25 octobre - Petra... ou pétera pas ?
Six heures tapantes, la sonnerie du réveil résonne dans ma tête comme un ordre autoritaire : Lève-toi, va travailler ! D’instinct professionnel, ma première pensée va tout naturellement à mon employeur... Ça, c’est au cas où il tomberait sur ce carnet de voyage. Vite évacuée, ma seconde est beaucoup plus jouissive : Si je me lève tôt, c’est pour la bonne cause. Je vais visiter
Petra ! Par contre, le sommeil a été difficile à trouver. L’excitation de la visite de
Petra,... peut-être..., le vacarme dans les tentes d’à côté... sûrement ! Un groupe de français est arrivé tard hier soir et n’a pas trouvé de meilleure idée que d’organiser une « rave party » autour de notre tente... Je n’en dirai pas plus, sinon je vais devenir grossier...
Bon, j’ai mis ma tenue de compét’, mes tongs d’escalade,... Ça y est, je suis fin prêt et excité comme une puce ! Mais je n'ai pas le monopole de l'impatience et ça fait plaisir à voir ! Première étape : le guichet où on nous demande trente-huit dinars pour pouvoir entrer durant deux jours. On a beau s’y être préparé, ça fait mal. On frise même le foutage de gueule, surtout lorsqu’on nous dit que c’est pour préserver le site et qu’on voit les boutiques bringuebalantes qui squattent les tombes historiques... On nous prend pour qui ? Vu le nombre d’entrées par jour, ça doit bien profiter à quelqu’un qui doit s’en mettre plein les fouilles... « Non, je ne m’énerve pas, Sandrine, j’explique aux gens ! » Bon, tu vas me dire, si l’entrée avait coûté cinquante dinars, je les aurait quand même payés... Tiens, d’ailleurs, à toi qui n’es jamais encore venu en
Jordanie, sache que tu profiteras de la hausse des tarifs qui interviendra dès novembre prochain, c'est-à-dire exactement dans cinq jours. A cette date, le tarif pour deux jours s’élèvera à... cinquante dinars ! Et paf, comme de par hasard...
Avant de commencer les hostilités, il faut suivre un chemin bien aménagé où l’on peut déjà voir quelques tombeaux secondaires. Nous, on marche à droite ! La gauche du chemin est dévoué aux ânes, chevaux et carrioles transportant les touristes à mobilité réduite, ceux aux portes-feuilles à rallonge et surtout... les fainéants qui paient quelques dinars pour s’éviter de marcher à peine plus de cinq cents mètres ! Ceux-là, pour sûr, ils n’iront pas bien loin sur le site, car autant te mettre dans le bain maintenant, à
Petra, il faut user la semelle pour s’en mettre plein la vue ! Tiens, d’ailleurs, pendant qu’on parcourt ces cinq cents premiers mètres de la journée, j’en profite pour te parler un peu de
Petra. Pour faire rapide et concis, retiens que cette cité a été construite par un peuple qu’on appelait les nabatéens. Ils ont construit ici toute une ville qui a compté jusque trente mille habitants. Par contre, pas d’église, de maison ou de bâtiment administratif à visiter à
Petra. On vient ici pour voir le cimetière ! Et il est balaise, le cimetière ! En fait, on peut visiter plus de huit cents tombes qui sont disséminées un peu partout dans la montagne. Des tombeaux de rois, de dignitaires, mais également de monsieur toulemonde... La particularité du site, c’est que tous ces tombeaux sont troglodytes ! « Comment ça, tu ne sais pas ce que ça veut dire ? » Et bien ça signifie que les petits nabatéens se sont retroussés les manches et ont creusé à la mimine leurs tombeaux dans la roche. Pas de grue, de pelleteuse ou de marteau piqueur en l’an six cents avant Jean-Claude ! Tout au burin et au marteau ! Rien que d’y penser, j’en ai des ampoules aux mains... Si ça t’intéresse, et bien dépêche-toi de me suivre car là, je vais bientôt entrer dans le siq...
