux Drus, j'en suis encore frissonnante...Beauté de l’escalade, émotions, peur, terreur, solitude face au danger et prise de conscience de la chance qui était au rendez-vous cette fois ! Je vous ai accompagnée dans ce récit. Il faut peut-être quelques années de distance pour relater un événement personnel si fort. Vous vous êtes engagés mentalement et physiquement et en êtes sortis grandis… Avez-vous réitéré une telle expérience en montagne par la suite ? Grimpez-vous toujours ??

Je suis tout à fait d’accord avec vous sur la sensation de partir très loin et très longtemps, lorsque l’on escalade une grande paroi. C’est à chaque fois une aventure, un voyage et il se passe toujours des imprévus auxquels on doit faire face. Je n’ai qu’une petite expérience de ce type d’ascension et nettement moins difficile que celle que vous avez réalisée… Mais la sensation de m’engager pleinement me transforme à chaque grande voie! A un moindre niveau d’escalade…Je n’ai jamais envisagé les Drus! Je n’ai pas retrouvé ce sentiment de plénitude lors d’une autre activité sportive…

Félicitations à votre compagnon de cordée imperturbable et à vous-même ! Belles et longues marches sur les chemins …

Malitsa
JU Julie01 Veteran ·
Aaah les Drus!!

Ca doit être magnifique mais j'imagine plus rien à voir avec les Drus tels que décris dans Premier de cordée de Roger Frison-Roche... Tiens aller juste pour le plaisir je crois que je vais le relire !!!
En Norvège, il n'y a pas de mauvais temps, il n'y a que des mauvais vêtements. Proverbe norvégien.
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonsoir, plus rien à voir oui et non.

Oui parce que la montagne reste la même et que lorsqu'on part dans cette paroi on reste très inspiré et sous influence de ces expériences de nos grands anciens, le poids de l'histoire est très présent et les grandes figures défilent.

Non, parce que la fréquentation est beaucoup plus importante, les photos et la documentation disponibles amènent une meilleure connaissance, les matériels n'ont plus rien à voir chaussons baudriers et cordes très performants, qui rendent la chute moins dangereuse tant que la paroi est verticale.

Mais devant la puissance de la nature l'homme reste petit et humble, il faut si peu de chose pour le détruire, je crois que quelle soit l'époque l'homme à son retour dans la vallée remercie la montagne d'avoir fait preuve de mansuétude à son égard . Bonsoir Luc
BL BlueBird Regular ·
Saisissant !

Merci pour ce récit pétri d'intensité, et d'une telle précision ! Les détails ont la saveur des souvenirs si forts qu'ils ne s'effacent pas, mais sont presque sublimé par les années, n'est-ce pas ?....Cela me ramène directement aux souvenirs sensoriels de mes modestes expériences d'alpinisme. Et je suis impressionnée aussi par votre description du dédoublement dans les moments de stress, cette impression de "se voir agir de l'extérieur".

Vous étiez bien accompagnés par vos anges gardiens ce jour-là 😉.

Rien de comparable, mais j'ai souvenir d'avoir descendu la voie normale de la Meije, sous l'orage, avec les "abeilles" bourdonnant. Je n'étais pas fière non plus....

Bluebird
"Les choses nous rendent regard pour regard. Elles nous paraissent indifférentes parce que nous les regardons d'un air indifférent. Mais pour un oeil clair, tout est miroir." - Bachelard
ET Etchelecou Regular ·
Ouaouh ! Sacrés bonshommes ! Désormais, pour vous, la Vie c'est du rab ! Que du bonus ! Impressionnant tout de même votre inconscience qui force quand même le respect ! Il y a quelques décennies mon compagnon de cordée n'avait pas voulu continuer à la face nord des Drus. Il m'avait convaincu de ne pas y aller en solo. Pourtant, à l'époque, la forme était là. Mais, ... je suis toujours en vie encore ! Félicitations, tout de même Luc.
André Etchelecou http://ddvagabondages.fr
DO Dolma Globetrotter ·
Ah ! Qu'il est étrange de voir l'Oiseau Bleu venir à nouveau se poser par ici 🙂 ! Pourquoi dis-je étrange ? Je ne sais pas... Mais ce que je sais c'est que c'est plaisir de te lire...

Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonsoir André , tu ne te contentes pas d'affronter la tempête dans le Paso Jama, mais tu fais aussi partie de ces fous qui sont allés gratter le pied des Drus!

