Et le lendemain samedi, l’heure du retour a sonné. Il ne me reste plus que 2 jours pour retourner à Ulan Ude, visiter la ville et la Datsan (terme bouriate désignant un temple bouddhiste) et prendre mon avion. Mais en réalité, la fête est finie. Le retour s’annonce beaucoup plus dur que prévu. Déjà, impossible de faire du stop pour quitter la presqu’île : après 1h30 de marche, je ne me suis fait doubler que par une voiture. Pour ne pas rater le dernier Marchrout à Ust-Barguzin, je demande à des campeurs de m’emmener en voiture. Ils acceptent, et m’évitent ainsi 19km de marche ! J’arrive au bac permettant de rejoindre la ville, déjeune une bière et un poisson séché trop salé, demande aux marchrouts qui attendent s’ils vont à Ulan Ude. Et là, c’est le bad : un chauffeur de taxi qui m’a entendu me propose de m’emmener au prix du marchrout. Il descend à Ulan Ude avec un de ses amis bouriates après quelques jours de congés. Ils semblent nets. J’accepte.
A peine sorti du village, 1er arrêt : le restaurant ( non merci je viens déjà de manger un énorme poisson séché. Comment, je suis français ? Pas moyen de refuser, je suis invité ? ). Un gros repas et un gros verre de vodka plus tard, nous revoici en route. A peine 5mn plus tard, on récupère un poivrot qui fait du stop. Tout ce que j’ai compris en une journée passée avec lui, c ‘est qu’il adore boire (c’est son hobby), et que d’ailleurs hier il s’en est mis une grosse et qu’il a dormi dehors… Je ne perds pas espoir d’arriver tôt à Ulan Ude, jusqu’à ce que je me rende compte qu’on a quitté la route directe pour prendre la route côtière, beaucoup plus longue. Et là où les Marchrout roulent à fond pour faire l’aller-retour dans la journée, mon taxi économise à outrance ses amortisseurs. Et je vois le paysage défiler à 30km/h … Des arbres, le lac. On s’arrête près d’un arbre isolé au bord du lac le long de la route. A chaque branche sont accrochés des rubans de couleurs et motifs variés. On m’explique que c’est un endroit spécial pour les Bouriates. Y accrocher un ruban où déposer cigarettes et pièces de monnaies au pied apporte la chance. Il y a d’ailleurs tout autour du lac une multitude d’arbres comme celui-ci. Ce sont souvent des arbres qui ont une situation particulière, de par leur proximité d’un monastère ou leur isolement. On repart, toujours à 30km/h. Comme c’est fatiguant de rouler si lentement, on s’arrête près d’un lac surnommé « la sœur du Baïkal », où le taxi et son pote veulent aller à un monastère sur une île en pédalo. Je me retrouve donc avec le poivrot sur un pédalo. Je me retourne, pensant que les 2 autres suivent. Mais non, je les vois aller vers la voiture (avec mon sac dedans) et démarrer. Et le poivrot ne veut pas faire demi-tour. Il préfère engager la discussion sur des sujets comme « est-ce qu’il y a beaucoup de gens trucidés dans les rues le soir en France » ou « est-ce qu’on sait se battre en France vu qu’on n’a plus le service militaire, alors que chez eux tout le monde a le droit a 2 années de bonheur ». Petit moment de stress. Mais finalement il accepte de rentrer au bout de 20mn, on marche 5mn jusqu’à une maison où les 2 présumés fuyards sont en fait en train de vider une bouteille de vodka en compagnie d’un grand-père unijambiste. Je ne me tire de ce guet-apens que légèrement éméché, pensant enfin reprendre la route. Mais sur la plage, on tombe sur des jeunes qui fêtent un mariage. En gros, ils sont tous complètement saouls. Une fille en petite tenue se frotte à moi en s’extasiant que je suis le premier étranger qu’elle rencontre et que je suis très intéressant pour elle. Elle veut me laisser son adresse mais est tellement ivre qu’elle est à peine lisible. Toute leur bande monte dans un mini van japonais. On reprend la route, le jeu de mes chauffeurs est de les coller pour leur faire passer une bouteille de bière ( 2 bons litres à 8%, la norme). A la tombée de la nuit, on les rejoint sur une aire de déjeuner. Même bourrés, certains convives du mariage ne perdent pas le nord et me demandent de leur offrir des bouteilles de bière, vu que je suis français, donc que pour moi ici la vie représente rien du tout et parce que forcément je suis très riche. Puis la fille collante (aux 2 sens du terme) revient. Mais rapidement, le chef de leur bande (ou son copain ?) décide qu’il leur est temps de partir. La fille traîne un peu. Le mec s’énerve pour de bon, l’attrape et tente de la rentrer de force dans le van. Elle se défend, et il s’ensuit une petite scène de violence conjugale qui ne peut que choquer le Français ici présent, pour lequel le respect des droits de la femme est la norme dans son pays. Ils s’en vont et on ne les reverra pas. Pas une grosse perte…