« Le siq ? Mais qu’est-ce que c’est ? » Bon, vu que tu ne piges pas grand-chose, je vais tout t’expliquer : C’est la porte d’entrée de
Petra. En fait, c’est un canyon d’un kilomètre, aux parois hautes d’une centaine de mètres et ayant une largeur de trois à quinze mètres. Une vraie merveille de la nature qui n’a pas été creusée par l’eau, comme on peut le lire un peu partout. Ben oui, ils disent vraiment n’importe quoi, les autres ! Non, on doit cette merveille à l'action des plaques tectoniques. Alors qu’est-ce qu’on dit ? Merci les plaques tectoniques ! Avec une entrée pareille, tu te dis sûrement qu’elle devait être dure à trouver, cette ville ! Ben oui, c’est pour cette raison qu’elle n’a été redécouverte qu’en 1812, par un certain Burckhardt, un explorateur
suisse... Ne ris pas, ça existe ! Désolé pour nos amis suisses... A notre époque, on ne peut plus jouer les explorateurs. L’entrée est indiquée par un panneau et puis il suffit de suivre le troupeau. Il n’est pourtant que sept heures du matin mais il y a déjà du monde dans l’canyon ! Ça y est, on entre... La hauteur pourrait donner le vertige. L'étroitesse pourrait engendrer la claustrophobie. Que nenni ! Chez moi, ça ne provoque que l'extase ! Et ce n'est que le début ! Le Siq débouche en effet sur le Khazneh, le tombeau le plus connu de
Petra. Mais calme-toi, laissons les autres avancer, tous pressés d’atteindre le Khazneh pour déclencher leurs Kodaks oubliant que le siq est une merveille géologique. Moi, je prends mon temps, je savoure... Je marche dans les pas d’autres aventuriers... Comme Tintin, dans l’album « Coke en stock » où notre ami reporter fait un passage à
Petra. Un autre aventurier a également traversé le siq à dos de baudet... Il s’agit d’
Indiana Jones qui y recherchait le Saint Graal dans la « Dernière croisade ». Et maintenant, moi, le petit routard français à la recherche de... je sais pas quoi !?! Ben oui, le Saint Graal n’est plus là,
Indiana Jones l’a embarqué ! Bon, le siq n’en finit pas de repousser, encore et encore, le moment fatidique de la rencontre maintenant tant attendue. A chaque virage, on croit atteindre notre but, mais non,... L'excitation est grandissante, nos yeux sont littéralement attirés comme des aimants par le débouché de cette entaille vertigineuse... Jusqu’au moment où... Oui ! C’est lui ! Le Khazneeeeeeh !!!
Ouah ! Ça y est, je suis enfin devant lui... Je ne sais pas si tu te rends bien compte du truc ! Je suis quand même devant une des sept nouvelles merveilles du monde ! Je suis à
Petra et j’en ai atteint le point G ! Et le point G, quand tu l’as trouvé, c’est le pied ! Seul bémol, l'endroit concentre à juste titre tous les touristes que compte la
Jordanie ! Jusqu’à présent, on était pratiquement seuls sur les sites visités et je sais maintenant pourquoi, ils étaient tous ici ! A cette heure pourtant matinale, difficile de pouvoir prendre le Khazneh en photo sans Bébert et sa casquette du Crédit Agricole ou Raymonde et sa robe à fleurs posant fièrement dans le champ ! Pas grave, on profite, on scrute, on dissèque et on s’en met plein les mirettes... Et les mirettes, justement, elles commencent à déborder tellement il y a de choses à voir ! Le Khazneh vu de la droite, le Khazneh vu de la gauche, le Khaznek vu d’en-dessous,... Dommage qu’un stand buvette à l’effigie d’une marque de soda commençant par coca et se terminant par cola se soit installée pratiquement en face du trésor... A quand un Mc Do sur la place du Khazneh ?
Bon, les filles, je sais que la moitié des touristes s’arrêtent là et ne verront rien d’autre de
Petra, mais nous, on a des escaliers à prendre ! Première randonescalier, la montée à Al-Khubta pour aller voir le... Khazneh ! Ben oui, si t’as bien suivi, je ne l’ai pas encore vu du dessus... En chemin, on passe par la rue des façades et c’est pour moi l’occasion de pousser un petit coup de gueule... Certains touristes vraiment peu respectueux des lieux, se servent des tombeaux comme toilettes. Ce n’est pas possible ! Il y a quand même d’autres endroits qu’un monument classé par l’Unesco pour faire ses besoins ! Bon, vu le prix payé pour l'entrée, il me semble que le nettoyage pourrait tout de même être fait plus souvent que tous les dix ans... Ce qui n'excuse bien évidemment pas les porcs qui se sont soulagés ici... Allez les filles, on prend son courage à deux mains et on quitte le plancher des chamelles... Et une marche taillée dans la roche,... et de deux,... et de trois,... et de... quatre cent cinquante huit... Finalement, ça se grimpe tout seul vu que nos yeux sont caressés dans le sens du poil avec la vue sur l'ancien théâtre... Allez, plus que quinze minutes de marche et nous serons arrivés.
