Papaoutai

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On n’est pas chez Michel Drucker, alors forcément, l’amphithéâtre est assez clairsemé. La rencontre, réunissant deux auteurs, invités à débattre dans le centre-ville du Luxembourg est pour le moins intimiste. Il faut dire qu’au cœur de la discussion, il y a deux livres ayant pour thème la violence consubstantielle à la nature humaine, poussée à un degré d’horreur absolu...

L’événement est chapeauté par l’institut Pierre Werner qui se veut médiateur culturel entre la France, l’Allemagne et le Luxembourg.

Lors du dernier échange organisé par cet institut auquel j’ai pu assister, le micro était tendu à l’orientaliste allemand, essayiste et romancier, Navid Kermani, et Mathias Enard après la sortie de Boussole. Les heures passées en leur compagnie avaient été intenses et foisonnantes.

J’ai tout juste eu le temps de refermer l’un des ouvrages en question avant la rencontre de mercredi. Comment Baptiste est mort, d’Alain Blottière, auteur français, écrivain voyageur, qui s’est inspiré d’un fait divers (l’enlèvement d’une famille française par Boko Haram il y a quelques années au Cameroun) pour écrire un roman fort, remuant sur le fanatisme bestial, l’embrigadement, l’état de choc des otages (pendant, après), mais aussi la fascination du désert, le silence impalpable, la beauté ressentie jusqu’à l’exaltation de l’absolu dénuement, la poésie de peintures pariétales découvertes dans une grotte au cours d’une expérience qui aurait dû être traumatisante mais qui s’avère mystique pour le personnage principal....

On suit le long debriefing, mené par un interrogateur, flic supposé, d’un jeune ado qui a réchappé à l’horreur, et dont les silences en disent plus long que les bribes de témoignages qu’on tente de lui extorquer. Le gamin égrène ses souvenirs au compte-goutte, la défonce aux "pilules de courage" que les ravisseurs consomment comme des nounours haribo avant de commettre les pires exactions, le regard terrorisé du jeune frère, non pas devant les terroristes mais devant son frère aîné pour des raisons qu’on saura en lisant le bouquin...

Pour ce qui est de l’autre roman placé au cœur de ce débat, Retour en Barbarie, je l’ai acheté sur place, séduite par la "prestation" de son auteur… qui n’en a quasiment pas parlé ! Gaston Carré, journaliste, romancier franco-allemand, s’est effacé tout au long de la rencontre au profit de son interlocuteur, dont il n’a eu de cesse de vanter les talents.

Aux questions bateau de l’animateur (aussi efficace qu’un valium), qui l’invitait à commenter un passage de Retour en Barbarie, il a répondu avec l’humour, feignant d’un air halluciné de ne pas se souvenir des quelques phrases citées ou, interrogé sur le sens du titre choisi, expliquant que, là aussi, il avait complètement zappé que le titre de son précédent roman contenait déjà le mot Retour. Quand son éditeur lui en a fait la remarque, il en a conclu que le genre introspectif semblait être son registre de prédilection.

Ne l’ayant pas encore lu, mais en ayant un exemplaire superbement dédicacé, je suis juste en mesure de dire que, quand il apprend que son étudiant en médecine de fiston a envoyé balader ses études pour partir en Syrie et préfère prêter serment à Daech qu’à Hippocrate, un père se remet en question en se souvenant de la radicalité de sa propre jeunesse.

Ce que je peux déjà en dire, c’est qu’en exergue du bouquin, Gaston Carré a choisi un passage d’une belle chanson de Stromae :

Où t’es, papa où t’es ?

Dites-moi d’où il vient Enfin je saurai où je vais (…) Un jour ou l’autre on sera tous papa Et d’un jour à l’autre on aura disparu Serons-nous détestables ? Serons-nous admirables ? (…) Dites-nous qui donne naissance aux irresponsables

