Littérature de voyage, échos du changement
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Bonjour,

Et si finalement on donnait la parole à d'autres ?

Aux écrivains qui nous sont chers, à tous ceux qui dans leurs livres ont évoqué bien mieux que nous les interrogations, les doutes, le changement, la mue et l'adaptation dans le voyage ?

Et si leur expérience et leurs mots à eux, en quelques paragraphes ou phrases isolées que vous publierez ici, éclairaient un peu notre lanterne pour les mois ou les années à venir ?

L.

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Nicolas Bouvier. Retour d'Inde. Publié dans " Bleu Immortel. Voyages en Afghanistan ". Editions Zoe. 2003.

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" Revenir d'Asie pose des problèmes très précis. En Suisse, retour d'Inde et du Japon, je me suis longtemps senti mal à l'aise. Les magasins, les rues m'inspiraient une répulsion irraisonnée. Noël qui approchait, la foule des acheteurs, les farces tartinées de santé, le bruit des sous, la couperose me donnaient le cafard. Le seul endroit où je respirais, où je croisais de vrais regards c'était -- tenez-vous bien -- l'hôpital. Pourtant, c'était mon pays que je m'étais réjoui de revoir, pourtant on m'avait partout accueilli avec une gentillesse qui ne se démentait pas. Alors ? Je crois que c'était l'argent qui me gênait. L'argent engorgeait tout. Et à cause de cet argent, il n'y avait plus de foule ; elle était rompue, divisée comme une étendue de sable par les mailles éparses d'un filet. Il n'y avait que de petites fortunes, de petites coquilles, de petites solitudes meublées, feutrées, équipées, mais solitudes quand même. Dans les salles de billard, dans les autobus, j'entendais souvent cette phrase qui me paraissait stupéfiante : " Moi, je n'ai besoin de personne. " La communauté n'existait plus -- communauté : le sentiment profond que le sort de n'importe lequel de vos semblables vous concerne et vous affecte en quelque façon, la conscience d'une interdépendance -- , et pour qu'elle se recrée il fallait un de ces chocs -- accident mortel sur la route, révolution hongroise -- qui montrent bien que l'argent n'est pas tout et que ce qui nous rapproche le plus des autres est plus fondamental que ce qui nous en éloigne. Autrement, et en temps normal, on n'avait besoin de personne. Ce n'était que trop vrai, et quelle indigence. L'Hindou et le Chinois exposés en permanence à manquer de riz et de galette ont perpétuellement besoin du voisin, et le voisin d'eux. Le paysan du Dekkan a beau avoir l'oeil vide et feindre l'indifférence ; mendier de la farine, prêter de la farine, voir -- à cause d'une rivière qui déborde à 200 kilomètres de là -- sa maison soudain remplie d'inconnus, et pour longtemps, il ne connaît que ça, c'est son ordinaire. Voilà qui fait des foules. La misère se partage, et c'est grâce à cela que les misérables vivent encore. L'égoïsme n'est pas dans leurs moyens, trop coûteux. La prospérité ne se partage pas. Il faut cependant quitter la misère. Les Indiens y travaillent et on leur souhaite de réussir. Je leur souhaite aussi de conserver alors le coeur qu'ils avaient quand ils n'avaient que ça. "
HA Hannahannah Globetrotter ·
Bernard Ollivier , il m’as accompagné tout au long de ma traversée de la Turquie , avec sa trilogie sur La longue marche .

Longue Marche . Édition PHEBUS

Ces interrogations de départ m’ont fait réfléchir , moi qui, me trouvais trop vieille pour traverser seule ce pays ( voiture + marche à pied ts les jours) .

....... Mes enfants, sur le quai, me font un dernier signe. L'aiguille sur la grande horloge de la gare bascule sur le départ. Le train m'arrache. La ville, ses bruits et ses lumières s'éloignent. Pénombres de la banlieue pavillonnaire, nuit profonde de la campagne percé de lampes fugitives. Je suis, enfin, parti pour ce long voyage de la route de la soie à pied. Pendant que je rêve, le nez collé à la vitre, les yeux suivant des lumières filantes, trois retraités s'activent dans le compartiment que nous partageons. Deux d'entre eux s'offrent un voyage de noces tardif. En trente-cinq ans, ils n'ont jamais eu le temps. . L'autre femme qui voyage seule connaît déjà la ville et veut voir le carnaval. A Venise, la saison commence. Je reste un long moment dans le couloir. Je n'ai pas envie de parler. Je suis déjà sur le chemin, sur cette route qui m'a tant fait rêver. Je songe que j'ai eu raison de demander à mes amis de ne pas venir sur le quai. La moitié, celle qui se désole de me voir partir, m'aurait une fois de plus posé la question : pourquoi ce voyage? De la part d'un jeune homme, ils comprendraient : va pour l'aventure. Mais qu'un homme sérieux, au lieu de bichonner ses pivoines dans sa retraite normande, parte pour trois mille kilomètres, à pied, sac au dos, dans une région réputée dangereuse, c'est abracadabrant. La présence des autres, ceux qui m'admirent ou m'envient pour ces grandes vacances, ne m'auraient pas davantage encouragé. Et si je les décevais?.......
Que se vuelva la tortilla
LE Levelo Veteran ·
Merci pour ta contribution Hannah. La trilogie d'Ollivier est très belle. Lui partait, Bouvier revenait.
UN UnaMilanese Veteran ·
Bonjour L,

Et si finalement on donnait la parole à d'autres ?

