Ma nuit sur l'Irrawady. Myanmar - octobre 2012
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Debout à 6 heures et après une toilette sommaire et un petit déjeuner rapidement avalé, je quitte le "Frienship Hôtel" de BHAMO, une toute petite bourgade agréable à l'atmosphère rurale qui sommeille au cœur de la Birmanie. Bon hôtel, bonne adresse. À la réception ils m'offrent un petit sac empli de victuailles et une bouteille d'eau. Délicate attention. Ils ont même prévu un Tuk Tuk pour me conduire au bateau .Je n'avais jamais encore rencontré autant de sollicitude dans ce pays. Décidément une vraie "bonne adresse".

On arrive peu de temps après à ce qui sert d'embarcadère. Le bateau est là, massif avec ses 3 ponts superposés. Un lourd ensemble de métal, une machine vieillissante, à la peinture écaillée, mais à l'aspect toutefois solide et puissant. J'embarque avec mon sac à l'épaule en empruntant d'étroites planches qui plient légèrement sous mon poids. C'est moins aisé pour ceux qui ont des grosses valises ou qui emmènent leur scooter. Tout semble se faire dans un joyeux désordre mais finalement chacun trouve sa place. La mienne sera sur le pont intermédiaire. J'ai renoncé à la couchette à 60 dollars pour un coin de natte posé à même le sol pour 9 dollars. J'apprendrai plus tard que les Birmans payent leur couchette environ 3 fois moins chère que n'importe quel touriste, plutôt rare dans les parages il est vrai.. Ce n'est pas de l'arnaque car les prix sont officiels mais l'écart est vraiment excessif. Le soleil est encore bas sur le fleuve. Il est 7 heures, un dernier coup de sirène et on quitte la berge où des jeunes femmes nettoient des vêtements dans les remous d'une eau limoneuse. Je me demande toujours comment elles arrivent à avoir du linge propre. Ça relève du miracle à mes yeux. Le trajet durera 35 à 36 heures m'a -t-on affirmé. Je m'allonge sur ma natte, la tête posée sur mon sac. Je repère ce qui sera mon espace. Il fait encore gris et légèrement frais. Nous nous éloignons doucement de BHAMO , vers Mandalay, dans le sens du courant. Dans l'encaissement d'une large gorge verdoyante, le paysage, au détour d'un méandre du fleuve est vraiment beau, au sens premier du terme. Quelques temples à la coupole dorée accrochés à flanc de paroi et de longs filets de brume qui s'étirent sur les hauteurs boisées achèvent de me ravir. Dommage pour les photos car la lumière n'y est pas. Pas encore...

Je me rends sur le pont supérieur afin de voir comment sont ces couchettes... si chères. En les découvrant , je me dis que c'est effectivement très onéreux pour si peu d'espace. Bien évidemment , demain matin mes reins vont me maudire de ne pas avoir privilégié le confort d'un matelas en mousse, même déjà bien usagé. Mais 60 dollars pour ça c'est nettement , mais très nettement, surévalué.!! Je continue ma visite par le poste de pilotage. On me laisse entrer et j'essaye d'entamer une conversation avec le commandant de bord. Malheureusement, il ne parle pas plus anglais que je ne parle birman. Je constate cependant que le sonar qui détermine la profondeur des eaux est en panne. Je lui fais comprendre et, avec un sourire, il me montre une longue gaffe située à l'avant du bateau. J'ai compris que c'était désormais le seul instrument de mesure à cet effet. Ma foi, à cette époque de l'année, les eaux sont hautes et les risques d'ensablement moins importants qu'en saison sèche. Donc inutile d'imaginer le pire.

Vers 10 heures, une première halte. Nous accostons à une berge instable, boueuse par endroits. Les planches poussées du bâbord s'enfoncent dans le sable et permettent le débarquement, presqu'à sec, de nombreuses personnes et de leur scooter. Appareil photo à l'oeil, du haut de mon observatoire, j'attends une chute qui ne viendra pas. Décidément, je n'ai aucune compassion pour mes congénères me dis- je avec un sourire intérieur. Il y a désormais un peu moins de promiscuité sur le pont intermédiaire car environ un tiers des passagers sont descendus.

