La roublardise des chauffeurs de taxi
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KH
Il y aurait de quoi écrire des tomes sur les chauffeurs de taxi. Le problème est qu' ils sont souvent incontournables en voyage.

L’avion atterrit à l’aéroport de Tunis à une heure du matin. La nuit est douce, le ciel dégagé et constellé de nuées d'étoiles scintillantes, les dehors de l’aéroport sont calmes et sans aucune trace d’une quelconque populace industrieuse. Je savoure, et du coup, je ne suis même pas pressé de prendre un taxi pour le centre-ville. Mais...s’en vient vers moi un bonhomme, sourire vissé aux lèvres et qui m’apostrophe avec les formules d’usage : "Bonsoir !" Petite hésitation… "Espagnol ? Italien ?....Ah français… bienvenue en Tunisie !". "Je vous emmène au centre-ville ? 15 dinars, pas un millime de plus". Cachottier, je lui souris de mes belles dents tout en procédant à un calcul mental à la vitesse de l’éclair : 15 dinars, c’est l’équivalent de 9 euros. Plutôt bon marché. Des taximen honnêtes, ça se peut donc. Il suffisait d’aller en Tunisie.

Je suis sur le point de toper-là lorsque j’entends mon nom. Je me retourne. Ma voisine dans l’avion vient d’être éjectée de l’aéroport à son tour et me fait de grands signes. Tant qu’à faire, elle me rejoint illico à grandes enjambées. Une drôle de nana que cette franco-algérienne trentenaire. Le verbe facile, mille anecdotes à raconter à propos de tout et surtout un de ces tempéraments ! Il n’est pas raisonnable de lui chercher querelle! Pendant les deux heures du trajet, elle me débite d’un trait son histoire "tunisienne", qui se résume à ceci : vivre pendant un an dans un village d’Algérie avec son algérien de petit ami a tourné au cauchemar. (Vu son caractère à elle, cet ami devrait être décoré !). Sous un obscur prétexte, il l’a alors renvoyé en France. Séparation avec fracas, injures au téléphone, silence radio et pour finir tentatives actuelles de rabibochage. Seulement, comme elle s’est entre-temps brouillée avec la smala toute entière au bled, elle ne peut même plus lui rendre visite en Algérie. Lui, ayant de son côté l’inextricable problème du visa pour la France, il fallait trouver un compromis géographique. Ce sera la Tunisie. Les voilà donc, dans le roman de leur vie, à prendre chaque trimestre fébrilement la direction de Tunis le temps d’un w.e (canaille ou de travail, c'est selon). Elle prend l’avion Strasbourg-Tunis pour 3 jours, lui se débrouille au départ d’Alger avec les transports en commun. Ce piment tout simple a propulsé l’action de leur relation au zénith. C’est bien plus exaltant qu’un quotidien immuable où l’on se réveille l’un et l’autre, chaque matin, avec une haleine gênante et où l’on s’entend mutuellement tirer la chasse d’eau.

Mais revenons à notre taximan.

Elle : "Tu vas en ville ? Moi aussi ! Combien il t’a demandé, ce gus ?

Moi : 15 dinars. Ça me va.

Elle (son sang ne fait qu’un tour) : Quoi ! Mais il est malade ! Ils ne changeront donc jamais, ces connards de chauffeurs de taxi. Tous des voleurs !

Le taximan (qui essaie de se donner une contenance et tout en roulant les r) : c’est le tarif de nuit, Madame, renseignez-vous !

Elle : tarif de nuit, mon œil ! Tu te crois à New York ?

Le taximan (plus très sûr de lui et désignant du doigt une ombre lointaine) : il y a un collègue là-bas, il vous dira la même chose. 15 dinars… allez, disons 12 dinars parce que c’est vous.

Elle (de but en blanc en arabe) : et moi, je te dis que tu es un voleur ! Ça te va ?

Lui (affectant un air blessé) : il faut rester polie, Madame. Allah est grand ! Il y a toujours un moyen de s’arranger. Et puis, vous êtes une fille du bled. Pourquoi ne pas l’avoir dit ?

Elle (qui le mitraille du regard) :qu’est-ce que tu me chantes, là ? C’est au faciès maintenant ?

Lui (qui ne se démonte pas) : ben, disons qu’avec nos soeurs, on a des tarifs spéciaux. Lui, c’est un "gour ". On lui applique le plein tarif.

Je manque de m’étouffer, mais n’en laisse rien paraître. J’arbore depuis le début un sourire aimable, du genre de celui qui attend patiemment un dénouement imminent.