Aux écrivains qui nous sont chers, à tous ceux qui dans leurs livres ont évoqué bien mieux que nous les interrogations, les doutes, le changement, la mue et l'adaptation dans le voyage ?

Et si leur expérience et leurs mots à eux, en quelques paragraphes ou phrases isolées que vous publierez ici, éclairaient un peu notre lanterne pour les mois ou les années à venir ?

Ok... 🙂

Claudio Magris, un extrait de l'"Infinito viaggiare".

Non c’è viaggio senza che si attraversino frontiere – politiche, linguistiche, sociali, culturali, psicologiche, anche quelle invisibili che separano un quartiere da un altro nella stessa città, quelle tra le persone, quelle tortuose che nei nostri inferi sbarrano la strada a noi stessi. Oltrepassare frontiere; anche amarle – in quanto definiscono una realtà, un’individualità, le danno forma, salvandola così dall’indistinto – ma senza idolatrarle, senza farne idoli che esigono sacrifici di sangue. Saperle flessibili, provvisorie e periture, come un corpo umano, e perciò degne di essere amate; mortali, nel senso di soggette alla morte, come i viaggiatori, non occasione e causa di morte, come lo sono state e lo sono tante volte. Viaggiare non vuol dire soltanto andare dall’altra parte della frontiera, ma anche scoprire di essere sempre pure dall’altra parte. [...] Ogni viaggio implica, più o meno, una consimile esperienza: qualcuno o qualcosa che sembrava vicino e ben conosciuto si rivela straniero e indecifrabile, oppure un individuo, un paesaggio, una cultura che ritenevamo diversi e alieni si mostrano affini e parenti.

Et la traduction : Il n'est pas de voyage sans que l'on traverse des frontières - politiques, linguistiques, sociales, culturelles, psychologiques, celles aussi qui séparent deux quartiers d'une même ville, celles tortueuses dont nos enfers (*) obstruent la voie qui conduit à nous même. Franchir les frontières, les aimer aussi -dans la mesure où elles définissent une réalité, une individualité, lui donnent forme, la sauvant ainsi de l'indistinct- mais sans les idolâtrer, sans en faire des idoles qui exigent des sacrifices de sang. Les savoir flexibles, provisoires et périssables, comme un corps humain, et donc dignes d'être aimées ; mortelles, dans le sens de sujettes à la mort, comme les voyageurs, et non pas occasion et cause de mort, comme elles l'ont été et le sont si souvent. Voyager ne signifie pas seulement aller de l'autre côté de la frontière, mais aussi découvrir que l'on a toujours été aussi de l'autre côté.

Chaque voyage implique, plus ou moins, une expérience semblable : quelqu'un ou quelque chose qui semblait proche et bien connu se révèle être étranger et indéchiffrable, ou bien, un individu, un paysage, une culture que nous considérions différents et étrangers s'avèrent semblables et parents.

(*) contrairement au français l'italien distingue (inferi, les enfers en tant que séjour des morts, et l'Inferno, lieu de résidence des damnés)
By this, and this only, we have existed. Which is not to be found in our obituaries. (T.S. Eliot)
LE Levelo Veteran ·
Merci pour ta participation et le texte de Magris, en plein dans le thème.

" Danube " est sur ma liste de livres à lire depuis un petit bout de temps...

Il m'a fait pensé à ce texte d'Ella Maillart, dans " Le sens du voyage " :

" A chacun de mes grands départs, il me semblait que j'allais conquérir le monde -- ou mieux encore, prendre possession de mon héritage. Nous aimons sentir que la terre entière est à nous, comme l'était la maison paternelle de notre enfance. Et je n'avais pas plutôt quitté l'école pour faire voile vers les îles de la Grèce que la question suivante surgissait en moi, question qui redevenait actuelle à chaque nouveau voyage : " Ne détruit-on pas la plus belle partie du voyage en l'accomplissant ? Dans quelle mesure le voyage réalisé et la révélation d'un nouveau pays comblent-ils les promesses du voyage imaginé ? " Quoique Arthur Waley n'ait pas été en Chine, ne la connaît-il pas mieux, à travers ses géniales traductions, que moi qui ai consciencieusement pratiqué ses auberges et ses punaises, ses fondrières et ses états d'esprit, sans parler des gouvernements évasifs de ce grand pays ? Et voici Rimbaud écrivant son Bateau Ivre , sans doute le plus dense des poèmes qu'on puisse lire sur la mer, et bien cela avant d'avoir vu l'Océan ? De tels voyages dans l'abstrait ne sont-ils pas plus " vrais "qu'une concrète rencontre avec la planète ? "
UN UnaMilanese Veteran ·
Merci pour ta participation et le texte de Magris, en plein dans le thème.

