Maroc - La menthe infuse dans le thé et parfume l’atmosphère
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C’est un après-midi brûlant, immobile. Comme pétrifiés par la canicule ambiante, les champs des Ayt Boulmane reposent dans l’attente d’heures plus fraîches qui les verront s’égayer des couleurs vives des foulards des filles, des cris et rires des enfants et des chants des laboureurs.

Chez Bassou, la sieste n’est pourtant pas de rigueur.

La théière attendait l’eau chaude. La bouilloire siffle sur le brasero. Grand-mère Aghkiya rince le thé pour en enlever l’amertume, jette la première eau. C’est pratique les sols en terre battue ! Elle remplit la théière et la pose sur le kanoun. A voir la souplesse avec laquelle la vieille femme, déjà assise en tailleur, se penche au ras du sol pour activer les braises, je me dis que l’âge ne semble pas avoir la même emprise sur les os et les articulations de ces montagnards que sur les nôtres !

Asta, qui n’était tout à l’heure qu’un tas de bois au milieu de la pièce, est monté parallèlement au mur ouvert sur la lumière. Fadma, Rabgha et la jeune Sâadiya en peaufinent l’assemblage. Une troisième femme que nous voyons pour la première fois prépare les écheveaux.

Dans la grande chambre ouverte sur la terrasse, les cinq femmes s’affairent il y a peu à l’assemblage de deux grandes barres, de perches en roseaux, de rondins lustrés par le temps et de morceaux de corde grise fabriquée avec un mélange de laine et de poils de chèvre. Un exercice collectif, comme beaucoup des tâches entreprises par les femmes, qui aboutira à un équipement omniprésent dans chaque foyer: Le métier à tisser.

Chaque foyer possède le sien sur lequel, souvent, un ouvrage est en cours qui semble captiver les femmes dès que les autres tâches ménagères leur laissent un peu de répit. Toutes connaissent l’art du tissage de haute lisse. Elles fabriquent aussi bien des sacs de bât, les tissus des burnous, des nattes en feuilles de palmier nain, des tapis noués ou tissés, ou leur propre ahendir* .

Plus de deux mois se sont écoulés depuis la tonte. Des grands-mères aux gamines, tôt initiées, toujours en ce long apprentissage de la vie qui fera d’elles, un jour prochain… Inch Allah, des « femmes capables » sans peine à trouver mari, trois générations auront contribué ensuite à la transformation de la laine brute.

Il aura d’abord fallu laver la laine primitive fournie par le troupeau après « la chienne de mai », la sécher soigneusement, la démêler, l’aérer au peigne, la carder pour apprêter les fibres à la quenouille et au filage, et enfin à la future teinture.

La moisson est ensuite arrivée, obligeant au report de ces activités plus agréables mais secondaires. Dans ces vallées l’exigence n’a de prise que sur les semis et la récolte. Il nous a donc fallu attendre la fin de l’engrangement avant d’assister à la teinture des longs écheveaux qui séchaient au soleil il y a quelques jours encore, et enfin admirer l’éclat des bleus, des verts, des rouges, jaunes ou noirs qui enlumineront les motifs du futur tapis.

Qu’importe ! Une maxime berbère ne dit-elle pas ² Qui sait patienter possède la clef du bonheur ² ?

Puis est venu l’ourdissage de la trame. Exercice sérieux accompagné de chants solennels et de formules sacrées, exécuté sans que quiconque enjambe la chaîne de fils. Un pas malheureux obligerait à tout recommencer tant les conséquences auraient pu être préjudiciables pour le futur tissage et l’indélicat … ou plutôt l’indélicate car la transformation de la laine et le thème du tissage sont exclusivement féminins et même parfois perçus, selon de vieilles croyances, comme dangereuses pour les garçons.

Par cet après-midi caniculaire, sommes-nous, Jacky et moi, d’humbles et privilégiés observateurs invités dans ce monde de superstitions féminines ou roumis incrédules leurrés par des magiciennes ? Nos voisines auraient-elles l’intention de nous jeter un quelconque sortilège ? Nous sommes entre leurs mains.

Aghkiya lave soigneusement les verres, la menthe infuse dans le thé et parfume l’atmosphère. Dans la grande chambre ouverte sur la terrasse commencent à résonner les chants et les rires. Sâadiya l’espiègle tend un bendir à Jacky.

Me voilà rassuré.

Un après midi aux Aït Boulmane,

* Vêtement sans couture tel un grand châle lourd et chaud que les femmes portent sur leurs épaules quand il fait frais ou pour sortir les soirs de fête.
« Nomade j’étais quand, toute petite, je rêvais en regardant la route, la blanche route attirante, toute droite vers l’inconnu charmeur… » Isabelle Eberhardt
SC Scourtoi Veteran ·
Salut ami flâneur !

