Bonjour Cédric,
Je suis tombé sur cette discussion au hasard, guidé par un lien laissé dans un autre poste par Lepiaf. Cinq ans et demi se sont écoulés depuis ta remarque sur Conrad, et je me demande si tu as changé d’opinion ?
J’ai commencé à apprécier Conrad il y a bien longtemps déjà, donc ce n’est pas une lecture de « vieux schnock ». Il y en aurait des choses à dire sur lui, mais voici quelques réflexions de ma part.
Conrad sait plonger (replonger ?) son lecteur dans l’atmosphère du voyage où on arrive à se perdre dans l’exotisme ou dans le mystérieux – le mystérieux d’ailleurs ne se limite pas aux paysages, il s’agit aussi du mystérieux des personnages. On tombe souvent sur des personnages qui ont quelque chose à cacher, qui sont en fuite ou qui ont des relations impossibles entre eux (rivalités amoureuses où la mort n’est pas loin). Quand on lit un de ses romans, il suffit de quelques lignes pour qu’on ait envie de mettre le livre sur les genoux pour se laisser aller à la rêverie. C’est bien une littérature de voyage.
L’un de ses plus beaux essais, à mon avis, c’est « Karain, un souvenir », le premier récit du recueil « Inquiétude ». En voici le début, et quelques extraits de la suite, plus un line pour trouver le texte intégral en anglais. C’est ma traduction en français, peut-être pas toujours très heureuse mais ça suffira sans doute pour faire passer…. Si cela encourage à aller chercher la traduction telle qu’elle a été publiée, tant mieux !
Mais sait-on, avant de toucher à l’histoire de Karain, que Conrad était un noble Polonais qui initialement avait l’intention d’écrire en français, et qu’il ne s’est décidé que plus tard, au hasard de son engagement sur des navires britanniques, d’écrire en anglais ? La France a manqué d’avoir en lui un écrivain de taille !
http://www.wordreference.com/enfr/level
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Sunshine gleams between the lines of those short paragraphs—sunshine and the glitter of the sea. A strange name wakes up memories; the printed words scent the smoky atmosphere of to-day faintly, with the subtle and penetrating perfume as of land breezes breathing through the starlight of bygone nights; a signal fire gleams like a jewel on the high brow of a sombre cliff; great trees, the advanced sentries of immense forests, stand watchful and still over sleeping stretches of open water; a line of white surf thunders on an empty beach, the shallow water foams on the reefs; and green islets scattered through the calm of noonday lie upon the level of a polished sea, like a handful of emeralds on a buckler of steel.”
« Le soleil brille entre les lignes de ces courts paragraphes – le soleil et le scintillement de la mer. Un nom étrange réveille les souvenirs ; les mots imprimés embaument faiblement l’atmosphère enfumée d’aujourd’hui, du parfum subtil et pénétrant des brises de terre soufflant à travers la lumière des étoiles de nuits d’antan ; un signal de feu brille comme un joyau sur le sommet élevé d’une falaise sombre ; de grands arbres, sentinelles avancées de forêts immenses, montent silencieusement la garde sur les étendues d’eau endormies ; une ligne de vagues déferlantes tonne sur une plage vide, l’eau peu profonde écume sur les récifs ; et des îlots verts parsemés dans le calme de midi reposent sur le plan de mer polie, tels une poignée d’émeraudes jetées sur un bouclier d’acier. »
C’est le début du récit sur Karain. Les aventuriers, retournés en Europe, lisent au hasard des journaux ces quelques lignes sur des événements récents aux Philippines et leurs souvenirs refont surface. Quelques mots imprimés suffisent pour faire revivre la découverte étonnée, toujours renouvelée, de ces paysages exotiques…. L’image des émeraudes est saisissante et ne peut vraiment être bien comprise que par ceux qui ont visité ces îles du bout du monde.
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“The bay was like a bottomless pit of intense light. The circular sheet of water reflected a luminous sky, and the shores enclosing it made an opaque ring of earth floating in an emptiness of transparent blue. The hills, purple and arid, stood out heavily on the sky: their summits seemed to fade into a coloured tremble as of ascending vapour; their steep sides were streaked with the green of narrow ravines; at their foot lay rice-fields, plantain-patches, yellow sands. A torrent wound about like a dropped thread. Clumps of fruit-trees marked the villages; slim palms put their nodding heads together above the low houses; dried palm-leaf roofs shone afar, like roofs of gold, behind the dark colonnades of tree-trunks; “
“La baie était comme une fosse sans fond pleine de lumière intense. Le plan d’eau circulaire reflétait un ciel lumineux, et les rivages qui l’encerclaient faisaient un anneau de terre opaque flottant dans un vide de bleu transparent. Les collines, pourpres et arides, se dressaient lourdement contre le ciel : leurs sommets semblaient se fondre dans un frisson coloré, tels une vapeur ascendante ; leurs pentes raides étaient striées du vert de ravins étroits ; à leurs pieds s’étalaient des rizières, des plots de plantain, des sables jaunes. Un torrent se tortillait comme un fil tombé par terre. Des groupes d’arbres fruitiers marquaient les villages ; des palmiers élancés rassemblaient leurs têtes au-dessus des maisons basses ; des toits de feuilles de palmier séchées brillaient dans le lointain, comme des toits d’or, derrière les colonnes sombres des troncs d’arbres ; «
Tout un tableau. Irréel d ‘un paysage « flottant », « transparent » ….
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“In many successive visits we came to know his stage well—the purple semicircle of hills, the slim trees leaning over houses, the yellow sands, the streaming green of ravines. All that had the crude and blended colouring, the appropriateness almost excessive, the suspicious immobility of a painted scene; and it enclosed so perfectly the accomplished acting of his amazing pretences that the rest of the world seemed shut out forever from the gorgeous spectacle. There could be nothing outside. It was as if the earth had gone on spinning, and had left that crumb of its surface alone in space. “
« En plusieurs visites successives, nous étions arrivés à bien connaître sa scène – le demi-cercle pourpre de collines, les arbres élancés penchés sur les maisons, les sables jaunes, le vert ruisselant des ravins. Tout ça avait les couleurs crues et harmonisées, était d’une harmonie presque excessive, avait l’immobilité suspecte d’un tableau peint; et cela encerclait si parfaitement le théâtre accompli de ses manies étonnantes que le reste du monde semblait exclu à jamais de la scène exquise. Il ne pouvait rien y avoir hors de cet endroit. C’était comme si la terre était partie, tourbillonnante, et avait laissé ce morceau de sa surface isolé dans l’espace. »
Combien de fois est-il arrivé au voyageur qui prend véritablement contact avec ce qu’il visite de se sentir « aspiré » par la magie de ce qu’il découvre, au point qu’il oublie le reste du monde ? De nouveau, une image saisissante, celle d’un petit univers abandonné dans l’espace.
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“The seamed hills became black shadows towering high upon a clear sky; above them the glittering confusion of stars resembled a mad turmoil stilled by a gesture;”
“Les collines ridées devinrent des ombres noires se dressant contre un ciel clair ; au-dessus d’elles la confusion scintillante des étoiles ressemblait à un fou tourbillon qu’on avait figé d’un geste ; »
Belle image. On voit rarement de ciel aussi impressionnant sous d’autres latitudes.