" Danube " est sur ma liste de livres à lire depuis un petit bout de temps...

Ce n'est pas cet extrait là de l'infinito viaggiare qui m'avait le plus intriguée et décalée lorsque je l'avais lu. C'était celui où Claudio Magris évoquait le statut particulier du voyageur, dégagé de toute responsabilité civique politique dans les lieux qu'il fréquente, être de passage et irresponsable. Avec tout le confort, la légèreté que cela induit. Mais le livre est dans la section milanaise de ma bibliothèque et donc inaccessible.

Danube est un beau livre, mais d'un Mitteleuropéen germanophone. Les 3/4 du livre sont en amont de Vienne incluse. Encore un peu jusqu'à Budapest. Après, hic sunt leones (et j'ai davantage d'affinités avec les lions).

Catherine
By this, and this only, we have existed. Which is not to be found in our obituaries. (T.S. Eliot)
LE Levelo Veteran ·
Idem pour moi, je n'ai accès qu'à la partie émergée de ma bibliothèque, le reste est dans les cartons d'avant départ 🙂.

Infinito viaggiare a-t-il été traduit en français ?

Yves.
UN UnaMilanese Veteran ·
Infinito viaggiare a-t-il été traduit en français ?

Apparemment oui, en 2006 sous le titre Trois orients (comment l'infinito viaggiare devient 3 orients est un grand mystère)

Catherine
By this, and this only, we have existed. Which is not to be found in our obituaries. (T.S. Eliot)
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonjour Yves, ta question plutôt ton interrogation soulève une multitude de réflexions. Vu ton expérience du voyage à vélo sur des distances gigantesques et des pays que l’on ne recommande pas toujours, et de plus en solo, tes questionnements doivent être guidés par une recherche d’absolu.

Bouvier, encore plus Ella Maillart font partie de me références auxquelles je me raccroche quand je trouve qu’à mon petit niveau ça merde.

Comme tu dis laissons la place à des auteurs qui parleront mieux que nous du voyage, en es-tu sûr ? N’as-tu pas plus d’expérience qu’un Kerouac (je ne nie pas l’immense écrivain qui me fait vibrer). Mais a-t-il fait la moitié des expériences extraordinaires que tu as vécues avec ton vélo ? Oui il décrit avec merveille les décrépitudes humaines, qui n’en doutons pas nous guettent tous, en particulier la bouteille, je sais de quoi je parle, entre autres je suis lyonnais.

Et l’écrivain a-t-il vocation à relater une réalité ou à embarquer par son livre le lecteur dans un voyage fabuleux?

Cendrars, quitte à embellir la vérité, se délecte à emmener, à travers ses récits colorés, ses lecteurs au bout du monde. A Pierre Lazareff, curieux de savoir s’il a bien pris le transsibérien, l’écrivain voyageur, répond railleur « Qu’est-ce que cela peut vous foutre, si je vous l’ai fait prendre ».

Extrait du livre de Laurent Maréchaux ‘Ecrivains voyageurs ces vagabonds qui disent le monde’. Livre magnifique, les écrivains voyageurs vu par un bon écrivain, à lire impérativement, plus qu’une citation par-ci par-là donne une idée de l’écrivain voyageur et par là donne des clefs sur l’envie de voyager. Plusieurs autres livres écrits à de multiples mains, par des grands baroudeurs donnent, chacun à sa manière, le goût du voyage, de l’aventure, du risque ou de la liberté.

D’ailleurs cette envie est tellement spécifique à chacun, les motivations tellement diverses, qu’il est difficilement possible de parler dans la généralité et que l’on ne peut aborder le sujet qu’à travers ses envies, son vécu réel ou fantasmé, sa vie passée avec ses manques et ses frustrations.

Dans ton cas, le mot aventure n’irait pas mieux que le mot voyage. En effet, quand je te vois faire référence à un passage d’Ella Maillart où il est question de toute puissance. Toi comme moi au départ d’une aventure un peu folle, comme une traversée des Andes à vélo, cette sensation tu l’as ressentie, avec son cortège d’incertitudes et de peurs et peut-être de mal au ventre en abandonnant ta famille, mais tu es parti. Qu’est ce qui pousse à partir ? Tesson a une réponse qui n’est pas la mienne. Il dit quelque chose comme « il ne faut pas être trop bien dans sa vie pour pouvoir partir ». Pour ma part je dirais « il faut partir malgré toute une liste de bonnes raisons de rester ». Oui, tu vois je m’inclue dans les écrivains pour donner mon avis, et je pense que tu as encore beaucoup plus d’expérience que moi, ce qui te donne toute autorité pour t’y inclure.

Faut-il énumérer les livres qui nous ont structurés comme voyageur ou apprenti voyageur, pour moi la liste serait longue, le voyage ou l’aventure est multiforme. Quelques titres retraçant des parcours de « ouf » : Fille de révolutionnaires de Laurence Debray, au cœur des extrêmes de Christian Clot, Passagère du silence de Fabienne Verdier, Les conquérants de l’inutile de Lionel Terray, le 7ème degré de Reinhold Messner et bien d’autres.