Le mètre carré reste cependant convoité. Il n'y a pas suffisamment d'espace pour tout le monde, sauf à dormir sur le pont supérieur et prendre le risque d'une averse nocturne. Nous repartons après un nouveau coup de sirène et une demi- heure d'arrêt.

Vers 15h30 nous nous arrêtons à nouveau à Khata. Seule vraie ville de ce trajet fluvial. Beaucoup de gens descendent.

C'est la dernière halte paraît- il avant Mandalay. Des marchandises de tous ordres sont chargées et déchargées sur les frêles mais pourtant résistantes épaules des portefaix. C'est certainement dans cette ville que je devrais m'arrêter. Il serait bon d' y passer la nuit dans un hôtel afin d'épargner mes vieux os, puis reprendre le "speed boat" du lendemain matin ou un bus qui me conduirait au chemin de fer. De là, je devrais pouvoir récupérer le train qui vient de Miykiniyat pour Mandalay. Mais les infos que je possède sont peu valides. Je décide donc de rester à bord. Après tout, l'expérience est intéressante..! Notre navire quitte l'autre bateau qui lui sert de quai d'amarrage et se remet dans le sens du courant. Nous voilà repartis. Lentement.

La lumière du jour décline et laisse la place aux agréables teintes chaudes du soleil couchant. Nous longeons de près la rive droite du fleuve et les montagnes qui se découpent sur un ciel chargé de cumulus offrent un spectacle qui devrait ravir les plus blasés. Je fais toute une série de photos puis décide de m'offrir une bière à ce qui fait office de bar et restaurant. Je descends d'un étage et, chevauchant un banc instable, m'accoude à un coin de table encore encombré des reliefs de nourriture du précédent "client". Je commande une bière. Elle est fraîche. Elle est chinoise. Je la déguste doucement en profitant du spectacle qu'offrent les palmiers sucre et les pagodes qui se découpent en ombre chinoise sur le ciel. C'est un moment un peu magique où tout devient beau et paisible. La sérénité s'installe. Le regard se perd à l'horizon. Les pensées s'envolent... Puis la nuit tombe, presque brutalement. Les néons s'allument et le charme est rompu.

Mon estomac me rappelle que je n'ai rien mangé depuis le matin; il est temps que je me restaure. Une assiette de riz frit, accompagné de légumes, surmonté d' un œuf sur le plat, arrive à point. Faute d'être succulent c'est nourrissant.

Seul touriste à bord, je suis un peu la curiosité du bateau. Beaucoup viennent gentiment me demander ma nationalité. Ils parlent très mal l'anglais avec un accent horrible qui rend incompréhensible leurs propos. Je devine plus que je ne comprends... Les échanges sont donc plutôt limités. J'offre une bière au jeune homme qui fait office de cuistot et en retour, il me tend une cigarette locale. A peine plus gros qu'un cigarillo, d'un vert kaki, le "cheroot" comme on l'appelle ici, me fait tousser dès la première bouffée. Il est vrai qu'il y a longtemps que je n'ai pas fumé. Et ça arrache un peu. Je n'irai pas au bout...

La conversation s'essouffle vite et je repars m'allonger sur ma natte en paille de riz qui n'offre vraiment aucun confort si ce n'est de me protéger de la saleté du sol. Car dans ce domaine, il faut bien avouer que les Birmans ont encore certains progrès à faire. Gros consommateurs de béthel, ils sont donc gros cracheurs. Fort heureusement , ils crachent dans le fleuve qui, par ailleurs, sert de poubelle à tout le monde. Tout y passe . Du moindre sachet plastique à la bouteille vide, aux différents déchets de nourriture ainsi que les petites boîtes polystyrène qui servent d'emballage. Tous les détritus y sont jetés. Sans exception. L'Irrawady est un véritable dépotoir. Les Birmans n'ont aucun scrupule ni aucune conscience semble- t- il de la pollution qu'ils génèrent.