Contrairement à en bas, nous sommes seuls en arrivant sur le promontoire rocheux qui domine le Khazneh du dessus. C’est fou, dès qu’il faut marcher un peu, y’a plus personne ! Cinq mètres du bord, quatre mètres, trois mètres, deux mètres,... Ah, Sandrine tourne de l’œil, on ne s’approche pas plus près, on s’assoit et on mange ! Et oui, la marche ça creuse ! Au fait, j’oubliais... C'est vachement joli ! Je vois mal en dire plus que ce que tu peux voir sur mes photos. A toi, petit malheureux qui n’a pas encore eu la chance de voir ça, fais l’effort ! La sueur versée pour monter ici en vaut la peine... En dessous, devant le Trésor, ils sont des centaines à passer sans se douter qu'au dessus de leur tête, quatre petits routards français se dorent au soleil et cassent la croûte avec les yeux posés sur la même chose qu'eux... Elle est pas belle, la vie ?
Avant de redescendre, nous sommes interpellés par un berger bédouin : « Do you want to drink chai ? » Désolé, je ne parle pas l’arabe... Quel nul ! C’est de l’anglais ! Ça veut dire : Le gars nous propose du thé. Bien évidemment, on accepte l’invitation et commençons à discuter. Il s’appelle Audi (comme les voitures, il nous a dit) et son âne, c’est Shakira ! Il nous explique qu’il vit ici dans une ancienne citerne nabatéenne, tout seul, sans femme. Bon, on n’nous la fait pas à nous,... Il n’est pas vraiment tout seul, il vit avec ses chèvres et avec une paire de bottes, ça change tout ! Le Lonely Planet en parle. Pas de sa relation torride avec ses chèvres, le guide parle du berger bédouin, il faut suivre ! C’est un des derniers bédouins à vivre encore sur le site de
Petra ! Avant de partir, il nous explique comment redescendre plus rapidement de la montagne sans repasser par le même chemin. Ils sont vraiment sympas ces jordaniens ! Si ça t’intéresse, voici comment faire : Lorsque tu reviendras du point de vue sur le Khazneh, tu repasseras à côté de la citerne nabatéenne. Là, n’oublies pas de transmettre le bonjour à Audi de ma part. Ensuite, au lieu de reprendre l’escalier, contourne la citerne jusqu’à une petite faille sur ta droite qui descend dans la vallée. C’est très facile d’accès. Il suffit de descendre des marches usées et abruptes sans se tuer... et on y est !
Etape suivante, la montée au Monastère. Au programme, huit-cent quarante-deux marches pour y accéder. Comme tu l’auras remarqué, ici, on est à marchopolis dans la région d’escalierland. Et les escaliers, c’est comme les carottes, plus t’en manges, plus ça te fait de belles jambes ! Mais si tu n'es pas capable de monter tant de marches, fais donc souffrir à ta place un de ces malheureux mulets que le propriétaire motivera gentiment à grand coup de tuyau d’arrosage... Ils sont là pour ça, non ? Comment ? Tu ne veux plus prendre l'âne ? Et bien tant mieux... Dix fois, on nous propose ces pauv’bêtes pour cette ascension, mais à chaque fois, nous déclinons l’offre. On a les chaussures de compét’, les filles bombent le torse... on est fin prêts pour les huit-cents et quelques marches... Euh, les filles,... le torse, un peu moins bombé quand même, on est dans un pays musulman, ici !