Pour en revenir « aux fondamentaux » Ella Maillart dont j’ai lu tous les livres, dans la préface de « la voie cruelle » Frédéric Vitoux écrit « Je me souviens de notre rencontre, il y a quelques années, dans le petit appartement que j’occupe dans l’île Saint-Louis depuis ma naissance. Devant moi qui franchis peu volontiers la Seine et pour qui l’exotisme commence place e la Bastille, elle évoquait sa vie avec l’admirable placidité de ceux qui sont partis très loin, c’est-à-dire sont revenus de tout, et qui ont acquis cette forme de mystérieuse sérénité qui semble irradier d’eux comme une tranquillité de l’âme. A la voir, je songeais qu’il n’y a rien de plus sot que de croire que les aventuriers ou les voyageurs doivent avoir des têtes d’aventuriers ou de voyageurs… ».

Et parmi ces aventuriers encore un qui m’a marqué par ses livres de géopolitique au contact des conflits : Gérard Chaliand.

D’ailleurs lorsqu’on parle de voyage, d’aventure peut-on passer à côté des écrivains parlant de la guerre, une grande aventure, malheureusement vécue à toutes les époques. Kessel pilote pendant la première guerre mondiale, Blaise Cendrars qui a perdu un bras au début de cette même guerre, et Céline qui a écrit justement « Voyage au bout de la nuit ».

D’ailleurs Kessel Laurent Maréchaux en dit « Quel est le secret de cet écrivain journaliste prolixe, capable d’écrire près de deux livres par an ? Le besoin d’argent pour partager avec ses nombreux amis son goût immodéré de la fête, des femmes, du jeu, de la vodka et de l’opium ? Une soif intarissable de gloire et de reconnaissance ? Une addiction compulsive à l’écriture, ou tout simplement l’art inégalé de décliner à l’infini ses aventures ? »

En tout cas à travers un livre comme Mermoz il a décidé de ma carrière car je suis rentré dans l’armée de l’air, et à travers son livre les cavaliers il m’a donné l’idée de traverser une partie du désert de Gobi à vélo.

Et puis pour la réflexion sur les motivations de l’aventure peut-on s’affranchir d’un écrivain majeur pour comprendre les ressorts de l’aventure : Ernst Jünger, qui faisait l’apologie de la guerre en 14 -18 (lire impérativement orage d’acier), pacifiste en 40-45, qu’Hitler n’a pas osé faire fusiller car il était un des grands héros de la première guerre mondiale, et qui à plus de cent ans, on le voit donner la main à Kohl et Mitterrand comme symbole fort de la réconciliation.

Ses nombreux écrits sont époustouflants et sont un témoignage très puissant de l’aventure de l’homme à travers sa vie. Un extrait de « la guerre comme expérience intérieure » : Certes, ce n’était là qu’une poignée d’êtres d’élite, en qui la guerre se faisait balle dense et compacte, mais l’esprit d’une époque ne repose jamais que sur des individus. En tout ce qu’ils faisaient, la nature de ces hommes de l’action brève et brutale éclatait explosive. De même qu’ils n’appréciaient rien tant que les forts alcools du plus haut degré, ils se ruaient tête en avant, en rouge assaut, contre les haies de toute ivresse. Se lancer à fond aux vertiges, s’entonner la vie, tel était le mot d’ordre dans les brèves pauses où l’on reprenait souffle entre les batailles. Où était le mal, si le soleil du matin les trouvait sous les mille morceaux de la table des beuveries ? L’honorabilité bourgeoise était à des années-lumière. La santé dans tout cela ? Elle comptait pour ceux qui s’espéraient longue vieillesse. Kérouac est mort jeune et cet extrait est bien dans son style, mais c’est Ernst Jünger l’auteur. Sont-ils si loin l’un de l’autre dans la manière d’aborder la vie et l’aventure ?

Une dernière chose toi qui a voyagé un max à vélo as-tu lu : Sur la route du Danube ; je ne pense pas que ce soit le livre que l’on vient de te conseiller. Beau livre de presque 600 pages au cours duquel l’auteur érudit d’histoire relate au cours de sa remontée du Danube à vélo l’histoire complexe et dense le long de ce fleuve, où l’on voit les époques défiler avec son cortège de misères. De plus de très beaux passages sur le voyage à vélo. Toute personne tentée par la vélo-route du Danube devrait le lire avant de partir. Sniff, moi je l’ai lu après, j’aurais beaucoup gagné à le faire avant, mais il est récent février 2019. Les motivations qui nous poussent à partir ?????? Luc
LE Levelo Veteran ·
Salut Luc,

Je te sais grand lecteur, merci d'avoir partagé tes références et d'avoir cité les livres et les auteurs que tu aimes.