Elle (la tête haute et pédagogue): « C’est à cause de gens comme vous que les touristes gardent une mauvaise image de nous. Vous les pigeonnez sans vergogne ! Vous les videz jusqu’à la dernière goutte. 12 dinars ! C’est le double du tarif normal ! On devrait te coffrer.

Lui (à court) : C’est le tarif de nuit, ma sœur. Allez, 10 dinars. Wallah (je vous jure) parce que je vous aime bien.

Elle (avec un mépris très marqué dans le regard de ses gros yeux noirs): on se passera de tes services. (Et elle se détourne)

(Pause)

Tout à coup, il prend son sac et d’une voix entraînante, tout en se disposant à se mettre en marche : Wallah, c’est moi qui vous emmène en ville. Ce sera à votre aise. Combien vous voulez donner ?

Elle (d’un ton ennuyé mais que je devine ravie de l’avoir maté) : 6 dinars, c’est le tarif.

Lui (d’une voix plaintive) : Ah ma chère Dame, mais ça ne vous couvre même pas les frais d’essence, 6 dinars. La hausse du carburant, vous savez ces choses-là quand même.

Elle (imperturbable) : le centre-ville n’est même pas 5 kilomètres. Tu parles d’une distance !

Lui : (qui vide une dernière cartouche) : Le carburant, les enfants… (Il s’adresse à moi tout à coup avec un large sourire). On y va, Monsieur !

(Trajet)

A l’arrivée, Fouzia me demande 4 dinars. Elle en ajoute 4 et lui tend la somme. Le chauffeur, qui avait retrouvé une surprenante jovialité durant la course, la couvre de remerciements, lui ouvre cérémonieusement la portière, lui tend servilement son sac et nous souhaite un bon séjour en Tunisie à tous les deux. Il lui souffle même à l’oreille un mot salace à mon intention avec un clin d’œil appuyé.

Khaldoun
TA Tatra Globetrotter ·
Bonjour...

J'ai fait mettre le compteur l'autre soir.... 3, 5 dinars.....

Michel
KH Khaldoun Regular ·
Salut

C’est à peu près ce que j’ai réglé pour le trajet en sens inverse, à l’aide du compteur, effectivement. Au bout de 3 semaines, on est parfaitement initié…

Mais le compteur peut aussi avoir un effet boomerang : si le client n’a qu’une vague notion du trajet et de la distance à parcourir, le chauffeur de taxi peut se payer royalement sa tête en empruntant des chemins biscornus, de sorte que l’addition est salée à l’arrivée. Pour prendre un exemple, à Paris, les chauffeurs de taxi l’appellent la route de Shanghaï : un itinéraire fantaisiste, particulièrement sinueux, entre le centre de la capitale et Roissy pour faire cracher le client au bassinet.

A l’aéroport de Tunis, c’est une arnaque généralisée. Avant de prendre l’avion du retour, j’ai fait un tour dans le hall d’arrivée en tendant l’oreille. Le client non averti signe systématiquement pour 15 à 20 dinars une course qui en coûte 5 au maximum.

Khaldoun
TA Tatra Globetrotter ·
Bonjour,

Moi à l'aller comme au retour compteur et 3, 5 Dinars.... Et je n'avais jamais mis les pieds en Tunisie... Par contre j'ai choisi un simple taxi jaune....

Michel
FL Flamenca173 ·
je prends toujours un taxi jaune en tunisie, je peux dire que je me fais arnaquer une fois sur deux, la meilleure c'était à tozeur de mon hotel à la gare routière 500 mètres environ 10 dinars(taxi commandé par l'hotelier), ah si j'ai mieux, à ma premiere visite un faux taxi m'a fait faire le tour de la ville alors qu'il y avait 2 ou 300 mètres entre la gare et mon hôtel, parfois j'en ris, parfois j'ai les larmes aux yeux.
flamenca173
TA Tatra Globetrotter ·
C'est bien d'avoir un peu travaillé pour repérer la ville, sur plan, avant de partir, et d'avoir aussi une idée des pièges possibles.

Michel
CH Chrousseaud Globetrotter ·
Un classique à partir de Roissy : le chauffeur prétend que l'autoroute A1 est bouchée en direction de Paris, il prend la Francilienne par Marne la Vallée, ce qui double la distance entre l'aéroport et la capitale
ChR
KH Khaldoun Regular ·
Nouvelle prise de bec avec un chauffeur de taxi. Je prends bien soin de les éviter dans les périmètres urbains, privilégiant partout la marche et les transports en commun. Malheureusement, il arrive que des circonstances particulières, comme en Tunisie plus haut, fassent voler en éclats les résolutions les plus fermes. Alors, je lutte, je marmonne, je me dis qu’il s’agit d’une petite entorse au règlement, avant de m’y résoudre. Je franchis le pas. Ça s'est passé à la fin du mois d'août dernier.

