Le chauffeur nous avait prévenus, il respecterait les limitations de vitesse, à 120 kilomètres heure, et nous mettrions donc un peu plus de temps que la plupart des gens. Ce n'est pas très grave, la discussion que nous allions avoir avec lui et la britannique allait être très intéressante, et je ne me suis donc pas du tout ennuyé malgré la monotonie de la route. C'est l'anglaise qui avait raison, le vol annulé était une véritable aubaine, puisque la traversée des Emirats pour rejoindre Mascate est un trajet qui vaut la peine d'être fait au moins une fois.
Si vous avez bien retenu le cours de géographie dispensé plus haut, vous vous souvenez que le Musandam est en fait une enclave omanaise dans le territoire des Emirats Arabes Unis. Pour rejoindre le reste d'Oman par la route, il faut donc sortir du pays et y re-rentrer. Concrètement, ça veut dire faire annuler son visa omanais à la frontière, avoir un tampon émirien, et quelques heures plus tard annuler le tampon émirien (moyennant un prix de 4 euros) et racheter un nouveau visa omanais (moyennant un prix de 12 euros). Oman Air ne nous rembourserait pas ces frais, et nous nous sommes en quelque sorte payés sur la bête, en convaincant le pauvre chauffeur de nous ramener directement chez nous, et non à l'aéroport de Mascate. Mine de rien, ça faisait une belle trotte en plus.
Mais revenons donc quelques heures plus tôt. La côte ouest du Musandam est superbe. La montagne plonge littéralement dans la mer, et la route parfaite qui avance sur une étroite corniche au raz de la mer est magnifique. Le vent était très fort et les couleurs de la mer somptueuses. Etait-ce le Golfe Persique ou le Golfe d'Oman? Nous étions entre les deux. On pouvait voir les super tankers franchir le détroit d'Ormuz et prendre la mesure de l'importance stratégique du lieu. Tandis que les vagues déferlaient au bord de la route, on pouvait admirer quelques improbables surfeurs qui s'aventuraient sur les petits rouleaux.
Après le passage de la frontière émirienne, les reliefs commençaient à s'estomper, et nous avons rapidement rejoint la plaine désertique. Un peu plus loin, c'était le passage obligé à Ras al Qaima, capitale de l'Emirat du même nom. Nous ne nous y sommes que brièvement arrêtés, juste pour photographier une mosquée et dire que nous avons foulé le territoire émirien, comme nos passeports l'indiquaient désormais. Ras al Qaima, ou plutôt ce que nous en avons vue, est moche. Les strictes règles architecturales omanaises n'ont pas d'équivalent là-bas, et la comparaison est sans appel. Les omanais sont fiers de leur différence par rapport à l'encore plus riche voisin émirien, et ils ont raison. Le chauffeur n'a évidemment pas manqué de nous le faire remarquer.
A la sortie de la ville, nous avons bifurqué en direction de Fujairah, émirat de l'est du pays, au bord du Golfe d'Oman. En chemin, le désert n'était pas si désert que ça, et nous avons croisé grand nombre d'échoppes, villages et autres raffineries de pétrole. La nuit a fini par tomber lorsque nous avons traversé la ville de Fujairah. Ce nom m'avait toujours fasciné, je ne saurais dire pourquoi. C'est un peu comme Tombouctou, Ushuaia, ou Peshawar, ça fait partie de ces points sur une carte qui attirent l'attention, et je me sentais tout drôle à l'idée de traverser cette ville - sans le moindre intérêt - qui me fascinait tant. C'est complètement irrationnel, mais il m'arrive parfois, rarement, de fonctionner comme ça. Ce que nous avons vu de Fujairah? Des gratte-ciels dans le quartier d'affaires, de grandes et larges routes, et une station service. J'en ai profité pour soulager ma vessie. C'est ainsi que tout ce que j'aurais réussi à faire dans ce "lieu de mes rêves" fut de pisser un coup.
La frontière omanaise n'était pas loin. Nous avons d'abord payé notre taxe de départ des Emirats, où, heureusement ils acceptaient la monnaie omanaise. J'ai payé pour les deux passagers, quitte à s'arranger plus loin. Curieusement nous nous sommes garés et avons attendu. Nous avons attendu. Encore. Et encore. Pourquoi ne redémarrions nous pas? La britannique a commencé à perdre son flegme tandis que nous interrogions le chauffeur.
"Vous avez trop payé et ils n'ont pas la monnaie. Il faut attendre."
Très fort! Se retrouver coincé à une frontière parce que le policier n'a pas de monnaie à vous rendre, c'est plutôt coquet et ça manquait à ma collection. J'ai fait passer le message comme quoi je me foutais du demi-rial qu'on devait nous rendre et que je préférais rentrer dormir le plus tôt possible. Mais ça ne pouvait pas se passer comme ça, non. Le policier DEVAIT nous rendre la monnaie, sinon il aurait des problèmes. Ca apparaîtrait dans sa comptabilité, on lui poserait des questions, et... il aurait des problèmes. Nous n'avions donc pas le droit de passer. L'anglaise s'est franchement énervée, tandis que j'ai préféré rire du comique de la situation. Ca me ferait un truc à raconter sur VF.
Environ un quart d'heure plus tard, cinq dirahms émiriens ont atterri dans mon porte-monnaie, et je me suis juré de les garder comme trophée.
La fin du voyage s'est passée sans encombre. Sept heures et demie après notre départ de Khasab, j'étais à la maison.
(à suivre...)