J'ai eu la chance de découvrir les Suisses tôt, une littérature admirable. Dans mon cas c'était après avoir commencé à voyager. Elle n'a pas été motrice, du tout. Je suis né dans un environnement où le livre était rare. Ces textes, que je relis à intervalles irréguliers et que j'ai appris à pleinement apprécier à la lumière de mes propres déambulations, sont des puits où il fait bon puiser entre les étapes. C'est le cas en ce moment. La littérature de voyage est multiple. J'admire des parcours et des itinéraires, bien sûr. Des personnalités, aussi. Mais pour moi la qualité du texte primera toujours sur le fond. Et peu importe si celui-ci a pour cadre l'Orénoque ou l'Ardèche.

Yves.
HA Hannahannah Globetrotter ·
Puisque tu évoque l'Ardèche , j’ai pensé à la Lozère et à ce classique qui m’as fait rêver adolescente .

Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson .

...... Les monts de Lozère se développent quasiment à l'est et à l'ouest coupant le Gévaudan en deux parties inégales.Son point le plus culminant, ce pic de Finiels sur lequel j'étais debout, dépasse de cinq mille six cents pieds le niveau des eaux de mer, et, par temps clair, commande une vue sur tout le bas Languedoc jusqu'à la Méditerranée.J'ai parlé à des gens qui, ou prétendaient ou croyaient avoir aperçu, du Pic de Finiels, de blanches voiles appareillant vers Montpellier et Cette.Derrière s'étendait la région septentrionale des hauts-plateaux que ma route m'avait fait traverser, peuplés par une race triste et sans bois, sans beaucoup de noblesse dans les contours des monts, simplement célèbres dans le passé par de petits loups féroces.Mais, devant moi, à demi voilé par une brume ensoleillé, s'étalait le nouveau Gévaudan, plantureux, pittoresque, illustré par des évènements pathétiques.Pour m'exprimer d'une façon plus compréhensive, j'étais dans les Cévennes au Monastier et au cours de tout mon voyage, mais il y a un sens strict et local de cette appellation auquel seulement cette région hérissée et âpre à mes pieds a quelque droit et les paysans emploient le terme dans ce sens-là.Ce sont les Cévennes par excellence:les Cévennes des Cévennes.......

Un autre extrait :

.... Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L’important est de bouger, d’éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants. Hélas ! tandis que nous avançons dans l’existence et sommes plus préoccupés de nos petits égoïsmes, même un jour de congé est une chose qui requiert de la peine. Toutefois, un ballot à maintenir sur un bât contre un coup de vent venu du nord glacial n’est point une activité de qualité, mais elle n’en contribue pas moins à occuper et à former le caractère. Et lorsque le présent montre tant d’exigences, qui peut se soucier du futur .......

Je voyage pour le plaisir de voyager ...quel plaisir de relier ça .
Que se vuelva la tortilla
HA Hannahannah Globetrotter ·
Mon premier livre , j’ai 8 ans et je peux enfin lire un livre en entier , je suis très fière . Quel hasard , un livre de voyage m’ouvriras au monde des livres , c’est :

« seul à travers l’Atlantique ». D’ Alain Gerbaut .

Je n’ai pas trouvé d’extrait , le livre est bien loin dans un carton ....alors juste le résumé .

....... Cent un jours de mer, de Gibraltarà New York, seul sur un petit cotre de onze mètres. Gerbault n'était pas le premier, mais son exploit, en 1923, eut un retentissement considérable.

À le lire pourtant, on reste saisi par la modestie de ce personnage original : ancien joueur de tennis, il emmène avec lui sa bibliothèque, récite Coleridge ou Edgar Poe à la barre, et passe le plus clair de son temps à recoudre des voiles en lambeaux.

Soif, fièvre, vagues géantes, les pires coups durs ne lui arrachent que sourires. Sa joie de vivre, sa philosophie annoncent Moitessier. Tout entier tourné vers un but, cette traversée en solitaire sans escale, il se soucie peu de performance, et prolongerait bien son escapade : "Mon navire était beau lorsque venait le jour."

Son bateau, le large, la solitude et le soleil. Gerbault fait corps avec la mer, qu'il ne quittera pour ainsi dire plus, succombant bientôt à la magie du Pacifique et de ses îles lointaines.......
Que se vuelva la tortilla
LE Levelo Veteran ·
L'écriture de Stevenson est limpide, presque nue, sans emphases. Si mes souvenirs ne me trahissent pas c'est le premier récit de voyage que j'ai acheté, dans la seule librairie spécialisée de ma ville qui s'appelait " La Proue ". Une manière de déambuler assez ascétique qui a confirmé mes premières intuitions. Ou plutôt montré que le voyage pouvait se passer de grands moyens, et avoir pour cadre une région très proche de la mienne. J'ai osé élargir mon horizon en grande partie grâce à lui.