Pour aller au Monastère, c’est dur, c’est long, ça grimpe, mais au moins, ça a le mérite de disperser le troupeau. C’est le principe de la sélection naturelle : les plus forts verront le Deir, là où les autres ne voient que le Khazneh ! Là, c’est bien de l’arabe ! Deir, c’est le Monastère et Khazneh, c’est le Trésor... Mais au fait, c’est quoi encore, ce Monastère ? Et bien le Monastère, ça a la couleur du Trésor, le goût du Trésor, mais ce n'est pas le Trésor. La différence, ce sont en fait les huit-cents marches pour y accéder... et je te prie de croire que cette différence, tes jambes, elles la perçoivent bien ! Là, par contre, ce n’est pas un tombeau mais bien un lieu de culte où les nabatéens venaient prier. Il fallait vraiment être croyant pour se taper la montée pour aller à l’église tous les dimanches ! Arrivés en haut,... tout là-haut..., on tombe nez à nez avec le Monastère, lui aussi creusé dans la roche ! Moins finement travaillé que le Khazneh, il nous impressionne toutefois encore plus de par sa taille ! C’est décidé ! On sort les victuailles du sac et déjeunons tranquillement installés contre un rocher juste en face ! C’est bien mieux que de faire la queue à un buffet derrière une horde affamée de retraités du C.E des PTT... J’espère que tu n’es pas retraité des PTT au moins ? Seul désagrément, un jeune jordanien très "couleur locale" s’est installé à proximité et nous interpelle lourdement dans un anglais... alcoolisé !
Avant de redescendre, comme nous, fais quelques centaines de mètres de plus pour aller contempler la vue sur le Wadi Araba du haut d’une falaise vertigineuse, tu ne seras pas à ça près... Le panorama y est à tomber à la renverse, sauf qu’ici, si tu tombes à la renverse, et bien tu atterris trois cents mètres plus bas ! Là-bas, nous sommes rejoints par un groupe... Pas d’bol, en plus, ils sont français... Tu comprendras ici que je n’apprécie guère les groupes de touristes français même si tout le monde n’est pas à mettre dans le même sac... Mais l’anecdote suivante ne fait que confirmer ce que j’en pense. Je vais tout de suite calmer ton impatience en te racontant la scène... Une petite fille d’une dizaine d’années demande à son père en regardant quelques bédouins : « Papa, pourquoi moi je ne suis pas noire ? » Et là, le père, pensant être le seul français dans l’coin sort à sa fille : « Mais ma fille, toi, tu as de la chance d’être blanche et c'est grâce à moi ! Tu devrais m’envoyer un texto tous les jours pour m’en remercier ! » Pitoyable... Je ne dirai rien de plus mais je n’en pense pas moins...
Et la descente me diras-tu ? Escaliers essoufflant, paysages époustouflant et les filles surleflanc ! Alors les filles, ça fait moins les malignes, maintenant ! Bon, je fais un peu l’cake mais entre toi et moi, je peux t’avouer que j’en avais plein les pattes aussi... Dix-sept heures, on repasse devant le Trésor et, pour la première fois, pas l'ombre d'un bob Ricard pour gâcher la vue. Ensuite, le siq puis les quelques cinq cents derniers mètres qui ne m’avaient bizarrement pas paru si pentus ce matin... Là encore, on nous propose de finir notre chemin de croix sur le dos d’une bourrique : « Tu n’crois tout de même pas que je m’suis tapé mes vingt bornes à pince aujourd'hui pour craquer sur la dernière ligne droite, non ? »
Retour au camp pour opération recharge des batteries ! Des appareils photo d'abord, et celles des humains ensuite ! Une bonne douche, un bon repas à la lanterne, et c’est reparti pour le site de
Petra. Tu nous prends certainement pour des mazos ! Ben oui... la marche nous manquait,... mais cette fois-ci, il fait nuit ! On est là pour
Petra by night ! En fait, trois soirs par semaine, le site est ouvert pour aller découvrir le siq et le Khazneh éclairés de milliers de bougies. Seul problème, nous ne sommes pas les seuls à avoir eu cette idée. On est plus de cinq cents personnes à attendre l’ouverture des portes... Et normalement, cette balade nocturne se fait dans le silence... Là, c’est la cohue ! Ça c'est quelque chose que j'aurai toujours du mal à comprendre : Pourquoi les gens en groupes ont-ils toujours besoin de GUEULER alors que la magie des lieux inspire le silence ? Bon, autant te le dire tout de suite, on est déçu par ce qu’on nous propose. Trop de monde, trop de bruit... Les organisateurs sont dépassés... Ils installent même les visiteurs au milieu des bougies devant le Khazneh, ce qui fait qu’on ne peut même pas profiter de la vue pour laquelle nous avons payé les douze dinars d’entrée. Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à être déçus. De nombreuses personnes déguerpissent avant même la fin du récital à la flûte d’un bédouin qui durera au final... dix minutes... Bon, faudra me faire penser à en toucher deux mots au roi Abdallah dès demain ! De toute façon, demain est une autre aventure...