MARRAKECH
Nous-y voilà donc. La fameuse
Marrakech fascinante ou irritante, objet de tous les amours ou de toutes les détestations.
Je vais enfin pouvoir me faire ma propre opinion. En commençant par le début. C’est-à-dire en pénétrant tout de suite sur la
place Djemaa el Fna, la grande place publique de la médina. De forme triangulaire et ceinte de bâtiments aux multiples nuances de rouge, elle constitue comme le disent les guides touristiques, le cœur battant de
Marrakech.
Ma première impression est toutefois mitigée. Je suis un peu fatigué par le trajet en voiture et puis j’ai ce sentiment, souvent éprouvé par les gens qui découvrent un lieu célèbre dont ils ont entendu parler maintes fois, de ne pas vraiment être ancré dans la réalité. Je dois trouver de nouveaux repères sensoriels.
C’est une perturbation étrange, visuelle, auditive, épidermique. Il faut laisser le temps à l’œil d’accommoder, à l’oreille d’intégrer des sons différents, à la peau et au corps tout entier de se laisser imprégner par cette atmosphère inhabituelle.
Nous montons prendre un thé à la menthe sur l’un des nombreux toits-terrasses de la place. C’est l’endroit idéal pour embrasser l’espace d’un regard, comprendre son organisation.
Les thés à la menthe m’ont revigoré, je suis prêt à plonger au milieu de la foule.
Place publique, place de tous les publics. Les spectateurs d’abord. Des touristes bien sûr, marocains comme étrangers. La plupart, qui ne viendront qu’une fois, ont cet air ahuri et emprunté, ce sourire un peu béat sur les lèvres qu’ont toujours les visiteurs d’un lieu exotique. C’est un peu mon cas, mais très vite après quatre jours passés à
Marrakech, la place me deviendra familière.
Et puis il y a les acteurs, ceux qui font respirer cet univers fourmillant de vie. Charmeurs de serpent, dresseurs de singe, tatoueuses de henné, mendiants, musiciens gnaouas, vendeurs en tout genre. Difficile de rester simplement voyeur sans se faire aborder. Tout est question de bonne distance ou de refus courtois, «
laa choukran », main droite posée sur le cœur. Des attroupements se forment parfois en cercle autour d’un ou deux personnages. Il s’agit des
« halqa », ces spectacles de rue souvent burlesques mais autour desquels les touristes étrangers ne s’attardent pas car il faut comprendre l’arabe.
Kate me propose d’aller goûter les fameux escargots de la place. Nous nous asseyons sur de hauts tabourets et dégustons ces petits gastéropodes, cuits
dans un bouillon très épicé. Délicieux et revigorant.
L’appel à la prière qui peine à s’imposer dans le brouhaha ambiant ne semble déranger, ni concerner personne.
Après une énième déambulation nous décidons d’aller nous restaurer dans une des nombreuses gargotes de la place. Elles se ressemblent toutes si ce n’est leur numéro bien visible qui les distingue. Laquelle choisir ? Il suffit en fait de se laisser approcher par les nombreux rabatteurs postés devant chaque établissement. Le plus drôle, le plus original, le plus convaincant surtout, gagnera ses clients. L’abord est courtois mais insistant, le langage, souvent exprimé dans un très bon français est imagé, le ton toujours un brin chambreur avec une pointe d’ironie. Et il faut répondre. C’est comme un jeu de rôles que l’on peut accepter ou pas, qui peut déranger ou plaire. En ce qui me concerne j’aime cette faconde très méditerranéenne que je connais bien.
Et je n’oublie pas non plus que ces jeunes hommes qui ont le sourire aux lèvres sont au travail et gagnent généralement peu.
Fin de soirée. Il est temps de retrouver la quiétude de notre hébergement dans le quartier « Ben Saleh » à dix minutes de la place. Nous logeons à la «
maison Do », un dar mignon comme tout, situé dans une rue minuscule. De la terrasse on peut apercevoir un magnifique minaret d’époque mérinide. Yolande est la maîtresse française du lieu, c’est une amie de longue date de Kate. Installée depuis 15 ans à
Marrakech elle a acheté et rénové avec son mari deux belles bâtisses (le Dar et le Riad juste à côté) qu’elle gère depuis avec constance et efficacité. Je suis toujours impressionné par ces « expats » français, amoureux du
Maroc, qui se sont lancés dans ce type d’entreprise, d’aventure. Yolande et Martine sont de ceux-là. Yolande ne me connaît pas, Kate et elle ont un long passé commun auquel je n’appartiens pas. Mais elle m’intègre avec délicatesse dans son présent et dans celui de ce couple recomposé. J’apprécie ce petit bout de femme à l’énergie tranquille et maîtrisée.
Alors, ces quatre jours passés à
Marrakech ? Comment raconter ce qui a été maintes fois raconté, comment décrire cette ville sur laquelle tant de monde a écrit ?
Peut-être changer de forme, pour évoquer tout en vrac cette ville foutraque. Essayons tout à trac...
Dans les rues de la médina la rue n’est à personne et donc à tout le monde. Dans les rues de la médina le piéton rase les murs, les "moubilettes" et les "bichklita" rasent les piétons.
Dans les rues de la médina les parfums des savons et des épices se mêlent aux gaz d’échappement. Dans les rues de la médina tout sent mais rien ne sent mauvais. Dans les rues de la médina pas de crottes de chien... Dans les rues de la médina il y a le bruit et l’odeur...pas de marteau-piqueur.
Dans les rues de la médina la parole est d’argent et le silence dort. Dans les rues de la médina si tu rentres dans une boutique tu ressors poches vides et mains pleines. Dans les rues de la médina on te parle en français, tu réponds en arabe. Dans les rues de la médina l’orthographe s’amuse : "polet", "agence émmobilière", "oumlette"... Dans les rues de la médina le sourire est gratuit. Dans les rues de la médina la pauvreté se montre et le luxe se cache.
Dans les rues de la médina il existe aussi des lieux de quiétude sans inquiétude...
Ces lieux de quiétude tous les guides en parlent, ils sont incontournables même si l’on préfère rester hors des sentiers battus, ce qui à
Marrakech me semble tout de même bien difficile. Ainsi j’ai aimé la visite de la medersa « Ben Youssef », sa cour, ses arabesques, ses arcs outrepassés. Le magnifique palais de « La Bahia » et son immense cour dans laquelle Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo se sont mis mutuellement une raclée mémorable dans le film « 100.000 dollars au soleil ». Une visite qui m’a beaucoup inspiré est celle du « musée de la photographie » qui expose d‘intéressants clichés des villes marocaines de l’époque de la colonisation et de magnifiques portraits d’hommes et de femmes arabe et berbère. Et aussi les « Jardins secrets », les
tombeaux Saadiens, les jardins Majorelle également bien sûr. Bref je ne veux pas faire le guide touristique.
Et puis entrer dans
Marrakech d’accord, mais maintenant il va falloir en sortir pour aller dans le sud-marocain et... c’est moi qui conduis dorénavant.