Moitessier il faudrait que je le relise. Je ne me souviens plus trop de sa prose. Son abnégation force l'admiration, surtout pour moi qui ne vogue pas très bien. Il y a laissé sa peau, au sens littéral du terme...
VO Voyajou Globetrotter ·
Je ne suis pas certain d'avoir bien compris ce que tu attendais. Ce qui n'empêche pas de t'adresser cette dédicace : « Les psychiatres, les politiciens, les tyrans nous assurent depuis toujours que la vie vagabonde est un comportement aberrant, une névrose, une forme d’expression des frustrations sexuelles, une maladie qui, dans l’intérêt de la civilisation, doit être combattue [....] Cependant à l’Est, on conserve toujours ce concept, jadis universel, selon lequel le voyage rétablit l’harmonie originelle qui existait entre l’homme et l’univers. » Bruce Chatwin dans Le chant des pistes

Le même Chatwin, anglais jusqu'au bout du soulier qui, de passage en Afrique du Sud, écrivait dans sa correspondance privée «l'apartheid est une plaisanterie nauséeuse teintée d’humour noir» et aussi «Il n’y a rien de fade à propos de l’Afrique du Sud »
CH Choucarde Globetrotter ·
Demat Yves ,

Et si leur expérience et leurs mots à eux, en quelques paragraphes ou phrases isolées que vous publierez ici, éclairaient un peu notre lanterne pour les mois ou les années à venir ?

Alors je propose celui-ci (je ne l'ai pas lu mais je suis tentée), sur carré de bateau ! https://www.babelio.com/livres/Conti-Le-Carnet-Viking/1025777

Ou/et pour en savoir plus sur "la Dame de la Mer" : https://www.lalsace.fr/culture-loisirs/2020/04/09/super-heroines

😉
Choucarde
LE Levelo Veteran ·
J'attendais juste des textes chapardés ici ou là pour mettre en perspective nos errances interrompues.

Dédicace reçue 5/5 🙂.

Chatwin avait une belle plume ( j'ai aimé le Chant des Pistes, même si je ne connais pas l'Australie ) mais il reste un personnage mystérieux, un peu brigand, et assez snob...

Fais-toi plaisir ici si tu as d'autres morceaux choisis à mettre dans nos assiettes. Chez les Africains, peut-être ?
LE Levelo Veteran ·
Salut Anne,

Tu nous diras quand tu l'auras lu ? En attendant tu peux piocher dans ta bibliothèque et nous offrir un petit passage en guise d'apéro 🙂. A moins qu'elle ne soit restée là-bas...

Y.
LE Levelo Veteran ·
Dino Buzzati, Le Désert des Tartares.

" Il n'était pas imposant, le fort Bastiani, avec ses murs bas, et il n'était pas beau non plus, ni pittoresque malgré ses tours et ses bastions ; il n'y avait absolument rien qui rachetât cette nudité, qui rappelât les choses douces de la vie. Et pourtant, comme la veille au soir, du fond de la gorge, Drogo le regardait, hypnotisé, et une inexplicable émotion s'emparait de son coeur. Et derrière, qu'y avait-il ? Par-delà cet édifice inhospitalier, par-delà ces merlons, ces casemates, ces poudrières, qui obstruaient la vue, quel monde s'ouvrait ? A quoi ressemblait de Royaume du Nord, ce désert pierreux par où personne n'était jamais passé ? La carte, Drogo se la rappelait vaguement, indiquait de l'autre côté de la frontière une vaste zone où il n'y avait que très peu de noms, mais du haut du fort verrait-on au moins quelques localités, quelques champs, une maison, ou seulement la désolation d'une lande inhabitée ? Il se sentit brusquement seul : sa belle assurance de soldat si désinvolte jusqu'alors, tant qu'avaient duré les calmes expériences de la vie de garnison, tant qu'il avait eu une maison confortable, des amis joyeux à proximité, et les petites aventures nocturnes dans les jardins endormis, cette belle assurance et toute la confiance en soi venaient tout d'un coup de lui faire défaut. Le fort lui paraissait un de ces univers inconnus auxquels il n'avait jamais sérieusement pensé pouvoir appartenir, non pas parce qu'ils lui paraissaient haïssables, mais parce qu'infiniment loin de sa vie habituelle. Un univers bien plus absorbant, sans autres splendeurs que celles de ses lois géométriques. Oh ! retourner en arrière. Ne pas même franchir le seuil du fort, et redescendre en plaine, retrouver sa vie et ses chères habitudes. Telle fut la première pensée de Drogo et peu importe qu'une telle faiblesse ait été honteuse chez un soldat : lui-même était prêt à l'avouer s'il le fallait, pourvu qu'on le laissât repartir. Mais un nuage dense se levait, tout blanc, de l'invisible horizon septentrional, au-dessus des glacis et, imperturbables sous le soleil à son zénith, les sentinelles marchaient de long en large comme des automates. Le cheval de Drogo hennit. Puis ce fut de nouveau le grand silence. "
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonjour Yves, oui le désert inspire le voyageur, je me souviens d'un fort en traversant le désert de l'Atacama qui m'a fortement rappelé le "désert des tartares" une petite troupe de Boliviens perdus au pied d'un immense volcan et avec devant eux un glacis de 40 kilomètres, sans la moindre aspérité jusqu'à la frontière chilienne.

La notion de peur, d'incertitude, de risque et de difficulté sont des moteurs essentiels pour un certain type de voyageurs et, les deux extraits suivants décrivent bien l'état d'esprit de ces voyageurs qui cherchent à se confronter à la nature et à eux-mêmes.