A Kuala Lumpur, il pleut à verse lorsque je débarque, en soirée, en provenance de Mersing et de Tioman. Je connais KL, une de mes capitales préférées, pour y avoir séjourné à plusieurs reprises ; l’hôtel où je m’abriterai est tout désigné : c’est le Maytower, un établissement flambant neuf idéalement situé à Little India et à égale distance de Chinatown, des Twin Towers et de la Tour de la Télévision, sur lesquelles il offre une vue imprenable du 24ème étage, par exemple, où j’ai logé précédemment. De la gare centrale de KL, j’aurais d’ordinaire, sans hésiter une infime seconde, parcouru les quelques 3000 mètres, au jugé, qui me séparent du Maytower. Mais les nuages agglutinés sur la ville en une masse grisâtre, compacte et humide, ne sont pas près de se dissiper. Il pleut sévère. Je me résous à héler un chauffeur de taxi en prenant soin de me préparer mentalement. Comme un interprète qui intègre sa cabine, je me chauffe la voix, en chantonnant quelques morceaux connus. Ici, il me faut préciser que mon séjour sur l’île enchanteresse de Tioman m’a propulsé vers un calme sidéral, presque léthargique, une tranquillité d’esprit phénoménale, de celles qui, dans les grands Traités Philosophiques, forment, avec la santé, l’élément le plus essentiel du bonheur. C’est l’effet de deux semaines de silence absolu dans un cadre naturel d’une extrême beauté, sans émettre, sans communiquer (autrement que par bribes paresseuses lancées ici et là en direction de commerçants assoupis). Deux semaines sans parler, sans hausser la voix, c’était, là-bas, éprouver par intermittences le besoin de s’assurer que ses outils de communication sont intacts en poussant un cri ou en lisant à voix haute.

En appelant un taxi, j’avais deux options : prolonger cet état de sublime zénitude dans lequel je baignais (le trajet en car n’y avait rien changé, bien au contraire) ou me métamorphoser, me révolter et sortir de cette hibernation vocale. J’étais en forme ! J’aurais affronté un régiment de verbeux et de polémistes une nuit entière ! Un chauffeur de taxi ? Ha ha ha !!! On allait war ce qu’on allait war !

C’est sous le déluge qu’un énième taxi a enfin l’idée de s’immobiliser à ma hauteur. D’emblée de jeu, je ne lui adresse même pas la parole. D’autorité, je me positionne devant le coffre, j’y fourre mon sac à dos d’un geste péremptoire, je referme le coffre d’un mouvement sec et je m’engouffre dans le véhicule. Ai-je manqué de correction ? S’agit-t-il d’un brave père de famille qui, tout sourire, mettra le compteur en marche en démarrant ? M’excuserai-je ? C’est raté ! Et j’en aurais mis ma main au feu ! C’est un quidam d’une trentaine d’années, le regard fuyant et pas franchement rassurant, qui me scrute (je le dérange peut-être ?) et me questionne d’un hochement de la tête. Droit dans mes bottes, je lui balance d’une voix forte un tonitruant "Hotel Maytower please !". J’aurais pu lui indiquer "Little India", qui sonne plus modeste, et jouer sur l’ambiguïté de ma destination véritable. On trouve là-bas, après tout, quantité de bouges mal famés. Mais dès le départ, j’ai fait le choix de prendre le taureau par les cornes. C’est cela même ! Je suis un torero tout d’énergie, batteries chargées à ras bord ! Et ce chauffeur de taxi qui va essayer de m’arnaquer (je l’ai senti au moment où il a posé ses yeux troubles sur moi), c’est le taureau, je vais le saigner ! Et voici le dialogue qui s’engage :

Lui (sur un ton presque de compassion) : « Le Maytower ? C’est bien loin. Il vous en coûtera 25 ringgits.

Moi (j'exulte intérieurement, d’une voix souveraine) : Loin ? Vous êtes bien de KL ?

Lui : Oui, Monsieur. Il faut contourner tout ChinaTown et la circulation est dense. Regardez !

Ce faisant, il me montre la voie opposée, dans l’autre sens, particulièrement bouchonnée en effet.

Moi (vivement, et prenant soin d’exagérer ma surprise devant un argument aussi comique) : Mais c’est dans l’autre sens ! Voyez le boulevard devant nous. On se croirait à l’heure du couvre-feu.