Merci pour ces quelques moments, souvenirs pour moi, dans le fond de la vallée. Où la pleine lune est féérique et le thé si réconfortant ! J'espère que tu as fait un beau séjour chez tes amis d'Anergui et alentours. J'espère aussi que tout le monde se porte bien...

Entre temps, j'ai posté un carnet, méharée dans le sud marocain.

A+ La paix sur toi Sam
KO Kola Globetrotter ·
Tu poses un regard sensible sur des scènes quotidiennes, ces petits riens paisibles colorés et parfumés qui remplissent une vie... On se surprend à penser: "Et ensuite?...
CA CatherineGil Globetrotter ·
Merci ! Comme toujours un vrai régal.
Catherine " La lucidité est la blessure la plus proche du soleil" René Char

http://www.catherinegil.com
DO Dolma Globetrotter ·
Il y a des p'tits moments dans la vie de la lectrice que je suis que je ne voudrais rater pour rien au monde et un carnet du voyageur-flâneur-rêveur que tu es est l'un de ces p'tits moments-là...

Merci Ami d'avoir posé ici ces lignes ensoleillées, parfumées à la menthe et traversées de sourires...

Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
LE Leflâneur Regular ·
Salut à vous ami(e)s voyageurs.

Je réponds à Kola que je ne connaissais pas et à qui je dois une réponse sur cet « après » qui semble l’interroger … mais c’est bien sûr aussi aux autres réponses que s’adresse ce petit bonjour et remerciement :

Dolma et Catherine toujours si généreuses dans leurs réactions. Scourtoi qui connaît maintenant Wihalane et quelques-uns de mes amis berbères.

Pour mieux comprendre il faut savoir que cette année là nous avions, avec mon ami Jacky, établi notre « camp de base » dans la vallée d’Anergui et acheté, pour la modique somme de 3750 Dh, environ 350 de nos €uros, un jeune mulet tout habillé et bien chaussé, prêt-à-porter nos bagages, et servir d’ambulance au cas où, durant nos six mois d’errance dans les reliefs de l’Atlas marocain. J’étais loin d’imaginer alors où me mènerait cette aventure hors du commun dont l’idée avait germé dès mes premiers pas sur cette terre. Les années ont passé. Beaucoup d' équipées et de flâneries solitaires sont nées par la suite sur les rives de l’assif Melloul, sur les hauts plateaux ou les falaises environnantes. Tant d’amitiés sont nées, tant de parcelles de vie ont été partagées, souvent dans le bonheur le plus total, parfois aussi dans la détresse, tant de bien-être m’envahit à chacune de mes escapades berbères qu’aujourd’hui encore je ne peux me priver d’un voyage annuel dans cette vallée. Je n’ai pas pu m’y rendre ce printemps comme à l’accoutumée. Alors j’ai ressorti des photos, quelques textes, des évocateur d’émotions pour retrouver des visages, attiser des odeurs, des parfums, des sons à peine enfouis à la lisière du souvenir, et replonger ainsi depuis le fond de mon jardin dans l’atmosphères de ce pays où, pourtant, comme l’écrit Tahar Ben Jelloun, « … il existe plus de crasse que de savon et plus de châteaux démolis que de palais bien assis ».

Alors ensuite… ?

Ensuite vinrent de belles aventures et … petites mésaventures, des rencontres inoubliables, des bivouacs sauvages et grandioses, des nuits sans lune et des saisons prospères, des jours accablés de douleur partagée, des fêtes sous les étoiles, des galettes d’orge à manger à genoux, des couleurs flamboyantes, des itinéraires improbables, des errances choisies ou subies des théières cabossées et noircies par la suie, fortes ripailles et doigts jaunis au safran, des montagnes proches du soleil, la tyrannie de la nature à subir sans questions, le verbe haut des assemblées, des rites immuables, les sourires de gamins sortis de nulle part, des regards insondables, l’exil silencieux d’une bergerie sur Koucer, des effluves de kif dans l’air brûlant, les troupeaux affamés, des pâturages grattés jusqu’à l’os, la poussière brûlante d’un souk d’été, les gouttes de pluie glacée de la « chienne de mai », des tendresses partagées, des désirs inassouvis, la générosité de Rantanplan, notre mulet, compagnon et porteur décédé l’an dernier, et toutes ces choses du domaine du ressenti, impossibles à expliquer …

José

Photos de tissage à voir sur: http://perso.orange.fr/wihalane/JO07%20PHOTOS/JO007D%20LAINE.html
« Nomade j’étais quand, toute petite, je rêvais en regardant la route, la blanche route attirante, toute droite vers l’inconnu charmeur… » Isabelle Eberhardt

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