Extrait de "écrivains voyageurs ces vagabonds qui nous disent le monde" Wilfred Thesiger l'arpenteur de zones blanches:

Retiré à Londres et le corps miné par la maladie, sa lucidité de vieux sage n'échappe pas au pessimisme. L'homme sait de quoi il parle. Pendant quarante-cinq ans, Thesiger a parcouru accompagné par des guides indigènes les dernières terres vierges d'Arabie, d'Afrique et d'Asie. Son aversion pour le progrès occidental et sa haine de voir les produits de consommation se propager jusqu'aux peuples les plus éloignés n'expliquent pas à eux seuls sa passion des périples ascétiques. Pour ce marcheur infatigable, les voyages ne trouvent leur sens que dans les efforts qu'ils demandent: "ce n'est pas le but qui importe, mais le chemin que l'on accomplit pour l'atteindre et, plus le parcours est difficile, plus le voyage a de prix....... Mon hostilité à l'égard des inventions modernes tient peut-être au fait qu'elles rendent les choses trop faciles.... Pour ma part je n'aurais guère aimé traverser le désert des déserts en automobile. Heureusement, cela était impossible à l'époque où j'entrepris mes voyage, car franchir les sables en voiture aurait réduit l'aventure à un simple exploit sportif".

Remarque au passage, sa formule ressemble étrangement à celle de Saint-Exupéry où il parle de but qui n'est qu'illusion du voyageur.

Extrait dan la même veine: de la jungle birmane à la taïga russe l'Asie à vélo couché de Nathalie Courtet: Dès la sortie de la bourgade mongole de Zamyn-Uud, le macadam nous laisse tomber. Net. Aucune ambiguïté, ni d'espoir pour quelques hectomètres supplémentaires...plus loin. Six cent cinquante kilomètres pour rejoindre Oulan-Bator, les deux cents derniers seront asphaltés. A la dernière maison, devant nous à perte de vue: le désert. Nous nous retrouvons brutalement face à cet infini que nous savons faire quatre cent cinquante kilomètres de long. La moitié de la France, sans rien d'autre que de la piste sableuse, du vent, de la poussière et de la chaleur. Nous restons béats, le regard posé sur ce qui nous attend, posé sur pas grand chose, et surtout accroché au vide qui grandit à l'intérieur, et nous fait frémir. Il se passe quelque chose dans nos carcasses, un sentiment qui s'était éteint ce derniers jours et qui rejaillit: l'angoisse! Ça serre un peu les tripes, ça laisse hagard, la pomme d'Adam fait le Yo-Yo. Alors? Capable ou pas?

Ces deux extraits correspondent bien à un type de voyage que j'aime. Ce trouble que l'on éprouve en se trouvant au départ et se dire: Houlala mais je ne vais jamais y arriver et ressentir cette angoisse, car inexorablement on sait que l'on va s'y lancer de toutes ses forces physiques et mentales. J'ai écrit pas mal de textes sur ces expériences du désert, dont j'ai eu l'idée en lisant des auteurs comme les deux que j'ai cités ci-dessus. Luc
VO Voyajou Globetrotter ·
J'attendais juste des textes chapardés...

Chaparder des textes ? Il faudra attendre la réouverture des librairies (et comme je serai masqué, ni vu ni connu).

Chatwin avait une belle plume (...) mais il reste un personnage mystérieux, un peu brigand, et assez snob...

Faudrait-il un certificat de moralité à l'écrivain ? J'ai l'impression que parmi les meilleurs il y a bien autant de voyous que de scribes.

Chez les Africains, peut-être ?

Je ne connais pas bien la littérature africaine, je veux dire celle écrite par des Noirs vivant en Afrique. Il n'est pas certain que la notion d'errances interrompues y fasse florès. L'écrivain-voyageur, ce héraut du changement, me semble être principalement une créature occidentale.

des textes pour mettre en perspective nos errances interrompues.

En attendant, le mythe de Sisyphe vu par Mandela : « J'ai découvert un secret : après avoir gravi une colline, tout ce qu'on découvre, c'est qu'il reste beaucoup d'autres collines à gravir » (Il est originaire du pays xhosa, l'autre pays des mille collines)
LE Levelo Veteran ·
Salut Luc,

J'ai voulu citer Buzzati car Drogo est reste confiné quasiment toute sa vie dans son fort à attendre un ennemi improbable et à scruter en vain ce fameux désert qu'il ne foulera jamais... C'est le roman de l'attente et des faux espoirs. Pas forcément la lecture la plus ravigotante en ce moment 🙂.