Lui (imperturbable) : Mais je devrai revenir sur mes pas, Monsieur, et réemprunter en conséquence cette voie dans l’autre sens. Cela prendra un temps considérable.

Moi (instantanément) : « Qui me le prouve ? Vous êtes Indien, n’est-ce pas ? Le Maytower est à Little India. C’est chez vous, par là-bas, non ? »

Lui : C’est le tarif, Monsieur.

Moi (d’une voix qui perce les murs) : Le tarif ? Parlons-en ! Votre compteur, il sert à quoi ? A compter les moustiques ?

Lui : Nous ne l’utilisons pas. Certaines compagnies l’utilisent, d’autres pas, Monsieur.

Moi : (offusqué) Mais c’est une obligation légale. Vous êtes un hors-la-loi, Monsieur ! (J’ai décidé de faire dans le Monsieur, moi aussi. J’éprouve une puissance verbale inaccoutumée, décuplée. Intérieurement, je ris fort, je jubile, mais, de façade, je la joue machoire serrée et colère contenue . Je joue consciencieusement la partition d’un honnête homme indigné. Le coup a porté, semble-t-il. J’en profite.

Moi : Ce sera 15 ringgits. C’est bien plus que ce qui serait facturé normalement.

Lui : Bon bon, ce sera 20 ringgits, ok ?

Moi: (Je lève les yeux aux ciel) M’enfin !!! Vous abusez. C’est le temps qui vous fait cet effet ? C’est quoi ce délire ? Au fait, vous démarrerez un jour ?

Le taximanqui n’est certainement pas habitué à pareil défoulement de la part d’un étranger observe alors une pause. Attentisme, hésitation, un petit moment de flottement et il se décide à accélérer. Un petit silence s’installe que j’interromps bientôt.

Moi (affectant la posture et la jovialité d’un guide touristique) : Là, nous continuons sur le Boulevard qui borde Chinatown à l’est. Nous allons le contourner très brièvement. La Mosquée Masjid Jamek est par ici, la Merdeka Square par là, avec son Big Ben largué par les Anglais. Quel kitsch ! Quelle tarte à la crème qu’ils vous ont laissée là, les Britishs, dites donc ! (Un rien de désinvolture moqueuse dans la voix). Vous tournez à droite au prochain feu. Vous verrez déjà l’enseigne du Maytower. Il vous suffira de filer droit, Monsieur.

Lui : (stupéfait, on dirait) I know I know… mais la circulation est dense au retour.

Moi : (je vire mytho tout à coup) Vous n’avez pas encore compris que j’habite en Malaisie ? (Ma voix prend des allures grandiloquentes, presque lyriques) J’hèèèèèème ce beau pays et sa population. People are so lovely, so friendly, Sir ! Si vous venez à Georgetown, venez me voir ! Vous serez le bienvenu, comme un frère. Je ne chercherai pas à vous berner. Je ne vous manquerai pas de respect. Vous devriez vous soucier de l’image de votre pays, Monsieur. (Possible, à ce stade, qu'il ait commencé à me prendre pour un fou. J’inspire fort et je lui balance brusquement d’une voix de ténor) Vous êtes un malhonnête, Monsieur !

Véridique ! C’est bien ce que je lui ai lancé à la figure, et il n’a pas moufté. Entre-temps, nous nous sommes immobilisés devant le Maytower. Des pluies diluviennes continuent de s’abattre sur ma KL. Je sors récupérer prestement mon bagage. Le portier de l’hôtel est déjà prêt pour sa manœuvre. Je pourrais lui demander d’approcher et lui expliquer ce que ce fâcheux, dans son tacot, me réclame pour avoir franchi 3 feux. Un compteur indiquerait entre 5 et 8 ringgits. Il en voulait 25, l’escroc ! Je retourne d’un pas tranquille vers lui.

Moi : Ecoutez bien ! Si vous n’acceptez pas sur le champ les 10 ringgits que voilà, vous n’aurez rien du tout. Plutôt des ennuis. (Et je lui indique l’hôtel, sans savoir exactement pourquoi d’ailleurs. Peut-être parce qu’un costaud est aux aguets à proximité, ou peut-être parce que la démesure du gratte-ciel en impose, ou peut-être encore parce que, eu égard à ses propriétaires, le chauffeur y réfléchirait peut-être à deux fois avant d’engager des hostilités. Toujours est-il que devenu muet comme une carpe, il se saisit du billet, le glisse subrepticement dans son portefeuille et démarre tranquillement.)

Khaldoun

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