Nous sommes à Arugam Bay, une station balnéaire au sud-est du Sri Lanka, un des meilleurs spots de surf du pays. Nous venons de dîner, mon fils aîné et moi sommes installés depuis peu dans un cyber-café. Un grand et beau jeune homme blond à l'allure de surfer entre dans le cyber et demande un ordi dans un anglais fluide avec un léger accent. Cinq minutes plus tard, il se précipite à l'entrée du cyber où une femme âgée est soutenue par un policier et un chauffeur de tuk-tuk. Le jeune homme crie "don't touch her", puis "I need a doctor". La femme s'effondre, victime d'un malaise. Je me lève et propose en anglais au jeune homme paniqué d'aller chercher ma femme infirmière. Il me remercie en français. Je cours à la GH proche et repars en courant avec mon épouse qui prend en charge la femme, désormais assise dans un tuk-tuk. Il s'avère qu'elle est tombée dans le profond caniveau qui borde la route récemment refaite et non éclairée. Elle a très mal au poignet et est en état de choc, son fils est très inquiet. Il lui parle dans une langue slave, probablement du russe.
Anne-Marie part dans le tuk-tuk soigner la femme à son hôtel. Elle revient près de deux heures plus tard et me raconte que la blessée, prénommée Liudmila, n'a très probablement pas de fracture. Elle va beaucoup mieux et ne savait pas quoi faire pour remercier ma femme. Elle lui a offert un de ses CD (elle est chanteuse, mais aussi poétesse, romancière et dramaturge) et a voulu lui offrir un de ses bijoux, ce que ma femme a bien sûr refusé. Son fils Fyodor nous a invité à dîner tous les quatre le lendemain soir. Il viendra nous chercher à 20h.
Le lendemain, Fyodor nous emmène dans une maison voisine, où un cuisinier sri lankais retraité tient table d'hôte. Nous sommes accueillis chaleureusement par Liudmila qui va effectivement bien. Le rice & curry commandé à l'avance par Fyodor est servi rapidement, c'est le meilleur que nous ayons mangé en trois voyages dans ce pays. Mais ce qui restera le plus dans nos mémoires, c'est la conversation avec Liudmila et Fyodor. Nous sommes littéralement fascinés. Liudmila est une artiste renommée en Russie et dans le monde anglo-saxon (je l'ai vérifié par la suite en la "googlant"). Son autobiographie va bientôt être publiée en français chez Christian Bourgois (un exemplaire nous sera envoyé à domicile nous précise Liudmila). Née en 1938, elle a eu une vie mouvementée, son grand-père a été ministre de Lénine, purgé ensuite par Staline ainsi que quatre autres membres de sa famille. Elle-même a vécu un an dans la rue à l'âge de 7 ans. Devenue écrivaine et dramaturge, elle a été interdite en URSS, a travaillé sous le manteau, réussissant tout de même à faire jouer ses pièces clandestinement. Elle nous raconte ça dans un français hésitant mais au vocabulaire riche. Elle est venue au Sri Lanka suivre une cure ayurvédique car son corps et son esprits étaient bloqués. A l'issue de cette cure, tout s'est débloqué et elle a fini en une semaine la pièce qu'elle n'arrivait pas à terminer.
Fyodor est aussi un artiste, de sa belle voix grave il nous parle de lui tantôt en français, tantôt en anglais, langue qui lui est plus naturelle car il partage sa vie entre Moscou, Londres et Sao Paolo. Il crée des performances qu'il fait filmer et photographier et organise ensuite des expositions dont une bientôt à Paris où il vient souvent, hébergé par son ami Azzedine Alaïa, le célèbre couturier franco-tunisien. Il est aussi metteur en scène et cinéaste. Intrigué, je lui demande son âge. Il a 34 ans, je lui en donnais 25. Il y a vraiment des gens plus égaux que d'autres.
A l'issue de ce repas pas comme les autres, nous nous quittons sur une ferme invitation à venir visiter Moscou et Saint-Petersbourg. Et pourquoi pas ?