Mais la pause est de courte durée. 5mn plus tard, le Bouriate commence à me dire qu’il est temps pour moi de régler les 3000 roubles que je leur dois. Tiens c’est marrant, la vodka ça fait voit double les zéros. Le ton monte, je lui explique très calmement mais dans un Français très peu catholique qu’il peut se brosser. Finalement, ils s’arrêtent dans un coin sombre, on descend de voiture, moi et le Bouriate. Et… le chauffeur évite des effusions de sang en rappelant son collègue pour lui dire que c'est bien 300 roubles qui étaient dus. Décidément, ce voyage est riche en sensations fortes ! La fin de la route jusqu’à Ulan Ude semble interminable. L’ambiance est désormais bien pourrie, et les discussions avec mes hôtes toujours aussi limitées. J’ai beau leur demander de parler lentement, ils mâchent toujours autant leurs mots, et le chauffeur ne peut s’empêcher de terminer chaque phrase par une blague que je ne comprends pas et un éclat de rire, ce qui annihile chez moi toute volonté de conversation. Au lieu de 5h de voyage, on en mettra finalement 12. Il est 1h du matin quand on arrive, tant pis pour mes projets de visite de la ville. Surtout que le chauffeur ne veut plus me laisser partir. Il dit qu’il est trop tard pour aller à l’hôtel, il faut que je garde mon argent ( ! ! ! ?) et donc c’est mieux si je vais chez lui.
Rien ne vraiment notable à raconter sur sa maison. Je suis reçu assez froidement par sa femme et son fils de 17 ans. Impossible de sortir seul en ville car c’est à la limite de la sortie de la ville. Le lendemain, mon dernier jour en Sibérie, il tient à me montrer la ville : on visite un zoo où des aigles ont une cage cubique de 4m de côté. Ce qui est à peine plus grand qu’eux et il y a des plumes partout accrochées sur le grillage. Un gros ours brun fait des aller-retour dans sa petite cage avec de la folie dans ses yeux. On a mis le bébé ours dans une autre cage. L’après-midi, on s’arrête au centre d’Ulan Ude. Sur la place centrale, une tête de Lénine de 10m de haut, sans compter le support. C’est la plus grosse du monde et sûrement la plus effrayante.
Pour finir, ils m’emmènent à ma demande à la datsan d’Ivolginsk, le plus grand monastère bouddhiste de Russie. A 25mn de voiture de la ville, je découvre un des plus beaux édifices religieux que j’ai vu. L’espace d’une heure je me suis senti en Chine, avec toutes les pagodes sculptées et colorées. Partout dans le monastère flottent d’apaisants chants religieux. Je n’ai pas pu savoir si c’était des moines ou un disque. Le chant était très monotone mais s’échappait des fenêtres d’un temple dans lequel il était défendu d’entrer. On visite le monastère en en faisant le tour sur un sentier, dans le sens des aiguilles d’une montre. Le long du chemin sont placés une multitude de moulins à prière, qu’il faut faire tourner aussi dans le sens horaire pour s’attirer la bonne fortune. Il y en a de toutes les tailles : de minuscule jusqu’à haute d’un mètre et demi, ce qui les rend difficile à faire tourner. Puis on arrive au grand temple, dont l’intérieur est une véritable merveille. On est tout d’abord surpris en entrant par les couleurs. Tout est très coloré et très chaleureux. Au fond de la pièce, des dizaines de statues de Bouddha sont protégées derrière une vitrine. Juste devant, au centre, un grand siège surélevé. C’est là que le Dalaï-Lama s’assoit lors de ses visites au temple. Devant ce siège, 2 rangées de sièges pour les moines encadrant une allée centrale. Au plafond, des mezzanines sur plusieurs niveaux et des tapis colorés. A côté de moi, une pèlerine prie en s’allongeant à plat ventre par terre, les bras tendus vers l’avant. Partout, sur chaque meuble ou recoin, devant chaque statue, des offrandes diverses : pièces de 10 ou 50 kopecks, cigarettes, biscuits. L’ensemble fait naître chez le visiteur un sentiment de calme et de plénitude. On ressort de là apaisé, comme dans une autre dimension. Vraiment bien. Retour sur Ulan Ude le soir. Je m’ennuie toute la soirée chez mes hôtes. Le matin il m’amène à l’aéroport, me demande sévèrement et abusivement 1000 roubles pour couvrir ses frais d’essence et de nourriture et perd la sympathie que je commençais à lui trouver. Je lui laisse 300 et je le regarde empocher les billets et partir sans se retourner ni dire au revoir.