Papaoutai pourrait également résumer Comment Baptiste est mort...
De mon temps, une jeune fille ne se peignait pas la figure comme une fille de joie. De mon temps, une jeune fille ne recevait pas de jeunes gens sur la table de la cuisine. De mon temps, une jeune fille n'aurait pas dit à sa grand-mère paternelle d'aller se faire mettre (C. Bretécher)
VO Voyajou Globetrotter ·
Malgré les siècles d'humanité, la permanence de la brute en nous. Imprégné de vos empreintes lacrymales, me feriez-vous parvenir ce modeste Carré?
IN Intrankil Regular ·
Je t’enverrai volontiers, cher toi, Retour en Barbarie quand tu seras de retour. Je l’ai fini en deux jours ! Pas d’effusion lacrymale. Lecture haletante, mais assez glaçante pour tout te dire. Le bouquin décrit sans pathos - mais non sans un certain cynisme - la souffrance, l’impuissance, l'incompréhension, la désorientation, la solitude des parents confrontés au départ de leur progéniture pour le Djihad. On sait à quel point être parent n’est pas une sinécure en temps ordinaire, mais alors là, c’est le pompon...

Gare au fiston ou à la fifille si tu en as. La radicalisation touche tous les milieux sociaux, figure-toi. En l’occurrence, le père de l’apprenti terroriste est un journaliste reporter, ex militant, anti individualiste, anticonsumériste, le type revenu de tout, qui prêche à la maison la tolérance, l’ouverture d’esprit, les lumières héritées des philosophes etc.

Moi qui soupçonne mon chat de s’être converti au bouddhisme (aussi rond qu’un bouddha, ne ferait pas de mal à une souris, cultive son karma et la sérénité tout en semblant s’interroger sur le sens de la vie du haut d’un rebord de fenêtre surchauffé etc.), je vais quand même rester sur mes gardes...

Extraits : « Il lisait beaucoup donc, avant. Puis de moins en moins, puis plus rien ou presque, quand il décréta que tous ces bouquins – il faisait alors un grand geste du bras devant ma bibliothèque, comme s’il en balayait les étagères, même pas virulent, juste méprisant, s’il avait été hostile nous aurions pu nous battre mais non il était ailleurs, dans des certitudes où je ne pouvais l’atteindre, il affichait cette expression supérieure que je ne supportais plus, la morgue du jeune péteux qui sait ce que vous ne saurez jamais, cet air suffisant et entendu des télévangélistes américains ou des ultras de Méa Shéarim à Jérusalem, quand il décrétait donc que « tous ces bouquins posent des questions inutiles et pourrissent l’esprit » et hop !, la messe est dite, tout ce savoir pour rien, rien que du poison, Barthes vicié, Foucault condamné, par mon fils du haut de sa vanité. »

« Soit. Antakiya. Et de là, il s’est rendu de la frontière, près de ce bled appelé Reyhanli peut-être. En taxi sans doute. Et après ? J’imagine le ramassage. Les milices, les groupes et groupuscules qui chacun attendent leurs recrues. Comment se reconnaît-on ? Tiennent-ils des écriteaux les groupuscules, comme dans les aéroports, Al-Nusra looking for Mister Bruno ? Des navettes vers Alep, des briefings, des rites de bienvenue ? (…) Absurdes, oui, ces questions que je me pose, et beaucoup d’autres. Comme si j’étais confronté à un problème quelconque, une équation un peu différente, alors que c’est l’impensable que je dois penser. »
De mon temps, une jeune fille ne se peignait pas la figure comme une fille de joie. De mon temps, une jeune fille ne recevait pas de jeunes gens sur la table de la cuisine. De mon temps, une jeune fille n'aurait pas dit à sa grand-mère paternelle d'aller se faire mettre (C. Bretécher)
VO Voyajou Globetrotter ·
Je t’enverrai volontiers, cher toi, Retour en Barbarie quand tu seras de retour.

Même si, rentrant début mai, il se pourrait que j'arrive en Barbarie?

Dans le registre de l'homme sombre héros on peut -on doit- lire Sorj Chalandon. De l'Irlande du Nord sous Thatcher au Liban du début des années quatre-vingt (où déjà un el-Assad était à la manœuvre), des membres de communautés, le plus souvent religieuses, s'affrontent au-delà de l'humanité. Les nuances entre leur croyances sont pourtant parfois ténues, les nuances de l'opium qui font le lit des leaders (étonnant anagramme de dealers). La tragédie humaine sans clap de fin, où Beyrouth annonçait Alep. Et je lis que les Balkans s'échauffent à nouveau... Chalandon n'a pas son pareil pour conter de l'intérieur, sans doute du fait de ses années de journalisme et de son engagement personnel auprès de factions. Et il le fait d'une plume agile et sensible.

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