Tu parles d'une époque où la forme était là, mais n'oublie pas que Ricardo Cassin, qui a ouvert la face nord du Piz Badile dans les conditions dramatiques que tu connais certainement, l'a par la suite gravie de nombreuses fois. Et la dernière il avait 78 ans et cette face de 800 mètres est toujours une escalade très difficile et engagée. Amitiés Luc
BL BlueBird Regular ·
Merci Dolma pour ce message et ton accueil.

L'oiseau bleu a le coeur en écharpe. Je reviens dans la grande famille de VF pour reprendre confiance en ma capacité de voler. Seule.

Il y a beaucoup à guérir, à réparer, à apaiser.

Pour revenir au sujet de ce post, que je ne voudrais pas "squatter" impunément : le parallèle symbolique est fort. Il y a eu un effondrement dans ma vie. La montagne que je croyais indestructible s'est fissurée avant de s'écrouler d'un coup. Je suis encore dans les nuages de poussières et de gravats.

A vivre intensément, à chercher toujours plus loin, cet absolu de rêve...On choisit parfois des voies trop difficiles. Ou trop exposées. Et on peut présager de ses forces.Ou de celles du compagnon de cordée.

Un jour, il y aura de nouvelles voies à tracer dans les parois qui s'ouvrent... Mais pour l'instant, je vérifie juste que je suis bien vivante, et c'est déja un miracle ! Il est peut-être temps que je parte en vacances à la plage ?

Bises avec une plume d'oiseau bleu 🙂
"Les choses nous rendent regard pour regard. Elles nous paraissent indifférentes parce que nous les regardons d'un air indifférent. Mais pour un oeil clair, tout est miroir." - Bachelard
MJ Mjp Veteran ·
Bonjour Luc,

Grâce au concours photo je découvre le récit captivant de cette aventure verticale. Que de frissons... et sans doute un peu d'inconscience de la jeunesse. Mais c'est souvent ainsi que se forge l'expérience de montagnard quand la malchance n'est pas au rendez-vous. J'ai beaucoup de nostalgie quand je vois toutes ces montagnes qui s'éboulent et ces glaciers qui rétrécissent à vue d'oeil.
photos de voyages et de randonnées: http://mjpgouret.free.fr itinérances: http://tinetpedro.blogspot.fr/
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonjour Jean-Pierre, effectivement les grandes imprudences de jeunesse sont à n'en pas douter de l'inconscience, mais on n'imagine pas que l'on peut mourir, et pourtant une simple pierre qui siffle comme une balle ou un obus qui passent! La jeunesse dure plus ou moins longtemps selon les individus.

Moi aussi je suis un spectateur effrayé de la défiguration de la montagne. On assiste à un véritable bouleversement, écroulements de parois, fonte et disparition de glaciers. Plusieurs grandes voies que j'ai gravies ont disparu.

A côté de chez moi habite un guide de haute-montagne qui maintenant en juillet-août part en vacances en Bretagne avec sa famille, la haute montagne à cette période il a décidé de ne plus la fréquenter, beaucoup trop dangereuse en période de chaleur estivale.

La Mer de Glace perd deux mètres en épaisseur par an, on estime qu'à ce rythme dans 60 ans elle aura disparu. L'Oisans aussi est terriblement impacté, le glacier Noir a incroyablement reculé en 40 ans, il est remonté de plusieurs centaines de mètres en dénivelé, et peut-être de 2 à 3 kilomètres en distance. Je me souviens de glaciers que je parcourais avec mon père il y a 50 ans et, qui n'existent plus, ayant laissé la place à des monceaux de caillasses instables et croulantes.

La Mer de Glace entre le moment où j'ai grimpé "la directe américaine" aux Drus en 1984 et maintenant, la hauteur d'échelles a été multipliée par deux au moins. La montée au refuge de Leschaux au pied des Grandes Jorasses, il y a quarante ans il n'y avait pas d'échelles, maintenant on en trouve sur une centaine de mètres.

Il y a une dizaine d'années on m'a demandé d'accompagner quelques personnes pour une balade en direction de ce refuge, j'ai été complètement stupéfait de constater la rapidité de l'évolution glacière.

J'avais fait un petit texte qui en dit long sur les longueurs d'échelles:

https://www.myatlas.com/lucbertrand/montee-au-refuge-de-leschaux

Mais il faut garder espoir, même si c'est peu probable, peut-être comme on a pu le constater au cours des siècles, un phénomène inverse est encore possible?

