La chienne de mai...

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JO
Au commencement était la pluie.

Une pluie fine et insidieuse, de celles qui tombent en continu, pénètrent et mouillent en profondeur. Une pluie saine et bienfaisante, de celles qui gonflent le grain en cours de maturation. Une pluie salubre pour les cultures sur les pentes non irrigables. Une pluie, de celles qui procurent la joie, qui permet de rêver enfin à une récolte exceptionnelle.

Une pluie qui provoque la moue du touriste conditionné, celui qui a oublié rapidement que le pays traversé prend parfois un autre visage que celui des images bien léchées des catalogues papier glacé.

Puis s'établit l’alternance. Au firmament se disputèrent pluie, giboulées, soleil et vent. La grêle s’en mêla un soir. En deux heures et demi non-stop, sur tout le cirque de Mourik, les billes blanches projetées des nues ruinèrent l’espoir d’une bonne récolte chez les habitants du secteur.

Le froid se mit de la partie. La neige fit son apparition. Cimes et falaises en furent couvertes rendant les parcours dangereux. Un troupeau rentra seul un soir. Chute fatale pour le jeune berger, son corps fut trouvé le lendemain.

Les hauts-plateaux ne furent pas en reste. Beaucoup de bêtes y périrent. Les coups de froid ne pardonnent pas chez une brebis déjà tondue. Deux français eurent plus de chance. Ils ne passèrent que deux nuits dans leur 4x4 embourbé avant d’entendre l’hélicoptère et d’abandonner le véhicule.

Après quelques jours d’accalmie on crut le temps stabilisé. Sans quitter les visages des uns, la satisfaction gagna ceux des autres.

Mais le répit fût de courte durée, provoquant le dépit chez certains, laissant les autres impassibles. Le ciel redevint pâte sombre, lourde et menaçante. Un jour la pluie se fît rageuse. Il était vain pour la terre de vouloir tout absorber. L’eau dévalait de partout, faisant monter l’assif melloul et l’inquiétude des habitants. Chaque brèche, entaille, sillon, ravin qui descend de la montagne, se transformait en affluent impétueux, comme autant d’entonnoirs déversant eau, boue et rochers.

Il ne manquait que les orages. Ils éclatèrent sur les plateaux, là où ils sont le plus à craindre, entre Imilchil et la vallée, en amont de la rivière. Depuis longtemps déjà, la paisible avait perdu son calme et oublié sa pureté. Les orages conclurent le travail. La crue de celle qui n’avait déjà plus de rivière blanche que le nom toucha son paroxysme. Les flots torrentueux, ocres et boueux. noyaient les cultures, emportaient les ponts traditionnels et les animaux se risquant à sa traversée, isolaient hameaux et pâturages avant de s’engouffrer dans les gorges.

La «chienne de mai», le pendant berbère de nos «saints de glace» a mordu cette année jusqu’aux derniers jours du mois.

…/…

La pluie qui tombait encore tantôt a lavé l’atmosphère et purifié la lumière. Les derniers nuages survolent encore le lac. Ils jouent avec le soleil et se métamorphosent. Parfois semblables à des génies ventrus, tantôt paysages éphémères, animaux de légendes, silhouettes précaires qui vont, viennent… et l’ogre là-bas qui dévore son voisin, et ces deux là qui font l’amour… ils s’appellent Nimbus, Cumulus ou Cumulo-nimbus, peu m’importe. Pour moi à cet l’instant c’est juste des nuages.

Il y a quelque chose de doux et de triste, mêlés dans cette fin de séjour atlastique :

La douceur de la lumière et l’ambiance sur les rives de ce lac gonflé des mêmes eaux qui causèrent le désastre tout là-bas en amont. La tristesse au souvenir de la détresse muette de mes amis restés dans leur monde estropié par ce printemps féroce.