21 heures. Le bateau continue paisiblement sa route au bruit de ses puissants et ronronnants Diesel. Quant à moi, j'attends un sommeil qui tarde à venir d'autant que je suis juste dessous une télé qui hurle des scènettes birmanes qui me sont bien évidemment hermétiques. Au bout d'une demi- heure, je m'informe de la possibilité d'arrêter ce vacarme télévisuel. Je comprends qu'il me faut m'adresser aux cuisines. Dont acte. J'y vais et, grand soulagement, je constate à mon retour que la télé ne fonctionne plus. Merci au cuistot. Je m'allonge à nouveau et essaye de me trouver une position confortable. J'ai déjà la colonne vertébrale en vrac. Les néons, situés fort heureusement assez hauts attirent une nuée de moustiques et papillons de nuit. Je n'ose même pas espérer qu'on les éteindra. Le sommeil arrive enfin. Agité, entrecoupé, troublé, mais le sommeil quand même. Pas vraiment une longue nuit car je suis réveillé à 3 heures du matin. J'étire ma carcasse. Je me demande si tout va se remettre en place... Je sais que je ne me rendormirais pas. Je décide d'aller voir à l'avant du bateau. Nuit sans lune. En l'absence de radar c'est un gros phare mobile qui éclaire la berge et qui permet au bateau de se repérer. Rustique mais ça fonctionne. J'entends des petits bateaux de pêche qui naviguent, non loin, invisibles, dans le noir complet. N'y a t- il jamais de collision..?

À 4 heures du matin, la majorité des birmans s'éveille. J'imagine un arrêt relativement prochain, mais non.... cela semble être leur horaire habituel. En Birmanie on se couche tôt et on se lève tôt. On vit bien plus aux heures du soleil qu'à celles de la montre .

J'attends patiemment 6 heures du matin et je vais au "bar-restaurant" m'offrir un café. Comme toujours c'est un mélange de sucre, de lait et de café lyophilisé, servi avec une eau bouillante dans une tasse ébréchée. Pas mauvais en soi mais pour les amateurs de café noir bien serré, ben... on dira que c'est pas top. Mais ça passe. Un petit gâteau, lui aussi très sucré et une pomme composeront mon petit-déjeuner. Pas si mauvais finalement. Le jour s'est levé et on peut profiter de cette douce fraîcheur du matin dont on sait qu'elle ne durera pas. Le fleuve vit déjà, lui aussi, de nombreux petits bateaux qui font du cabotage.

J'ai trouvé sur le pont supérieur un gros réservoir d'eau qui permet de se rafraîchir. Un savon traîne à proximité. Parfait.!! J'avais les mains tellement poisseuses que je me sens beaucoup mieux après ce petit intermède toilettage. Mon écharpe me servira de serviette. Quant au brossage des dents, ça attendra une eau supposée potable.

Le bateau continue à avancer à la moyenne vertigineuse de 10 nœuds. Moins de 20 km/ h. Le temps, à pris le même rythme. Il s'écoule lentement. Je frôle l'ennui. Il ne me reste qu'à patienter. L'arrivée est prévue vers 16 heures. Encore 9 heures.. A part quelques sourires, impossible d'échanger avec mes voisins. Personne ne parle anglais. Je les sens cependant curieux. Je le suis aussi, mais la langue fait obstacle.

Les heures s'égrènent. Arrivent 9 heures, puis 10 heures, puis 11 heures... D'un seul coup tout le monde semble bouger. Ça m'intrigue. Sur la berge je crois reconnaître les grandes pagodes de briques de Mingun. Je pose la question à mon voisin, lui aussi accoudé à la rambarde, et il hoche la tête en guise d'acquiescement. C'est effectivement Mingun. À ma grande surprise j'en déduis donc qu'on est proche de Mandalay. Bonne nouvelle..! On accoste effectivement peu de temps après et me voilà à terre après 28 heures de ce long parcours bîrman. Je sais où je vais et je loue les services d'un moto- taxi qui m'y emmène bon train. J'arrive dans ma chambre, pose mon sac et à peine déshabillé, me précipite sous la douche. Un vrai délice. À peine sec, je m'allonge sur le lit en regardant les pales du gros ventilateur qui tournent à grande vitesse sans pour autant rafraîchir complètement l'endroit. L'air est lourd et tiède. Une bonne heure de sommeil me fera du bien..
Bien cordialement.

SAINT.

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