Bonne journée Luc
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Mon message initial a douze ans, mais l'éboulement de cette magnifique montagne des Drus continue au rythme du réchauffement de la planète. Ces derniers jours une énorme chute de pierres a eu lieu, voir vidéo ci-dessous: https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/haute-savoie/eboulement-au-mont-blanc-repetition-ces-phenomenes-interpelle-guides-scientifiques-1870144.html

Luc
PE Perju Globetrotter ·
Salut ! et à terme, le téléphérique de l'aiguille du Midi est lui aussi menacé ...😕
Qui boit l'eau d'une terre étrangère doit en suivre les coutumes (proverbe Mongol)
MA Magne2 Globetrotter ·
Bonjour

il y a eu un éboulement dans la face Nord du Badile , une grimpeuse Française y a laissé un bras

https://www.camptocamp.org/outings/1228315/fr/piz-badile-tentative-de-journal-d-un-accident-
Hasta la vista
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonjour Dominic, effectivement le compte-rendu de cette jeune femme inspire le plus profond respect. Quel courage!

Le Badile paroi très impressionnante même si elle ne fait pas très verticale. Chute de pierres dès 8 heures du matin, oui nous sommes bien en période de réchauffement, cependant on est si je me souviens bien en face nord-est. Cette alpiniste est bien dans la tradition de ces passionnés de haute montagne qui sont conscients des risques et les acceptent.

Je me souviens de nombreux accidents toujours avec des compagnons qui avaient une maîtrise incroyable malgré les terribles douleurs d'un membre ou autre partie du corps fracassé. Je me souviens d'un iPhone que je n'arrivais pas à faire fonctionner car complètement englouti dans un flot de sang.

La haute montagne quand on est pris sous son charme on vit différemment. Je me souviens d'une époque où tous les ans il y avait le repas des survivants, danse et dérision face à la mort. Les copains qui mouraient cela ne nous donnait pas l'idée d'arrêter, peut-être cela nous donnait l'illusion d'être des courageux.

Plusieurs grandes parois que j'ai grimpées se sont éboulées depuis, la face nord-ouest de l'Olan, voie Devies-Gervasutti, la Meije vers la brêche Gysmondi et glacier carré, ainsi que plusieurs voies dans les aiguilles de Chamonix, même certaines grandes parois calcaires. Quand on pense à son expérience d'alpiniste on est tout étonné de ne pas avoir été tué 10 fois entre les pierres, les crevasses, les avalanches, les prises ou les pitons qui pètent, la foudre, le mauvais temps et autres surprises...

Après le handicap, suite à une grave mutilation, certains le dominent admirablement. Je me souviens d'un voyageur sans jambes sur un vélo à trois roues que je n'arrivais pas à suivre en montée. Il avait des biscotos d'acier, et moulinait à une cadence infernale, très impressionnant à voir! Luc
DI Diamina Globetrotter ·
Salut Luc,

Décidément, tu es sacrément chanceux et ton ami Pierre-Yves et toi, on peut dire que vous en avez dans le froc!! Je me disais bien quand je lisais tes récits de voyage à vélo que tu avais un grain de folie.... Mais j'étais en dessous de la vérité.... C'est une montagne d'inconscience qui réside en toi. Et c'est encore pire pour ton ami Pierre Yves. En tout cas; merci du partage, c'était haletant!!!

Bisous PS: je suis bien contente qu'il ne te soit rien arrivé et que tu sois là pour nous raconter. C'est quand la suite?
Nord Chili, NOA, Sud Lipez, La Paz août 2012 https://voyageforum.com/forum/mois_dans_andes_peripeties_en_altitude_D5526293/ Apologie du southwest en hiver https://voyageforum.com/forum/apologie_sud-ouest_etats-unis_en_hiver_D5851267/ Impressions d'Afrique et de Namibie
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonjour Diamina j'aime bien ton analyse sans concession et sans détour. Tu es dans le vrai mais sans un grain de folie la vie n'est pas très rigolote. La prochaine pas prévue pour tout de suite, mais pas impossible, en prenant exemple sur Ricardo Cassin qui a 78 ans a grimpé une nouvelle fois, en premier de cordée, la voie très difficile qu'il avait ouverte plusieurs décennies avant, la fameuse paroi nord-est du Pitz Badile où cette jeune femme très courageuse, dont il est question plus haut, a malheureusement perdu le bras à cause d'une chute de pierre au moment de démarrer l'escalade rocheuse. En ce moment par chez moi l'activité est versée dans un autre plaisir fou fou fou:





Quelques champignons ne sont pas grattés, dans la frénésie j'ai perdu mon couteau en finale. Tant que l'on est mené par des passions qui rendent fou à ne plus savoir ce que l'on fait, c'est que tout va encore très bien.

Luc

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