Ce monde fascinant et rigoureux, souvent cruel, où ses habitants payent cher le désir de rester eux mêmes :Hommes libres, Imazighen, comme ils ont plaisir à se nommer. Ils ont choisi la liberté dans la résignation, la soumission à la nature, au ciel et …parfois à Dieu. Des vallées jusqu’aux sommets, des pâturages à la moisson, de l’exil à l’asile, d’une tribu à l’autre, Imazighen toujours, ils sont encore sur les pentes dans leurs maisons fortifiées, ils sont encore sur les plateaux sous leurs tentes ou en bergeries, ou survivent dans les falaises avec quelques têtes de bétail. Imazighen ils étaient, Imazighen ils veulent rester… Y parviendront-ils ? Et surtout à quel prix ? Et à nos yeux d’européens souvent l’incompréhension. Comment appréhender l’autre, qui regarde en riant, l’orage et la crue dévaster la récolte en même temps que la mort passer à la sauvette? Saurait-il mieux que nous qu’il n’a rien à faire ? sinon quelques prières… et repartir aux champs mesurer les ravages et estimer la perte… La souffrance est silencieuse, en rire … un exutoire... Tout cela était écrit : Mektoub. L’année prochaine, Inch Allah, la récolte sera meilleure…

Ouaouizerth, juin 2004.
« Nomade j’étais quand, toute petite, je rêvais en regardant la route, la blanche route attirante, toute droite vers l’inconnu charmeur… » Isabelle Eberhardt http://perso.wanadoo.fr/wihalane/
CH Chris51 Veteran ·
Ouhhh ! Dis donc José ... ! Je ne peux pas rester sans réaction ...

Que c'est beau !

Pour écrire ce que tu as écrit, assurément, il faut partager un peu de l'âme de ces "hommes libres", qui acceptent de payer dûrement leur attachement à leurs montagnes. Merci pour cette évocation de l'Atlas que tu connais si bien et que tu aimes tant ! Quel monde rude, rigoureux, où la nature est nourricière si elle le veut bien, où elle ne se donne pas, ou bien donne et puis reprend, ne fait pas de cadeau, et conduit forcément à l'humilité et à la résignation ...

Avec (bien sûr), des variantes culturelles, c'est un point commun à bien des montagnes où des hommes et des femmes s'accrochent parce qu'ils sont nés là et que la terre de leurs ancètres leur reste rivée au corps et à l'âme ... quels que soient les coups du destin.

J'ai connu quelque chose d'un peu comparable je pense, (très dûr moralement pour moi), dans les Andes. Mais quand je vois la noblesse de "ces hommes et ces femmes qui s'accrochent" ... je suis obligé de penser aussi à tous ceux, innombrables, qui ont cèdé, qui sont descendus, un jour, pour aller grossir les bidonvilles de leur pays ... quand ils ne sont pas venus "chez nous", pour suivre ce mirage qui a fait d'eux, bien souvent, les ombres grises de ce qu'ils étaient. Je me garderai bien de choisir pour eux leur destin ...

Chris.
Chris et MF.
SE Seshat Regular ·
merci José d'avoir partagé avec nous ton amour de ce coin de terre et de ses Imazighen fiers et libres......

Ton texte est magnifique mais sa lecture est douloureuse.....

on savait que tu appartenais de coeur à ce pays, tu nous le confirmes, et on partage avec toi la souffrance et la résignation de ce peuple.
Seshat

Aimer s'instruire, être curieux, attentif, admirer, s'émouvoir, essayer de comprendre ce qui nous entoure... essayer de se coucher un peu moins con chaque soir !(Anna Gavalda)
PA Parvat Globetrotter ·
J'peux pas rester sans réaction mais je suis sans voix, sans mots... Quelle superbe manière de raconter... Choukran gazilan habibi [;)] On te voit le 30 j'espère!!!
Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations... (N.Bouvier)
MA Marsu Veteran ·
Comme toujours....
Que le vent te pousse en avant, que le soleil illumine ton visage, que le vent du destin te pousse à danser avec les étoiles.... THE BLOW pour laisser la place à ses rêves!!!!

Suntala
NI Niky ·
bonjour,

Quelle magnifique description, on a l'impression d'y être.

Je navigue sur VF depuis une semaine, j'apprécie de plus en plus ce forum. Tout cela donne vraiment envie de parcourir notre belle planète et de découvrir tout ce qu'elle a à nous offrir, tout en acceptant dame nature qui donne sa personnalité à chaque coin du monde.

Néanmoins est-ce que tu t'en tiens toujours à faire le Maroc chaque année ou bien as-tu des projets d'ailleurs ?

Bonne continuation,

niky
PA Pataugas Veteran ·
Mmmmhmmmh... Voilà une lecture qui se savoure encore longtemps après que les yeux aient quitté les mots. Merci...
"le silence des pantoufles est plus terrifiant que le bruit des bottes"

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