Péripéties aériennes
En arrivant dans le hall de l’aéroport, j’ai d’abord cru que c’était une ancienne gare de bus désaffectée. Après je me suis rappelé que j’étais en Russie. Le hall est mal éclairé, tous les affichages manuels avec de grosses lettres en plastique. Surprise, mon avion n’est pas affiché. Il y a bien un départ pour Moscou à 9h05, mais seulement le mercredi. Je demande. On m’envoie à un guichet, puis un autre, puis dans un bureau. Une dame me dit que l’avion est retardé, il partira à 16h finalement. Génial, une journée à l’aéroport - gare de bus ! Au bout d’une heure quand même je vais vérifier la véracité de cette information. Quand on veut avoir une information en Russie, ça n’est pas rare d’avoir autant de réponses différentes que de personnes interrogées. Je croise un groupe de personnes mécontentes. Ca a l’air d’être les gens de mon avion. Je comprends qu’il n’y a pas d’avion à 16h, personne n’en a entendu parler. En fait, ma compagnie a fait « bankrupt ». C’était bizarre aussi le billet à 4500p (130 euros), mais très pratique quand on veut serrer le budget. Bref, 2 solutions se présentent. La 1ère consiste à aller à Irkoutsk (10h de minibus) et donc à rater ma correspondance pour Paris. La 2ème consiste à attendre la fin de l’enregistrement d’un vol sur une autre compagnie et à acheter une place à 10000p (300 euros) si par chance il en reste. Moi j’étais un peu perdu dans toutes ces histoires. Ca parlait russe super vite, je ne comprenais pas tout, ne savais pas si et où et comment me faire rembourser. Et soudain intervient Oksana. Elle aussi doit prendre cet avion. Et je ne sais pourquoi, elle s ‘est décidé à aider ce Français pommé avec ses gros sacs. Elle vient donc me voir, m’explique en parlant très lentement pour que je comprenne. Comme on ne peut payer qu’en liquide les billets sur l’autre compagnie, elle propose de m’accompagner en centre-ville pour retirer. On grimpe donc dans un taxi, je pensais qu’elle aussi avait besoin de retirer. Et en fait non, c’était juste pour m’aider ! Elle était prête à perdre plus d’une heure et à payer la moitié du taxi juste pour m’aider ! Au bout de 500m, elle prend un air pensif, me regarde dans les yeux et me dit : « Si je te prête 10000p, tu me les rends hein, tu promets ? ». Demi-tour, on retourne à l’aéroport. Parfois elle me laisse seul en toute confiance avec les 10000p qu’elle m’a avancé. Décidément, je ne dois pas avoir une mauvaise tête ! On arrive finalement à vaincre la foule qui se presse pour arracher les dernières places et on monte dans notre Tupolev 154, moins riches mais sûr d’être à Moscou en temps voulu. Originaire de Severobaikalsk, elle a fait ses études à Ulan Ude et travaille maintenant à Moscou. Elle revient d’une mission à Ulan Ude et en profite pour ramener du pays un sac d’au moins 15kg rempli de poisson. On discute agréablement pendant tout le chemin du retour, échange nos adresses, elle m’invite à venir la voir si je repasse à Moscou dans le futur. A l’aéroport de Moscou, son père l’attend ; je la rembourse, elle me glisse un « paka » et disparaît comme elle est apparue. En tous cas, merci Oksana. Tu m’as sauvé mon retour et m’as fait finir le voyage sur une agréable note.
Vive la vie !