Il n'y a que du bon dans le Thesiger, merci de le rappeler. Une vie hors normes et des récits très soignés et documentés souvent dans des endroits difficilement accessibles aujourd'hui. L'engagement physique était effectivement de tous les instants, mais c'était aussi un peu la norme à cette époque pour les gens de sa trempe envoyés aux quatre coins du monde par la Couronne. Il y a 3 ans, quand je roulais dans ce Golfe aujourd'hui si aseptisé, je suis tombé sur une exposition permanente consacrée à sa vie et à ses images dans le vieux Fort d'Al Ain aux Emirats :





CA Calyssie Regular ·
Bonjour Yves

J'aime les îles. Elles m'ont toujours fait rêver. Pour certaines d'entre elles j'y ai vécu, pour d'autres je n'ai fait que les découvrir au cours de mes voyages. On y accède en général soit par avion, soit par bateau. Mais de toutes les îles qui existent, j'ai une fascination depuis que je suis toute petite pour les Kerguelen, cet archipel du Grand Sud planté entre les 40ème rugissants et les 50ème hurlants.

Au cours de ma vie professionnelle, j'ai eu la chance de travailler avec des personnes qui y avaient effectué, à plusieurs reprises, des missions de courte durée (4 mois), en été comme en hiver. Je me suis régalée des discussions que nous avons eues et, à chaque fois, j'ai été étonnée de la nostalgie qu'ils avaient en eux à l'évocation de leurs séjours.

Bernard Moitessier a été évoqué dans le fil de la discussion et pour les voileux voyageurs mais aussi tous les autres, j'aimerais signaler les écrits d'Isabelle Autissier, une de nos plus célèbres navigatrices, et l'un des livres parmi tous ceux qu'elle a écrits et qui retrace à la manière d'un roman les deux expéditions du Chevalier de Kerguelen de Tremarec, mandaté par Louis XV, pour aller découvrir la Terra Australis. « Kerguelen, le voyageur du pays de l'ombre ». Cet extrait concerne la première expédition :

- Alors, mon cher Yves, quel est ton pronostic pour notre arrivée ? Nous voilà aux portes des cinquantièmes. Je ne suis pas sûr que ce soit par ici que Gonneville ait vu ses sauvages nus ! C'était bien la question qui les taraudait tous. On aurait dû être arrivé depuis longtemps. Kerguelen s'accrochait à l'espoir qu'ils avaient pénétré dans un golfe immense et que seule la mauvaise visibilité les empêchait d'en apercevoir la côte. Le vol des oiseaux qui, le soir, partaient dans toutes les directions l'avait amené à cette conclusion. Mais il ne pouvait écarter qu'à cause de ses décisions, on se retrouvait trop à l'est en train de rater l'objectif. Revenir contre le vent vers l'ouest n'était pas envisageable avec leur mauvais gréement. - Monsieur, s'enquit Touraille, que ferons-nous si nous ne voyons pas de terre ? Poursuivrons-nous vers le Horn ? - Ceci n'est pas à l'ordre du jour. Il nous faut trouver ce continent, c'est l'ordre du roi. Tous les géographes de l'Europe réunis nous disent qu'il existe et qu'il est immense Peut-être jouons-nous seulement de malchance. Ce temps exécrable ne peut pas durer éternellement. Haut les cœurs, messieurs, nous n'avons d'autre choix que de vaincre ! Je bois aux Terres Australes. Kerguelen leva son verre. Un coup de roulis envoya une giclée rouge sang sur la nappe. Les autres y lurent un présage alarmant, mais tous portèrent le toast : - Aux Terres Australes !

Calyssie.
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonjour Calyssie, nous avons eu des expériences parallèles, moi aussi les Kerguelen m'ont toujours fait rêver, peut-être au départ parce que mon amour de jeunesse s'appelle Kerguelen! Comme toi dans ma vie professionnelle j'ai croisé des personnes qui étaient parties travailler aux Kerguelen et qui étaient revenues avec un regard absent toujours tournés vers les 40ème rugissants ou les 50 ème hurlants ( c'est bien comme cela qu'on dit?). En particulier je me souviens d'un homme qui avait fait deux ou trois séjours d'un an, quand je parlais avec lui je voyais bien que son âme y était restée pour toujours, il faisait tout pour y retourner.

J'avais aussi été assister à une conférence d'un alpiniste qui avait grimpé le point culminant pas très haut en altitude un peu au-dessus de mille mètres me semble-t-il. Quelle aventure cela avait été sur des terrains d'une grande sauvagerie et de la roche absolument détestable.

Et puis, quand j'étais jeune et plein de fougue je m'étais porté candidat pour partir dans ces contrées, en remplissant le dossier qui allait bien. La réponse avait été très rapide, directement téléphonique par mon grand chef qui m'avait dit: "non et arrêtez vos conneries". Bien chef. Réponse sans appel, peut-être cela aurait foutu en l'air son plan de relève!

J'ai beaucoup aimé le livre de Kauffmann l'arche des Kerguelen: https://www.babelio.com/livres/Kauffmann-Larche-des-Kerguelen-Voyage-aux-iles-de-la-Deso/73442 Cependant j'ai moins aimé de lui en "remontant la Marne". Peut-être me faut-il le relire? Luc
HA Hannahannah Globetrotter ·
Je n’osais pas , trop connu , un poème de voyage .

Ma Bohème Arthur Rimbaud

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ; Mon paletot aussi devenait idéal ; J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ; Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées ! Mon unique culotte avait un large trou. – Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse. – