C’est peu de dire que le
Japon est un monde à part. Tout autour de moi, les gens s’exclament : « Quelle chance tu as de pouvoir partir là-bas ! J’ai toujours rêvé d’y aller, de me retrouver dans cette culture mêlant traditions et technologie ! » Oui, les gens ont raison. Jusqu’à ce moment même où leurs rêves deviennent réalité et que les choses leur apparaissent telles quelles, sans le filtre des a priori fantasmés. Car dans l’inconscient collectif, en effet, le
Japon nous apparaît comme une civilisation sinon neutre, à tout le moins dépouillée de toute maturation sociale. Comme si elle était sortie d’un seul coup d’un seul de ses âges canoniques, ne nous livrant que le meilleur de ses traditions, et comme si ces mêmes traditions étaient, à coup sûr, le ferment de cette extraordinaire discipline. Or, comme toujours, la vérité est bien plus complexe. Le
Japon moderne est probablement fait de ses traditions millénaires. Mais ce
Japon-là est aussi le résultat de ses propres aléas et de ses propres contradictions. Moi, j’ai toujours été méfiant. Je n’ai jamais su m’expliquer pourquoi les femmes de ménage présentes au bord du quai s’inclinent quand le train entre en gare. À un moment donné, trop de discipline, trop de déférence, ça prête à sourire, ça interroge.
Enfin, grâce à F., un rêve se réalise ! Non pas celui de me rendre au
Japon, pays dans lequel je me suis rendu plus que dans aucun autre, à l’exception de la
Réunion et du
Royaume Uni, mais bien celui de faire le tour du monde le plus rapide de toute ma carrière. En effet, suite aux restrictions imposées par les Russes*, c’est en toute quiétude que l’avion survole à l’aller le
Caucase et la
Chine ; au retour, il s’élance gracieusement en direction de l’Arctique après avoir longé les Îles Aléoutiennes, l’
Alaska et le
Groenland. Aussi, en presque 26 heures de vol, je boucle mon 6e tour du monde. Un tour du monde avec une seule escale. Voire deux, si l’on compte notre sortie improvisée jusqu’à Okinawa.
(* En réponse aux sanctions des Occidentaux, la
Russie a fermé le 28 février 2022 son espace aérien aux compagnies occidentales, exceptées Air Serbia, Turkish Airlines, Pegasus et Belavia. Cette décision majore les temps de parcours de 2 à 3 heures et, incidemment, les coûts d’exploitation.)
L’empire du bruit. L’empire qui éblouit. Au
Japon, l’espace sonore et visuel est alimenté en permanence. Pas de répit. Il faut être fort. Le cheminement dans les transports en commun relève du jeu vidéo le plus abouti : évoluant entre les difficultés propres à la langue et à une organisation autre, le héros tâche de faire abstraction des nombreuses sollicitations visuelles et sonores. Enfin, surtout sonores. Car il y a au
Japon, une culture du bruit dont se sont inspirés, sans nul doute, nos chemins de fer nationaux. C’est que, tout doit être prévenu. Aussi, çà et là, tout le long du parcours, nous trouvons des agents dont le seul rôle est de répéter à l’envi tel ou tel message de sécurité au moyen d’un mégaphone plus ou moins calibré pour la circonstance. Il en résulte un murmure permanent, une sorte d’acouphène, un brouhaha subtil mais incessant, dont le souvenir s’évapore à peine à l’heure du coucher et qui revient de plus belle à la première lueur, quand nous redescendons dans les profondeurs pourtant aseptisées du métro d’
Osaka. « Pour aller à droite, veuillez tourner à droite, kudasaï. Quand vous descendez l’escalier, veuillez prêter attention aux marches, kudasaï. Pour aller tout droit, veuillez emprunter le couloir de gauche, kudasaï... » Ce kudasaï-là (s’il vous plaît, en japonais), je vous l’assure, s’est incrusté de manière quasi définitive dans mes cellules auditives.
Les écrans ne sont pas en reste ; le cerveau est constamment sollicité. Mais paradoxalement, les usagers se réfugient en masse, via l’écran, dans leurs propres univers. Littéralement scotchés sur leur téléphone, l’oreillette bien vissée dans chacune de leurs oreilles, les gens s’évadent dans les rayons virtuels d’un magasin d’ameublement, dans un jeu, dans un film... Dans les wagons, rares sont les éclats de voix. Le champ est libre pour les annonces et autres chansonnettes. Chaque arrêt est annoncé par une petite musique propre à chaque station. Tout bonnement incroyable.
Si l’on a coutume de juger un pays à l’accueil prodigué par ses habitants, au
Japon, on reste quand même sur sa faim. En effet, l’esprit
Lost in translation* ne s’applique pas qu’aux échanges verbaux, il s’applique relativement sur tout et notamment sur tout ce qui touche à la communication non verbale. Au
Japon, moi le
Corse un brin pied-noir, je suis démuni. Je parle fort, je gesticule, devant un concierge d’hôtel tout aussi démuni. Chacun pour ses raisons. Oui, il se débrouille en anglais, non, on n’arrive pas à trouver le point d’adhérence. C’est un combat perdu d’avance que celui de vouloir chercher un peu de compassion auprès d’un autochtone loin d’être rompu aux préoccupations occidentales. Je cherche à acheter des billets pour l’exposition universelle ? Je me heurte à une systématisation aussi bornée qu’abrupte que le concierge n’arrive pas à débrouiller. Quand il subsiste chez nous un ersatz de bon sens, ici, au
Japon, tout est digitalisé. Dans quelque temps plus personne ne s’étonnera qu’un QR code devienne indispensable pour aller se soulager.
(*
Film
de
Sofia Coppola sorti en 2003 qui propose, à travers les expériences de deux protagonistes, une réflexion sur l’isolement, le mal-être, la culture japonaise et le langage.)
Au final, on l’obtiendra, ce ticket pour l’expo. À force de renseignements personnels communiqués sur un énième compte créé pour l’occasion, nous achetons des billets électroniques, un QR code donc, permettant de réguler les allées et venues, les âmes et les aspirations, de tous ces êtres en errance qui parsèment le globe. Et c’est probablement mieux ainsi... Car nous serons des dizaines de milliers de visiteurs — 100 à 150 000 visiteurs par jour — à arpenter les allées de cet énorme parc d’attractions improvisé, sorte de super structure délirante entourée du
Grand Anneau
, la plus grande construction en bois au monde. À l’intérieur du parc, les pavillons, vaisseaux amiraux de leurs pays respectifs, rivalisent d’ingéniosité, à la mesure de leur PIB, pour attirer le chaland. Mais il faut compter jusqu’à deux heures d’attente pour visiter les plus demandés ! Fort heureusement, une centaine de pays s’abordent sans attente dans des espaces plus vastes qu’ils partagent en commun. Ce que je retiendrai de cette aventure ? La beauté de cette structure en bois, nonobstant toute considération environnementale et financière — 200M d’€ pour des éléments à peine renouvelables ; une certaine poésie, pour ne pas dire féérie, dans l’expression de cette manifestation — converser avec Juliette Petit, splendide représentante du
Vanuatu avait quelque chose d’indéfinissable ; une appréhension au plus près de la discipline japonaise quand il s’est agi de retourner au métro à l’issue de cette soirée épique — des milliers et des milliers de personnes convergent au même moment vers un lieu unique sans qu’il n’y ait jamais d’interruption du flux.
Mais ma came, c’est véritablement la campagne. Aussi, je retiendrai surtout cette brève escapade, dès le premier jour, vers la cascade de Mino-o, dont le voyage même participait déjà à l’enchantement. Quittant bien vite les lignes souterraines, notre train file à travers l’infini de la ville et nous dépose au pied d’une colline, fin par trop abrupte des limites de l’agglomération. La pente était trop forte pour qu’on y construise quoi que ce soit ? Nous laissons derrière nous un hôtel impressionnant, verrue capitaliste s’affranchissant des lois du dénivelé pour attaquer la grimpette vers la cascade. Promenade bucolique où le promeneur a le choix entre un chemin bitumé ou des sentiers plus épiques. Ici et là, des échoppes, des temples, partout, une certaine sérénité. La pulsation de la ville laisse la place à un spectacle grandiose magnifié par les séquoias géants. Du creux d’une ravine, on tente d’apercevoir le ciel par delà les frondaisons. Tout est démesuré. Ici, on respire.
***
En réalité, le
Japon n’a jamais entrepris le moindre travail de mémoire. Hormis quelques gestes fébriles tendant à soulager
Washington dans le choix de ses partenaires asiatiques, on se demande si les Japonais n’ont jamais pris la mesure de l’horreur à laquelle ils ont été forcés de participer. Quand notre société judéo-chrétienne aura assimilé tant bien que mal la notion de pardon et de remise en question, où donc se situe la société japonaise jonglant entre un zen millénaire et le machiavélisme assumé d’un empereur totalement possédé ? Est-ce seulement moi où flotte-t-il bien dans l’atmosphère comme une espèce de gêne, de mal être, un rapport maladroit à la réalité ? Pour moi, s’incliner devant un train qui entre en gare n’est que le résultat d’un cas de conscience bien mal orienté...
Ah, qu’il est loin le temps du
sakoku
, cette
fermeture du pays aussi concrète qu’idéologique en vogue pendant deux siècles. Car si personne ne rentrait, personne ne sortait du pays non plus ! Une aubaine pour les pays voisins. Mais dès 1854, suite aux escarmouches du commodore Matthew Perry qui exigeait du
Japon sa participation aux échanges commerciaux, ce dernier prend soudainement conscience des disparités qui le séparent de l’Occident. Mettre le
Japon au niveau des autres nations ? Industrialisation, compétition, recherche de matières premières... Apparaît sur le devant de la scène un Hirohito (1901-1989) un brin expansionniste et qui ne reculera devant rien pour arriver à ses fins. Surtout, il saura utiliser à sa sauce cette formidable capacité d’abnégation de ses administrés...
On s’insurge, on condamne, on se place tous derrière un discours acceptable quand il s’agit d’évoquer l’utilisation de la bombe atomique. Pourtant, on oublie une chose essentielle :
Hiroshima n’aura pas suffi à faire plier Hirohito. Quand on nous bombarde d’éléments anti-fascistes, comme si la seule volonté des programmes scolaires était de nous empêcher de voter
Rassemblement National, on occulte complètement ces évènements d’une rare cruauté qui se produisirent de l’autre côte du globe à une époque pourtant contemporaine aux atrocités nazies. Pourquoi ? Parce que c’était plus loin, de l’autre côté du globe ? Parce qu’il faut à la fois condamner l’usage de l’arme nucléaire et le nazisme ? Quel jeu dangereux que celui-là. Tuer des civils dépasse l’entendement, tout le monde s’accorde sur ce point. Mais le
Japon ne s’est-il jamais rendu coupable de telles exactions ? Notre empathie est légitime ; elle ne m’enlèvera pourtant pas de l’idée qu’il n’y avait pas d’autre solution.
Nagasaki en est la preuve la plus parlante.
Du moins en
France, dans les manuels scolaires, Hitler aura complètement occulté l’existence de personnes plus cruelles et plus abjectes que lui. Certainement, Adolphe était un grand malade que les évènements ont su porter au pouvoir. Mais je suis fondé à croire que son approche était probablement plus humaine que celle d’un Joseph Staline au faîte de son art*. Et si Hirohito suit la même ligne qu’Hitler, en ce sens qu’il représente la race supérieure, il appliquera avec conviction ce qui fut le crédo de Staline : le mépris des siens quand il les envoyait à l’abattage et un mépris plus farouche encore de la race humaine quand cette dernière n’avait pas l’heur d’être japonaise. Voyez plutôt comment la
Chine fut envahie et par quels moyens des millions de Chinois furent anéantis, brûlés, déportés, enterrés vivants ! Opération
réduction en cendres ou
Politique des Trois Tout
pour
tue tout, brûle tout, pille tout ? Sans commentaire. Aujourd’hui encore, les Japonais sont convaincus d’avoir mené une guerre patriotique alors qu’à l’évidence, cette guerre n’aura servi que de vagues intérêts idéologiques (et assurément économiques).
(* «
À bien des égards, le National-Socialisme d’Hitler fut bien plus humain que le Communisme : il n’était pas impensable de parler aux SS, à la Gestapo et les dissuader de vous envoyer dans un camp de prisonnier ne relevait pas de l’utopie. Dans une certaine mesure (comparativement aux communistes), on pouvait encore s’attendre à un semblant de justice. Tous ceux qui vécurent sous Hitler et sous le Communisme vous le diront : à mesure qu’évoluaient les lignes de front, il s’arrangeaient toujours pour se retrouver en Allemagne où, bien qu’il s’agisse d’un endroit étrange dirigé par un fou, la vie continuait. Sous le communisme, il n’y avait plus de vie ; le totalitarisme y était totalement absolu. Probablement, le conservatisme d’Hitler l’aura empêché d’imiter complètent le Bolchévisme. » Seraphim Rose in
Les Révolutions des XIXe et XXe siècles (vers 1970))
À Naha, nous visitons deux endroits stratégiques : les quartiers généraux de la marine impériale et la crête de Maeda, à Urasoe, probablement mieux connue sous le nom de Hacksaw Ridge. J’aime cette confrontation avec l’Histoire. Dans les tunnels creusés à la main des quartiers généraux, nous croisons ces Japonais en quête d’informations. Il n’y sont pour rien dans cette tragédie. Nous non plus. J’aurai aimé le leur dire, les serrer dans mes bras, passer à autre chose. Pouvoir croire, enfin, dans ces messages de paix affichés çà et là. Oui, qu’il est curieux de lire ces appels à la paix* quand aucun devoir de mémoire** n’est véritablement entrepris. Deux civilisations, deux réflexions, une formidable incompréhension. Quand j’analyse le gâchis de cette guerre et plus particulièrement le gâchis de ces batailles du Pacifique — notamment Peleliu, automne 44 et Okinawa, printemps 45 —, je n’arrive pas à communier au patriotisme maladif qui règne dans ces murs. Là, la salle où fut transmis en morse
le dernier message
de l’amiral Minoru Ōta vantant les mérites du peuple de l’archipel. Savant mélange inextricable qui, oui, est chargé d’émotions positives mais qui, non, ne m’enlèvera jamais de l’idée que ce peuple-là était complètement conditionné, complètement déconnecté des réalités. S’allier aux forces de l’Axe ? Envahir le Pacifique sud ? Et trouver ça noble ! Chacun voit midi à sa porte.
(*
Déclaration
de paix de Denny Tamaki, gouverneur d’Okinawa, juin 2020.
** « Reconnaître les atrocités commises par son pays suppose un mélange de culture démocratique et de confiance en soi qui est plus l’exception que la règle. » Dominique Moïsi in
Les Échos
, 30 avril 2015)
Okinawa. 200 000 morts. Entre autres issu du bushido,
la voie du guerrier
, le conditionnement trouvera son apogée avec la philosophie kamikaze en particulier et le suicide en général. Aussi, schématiquement, voici comment les choses se passaient : alors que l’île est encerclée — Peleliu, Iwo Jima, Okinawa —, que tout espoir est perdu, l’ordre est donné d’abattre dix soldats américains avant de se donner la mort. La fourberie de ce système où se rendre est synonyme de déshonneur, passe par la création de tunnels et de poches secrètes où se cachent et d’où surgissent les soldats japonais. Bien avant l’arme atomique, le glas de leur guerre avait sonné.
Hiroshima et
Nagasaki ne sont que le résultat de l’orgueil humain dont le règne d’Hirohito est la plus belle illustration. Pourquoi ce suppôt de Satan fut-il laissé à sa place jusqu’à sa mort ? Je ne me l’explique pas. Autant, l’humiliation infligée à l’
Allemagne à plusieurs reprises fut-elle abjecte, notamment pour son peuple, autant, l’absence de mise en cause réelle et prégnante d’Hirohito, dans ce carnage à grande envergure dont il fut l’instigateur, laisse le champ libre aux interprétations les plus folles. Comme pour mieux souligner mon propos, l’empereur Naruhito visitait Okinawa le même jour que nous,
se recueillant
en mémoire des habitants tombés au combat. Moi, je regardais ces visages dans le monorail qui dessert le sud de l’île. Il y avait là des vieux qui sans nul doute ont perdu leurs parents il y a quatre-vingts ans. Dans quelle mesure peuvent-ils imputer cette tragédie aux visions délirantes de leurs représentants ?
Sur la crête de Maeda, je salue le courage de Desmond Doss, cet objecteur de conscience qui se battit pour pouvoir servir son pays bien qu’il se refusât de jamais porter une arme. Là, au faîte d’une crête abrupte, on devine au nord la progression des Alliés, alors qu’au sud, la pente est plus douce jusqu’à Shuri, en avant des quartiers généraux. Le sous-sol est un gruyère rempli d’ennemis.
Desmond
officie en tant que brancardier. Il s’ingéniera à sauver 75 blessés d’une mort certaine en les évacuant de nuit, du champ de bataille, au moyen de cordages de fortune.
De retour à
Osaka, loin de l’aspect passablement délabré des îles tropicales, je retrouve le faste et la superbe de la deuxième ville du
Japon. Pour dire le vrai, et c’est valable aussi à Okinawa, la densité est tellement folle sur cet archipel qu’on se demande parfois s’il ne s’agit pas d’une seule et même ville répartie sur l’immensité du territoire. Car entre
Tokyo et
Osaka, s’il y a bien quelques montagnes et quelques forêts, c’est bien la ville qui prédomine ; aux heures de pointe, un train rapide relie les deux villes toutes les cinq minutes. Nous nous perdons dans des ruelles plutôt silencieuses, placées en parallèle des grandes artères, pour mieux se retrouver dans les galeries couvertes et animées de Dōtonbori. Nous cherchons un endroit où manger, surtout, nous cherchons à départager l’offre illimitée qui s’offre à nous à perte de trottoirs. C’est absolument bluffant. Et si moi, je fais découvrir à F. un pan de l’Histoire que nos sociétés occidentales ont eu tôt fait d’oublier ; il m’initie lui, à la gastronomie japonaise malgré mon aversion bien soulignée des nourritures asiatiques. Mais rien de tel qu’un maître en la matière ! Nous nous régalons d’okonomiyakis, crêpes japonaises préparées avec brio et servies sur une plancha enchâssée dans notre table.
Le soir tombe sur le
Japon et je n’ai pas trouvé la solution. Comme à
Singapour, on pourra louer le calme et la sérénité des rapports humains, la délicatesse qui n’est peut être qu’hypocrisie, la politesse, la discipline. On constatera surtout qu’en l’absence de liberté, en l’absence de folie, la poésie peine à germer, l’ennui guette, la vraie folie aussi. Le bushido subsiste toujours, l’honneur est là et doit être préservé. Mais la jeunesse se noie dans l’électronique et dans des cultes volontiers stériles (
otaku
), incapable de discerner l’essentiel à défaut de croire en ses rêves. Il faut réussir ? Les jeunes se suicident à cause du harcèlement scolaire, les moins jeunes à cause des difficultés liées au travail, voire aux problèmes conjugaux. Rien d’exceptionnel, dans la moyenne* pourrions-nous dire, mais on se serait attendu à mieux de la part d’un pays si bien organisé, d’un pays qui fait rêver tant d’occidentaux. Oui, le soir tombe sur le
Japon. Empire du bruit, empire des sens, terre bien étrange où l’on trouve des toilettes propres dans les couloirs du métro mais où le sens même de la vie semble être étouffé par les mirages de la technologie. Mais surtout, civilisation amputée d’une pénitence qui s’avèrerait pourtant salutaire. On nage entre deux eaux. Celles d’une modernité blafarde sans fond, sans attache ; celles d’un passé somme toute majestueux mais irrémédiablement entaché par la folie démoniaque d’un empereur trop adulé.
Ou comment s’accomplir pleinement quand la culpabilité n’a aucun exutoire ?
(* La
France et le
Japon partagent une
statistique
commune de 17 suicides pour 100 000 habitants soit, suivant la densité, 30 par jour en
France et 70 au
Japon...