«
Les paroles très anciennes, c’est comme les graines : tu les sèmes avant les pluies, la terre est chauffée par le soleil, la pluie vient les mouiller, l’eau de la terre pénètre dans les graines, les graines se changent en herbe, puis deviennent des épis de mil. Ainsi toi à qui je viens de dire la parole très ancienne, tu es la terre, j’ai semé en toi la graine de la parole, il faut que l’eau de la vie pénètre en la graine pour que la germination de la parole ait lieu. » (un griot ; rec. par Sory Camara)*
Sory Camara
Auteur de "Gens de la parole" (et de bien d’autres ouvrages souvent cités dans les études sur le monde Mandé), essayiste et éminent professeur d’anthropologie sociale et culturelle à l’université de Bordeaux 2 Victor Segalen, Sory Djadjé Camara est décédé avant-hier, jeudi, 4 mai 2017. Il avait 78 ans...
Dans son chef-d’œuvre, une analyse littéraire-sociologique, précisément intitulée "Gens de la parole. Essai sur la condition et le rôle des griots dans la société malinké", Sory Camara explique la complexité du monde griotique qui se trouve localisé dans le sud et l’est du
Mali, au
Sénégal, en
Gambie, en
Guinée, en
Guinée-Bissau, dans le nord de la Côte-d’Ivoire et au
Burkina Faso. Il nous informe sur la signification sociale des rôles (fonctions) du griot, sur le symbolisme des instruments et du vocabulaire, la hiérarchie sociale (c.à.d. la structuration verticale de la société en formations sociales) et les distinctions entre les griots : exclus à jamais de la 'caste' des nobles (
hɔrɔn en bambara), les griots en deviennent les témoins et porte-paroles. Avec un art transmis de génération en génération, ils utilisent la parole, chantée ou non, la musique et la danse, ils font fonction de médiateurs sociaux et politiques. N’ayant pas des producteurs de biens matériels (comme d’autres 'castes' à l'intérieur du système) mais des producteurs de paroles, et c’est en tant que tels que Sory Camara les a situés dans l’ensemble social. Finalement, Camara démontre l’indispensable présence du griot (
jeli en bambara) pour la survie de ces sociétés castées** et hiérarchisées. Cette position centrale du griot dans la communication s’est maintenue à travers l’histoire au Manden car les règles de communication n’ont pas été modifiées. Nous voyons donc, il faut que ces "gens de la parole" (formule heureuse !) soient des hommes aux multiples talents. Ils dérivent leurs diverses compétences de la connaissance intime qu’ils ont de leurs proxènes. Ils sont musiciens, chroniqueurs et même historiens. Toujours grâce à leurs connaissances des événements dans leur sous-région, les griots peuvent remplir avec succès leur mission de diplomate et d’arbitre dans les conflits opposant les individus, les clans ou les familles... (cependant, à dire vrai, leur polyvalence les rend aussi ambigus. S’ils sont à même de restaurer la paix, ils peuvent aussi troubler celle-ci en poussant leurs 'employeurs', les
hɔrɔn, à des actes violents. Mais bon, passons, c’est une autre histoire

).
Pour cet immense essai anthropologique, l’Association des écrivains de langue française lui a accordé le prestigieux Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire en 1977.
Un grand Merci pour les savoirs transmis en fin des années 70 pour comprendre mieux le monde Mandé en général, le Mali et toute cette région fascinante en Afrique de l‘Ouest en particulier. Ta mémoire et ton œuvre littéraire démeurent éternellement et survivent comme source d’inspiration nouvelle et vibrante pour les générations à venir. Repose en paix,
ka hinɛ i la, k’i dayɔrɔ suma !
Ouvrages :-
Gens de la parole. Essai sur la condition et le rôle des griots dans la société malinké.
Paris : ACCT, Karthala, SAEC. (1976/1992)
-
Paroles très anciennes ou le mythe de l’accomplissement de l’homme.
Grenoble : La Pensée sauvage.
- "Femmes africaines, polygamie et autorité masculine",
Ethnopsychologie. Revue de Psychologie des peuples, tome 33, vol.1, janvier-mars 1978 : 43-53.
Hery
*
llacan.vjf.cnrs.fr/...lesAfrique_guide.pdf
**les sociétés au Manden se caractérisent par une hiérarchie tripartite (
hɔrɔn / ɲamakala /
jɔn). Mais considérer les chaînes de ces sociétés comme étant des sociétés à caste, il en faut faire attention. Vu ce que nous savons des castes indiennes (ces soi-disant "intouchables"), il faut prendre distance quant à l’application de ce terme au système social duquel je parle en haut mais préférer plutôt le terme "casté" pour indiquer l’appartenance d’un individu au groupe des
hɔrɔn,
ɲamakala etc....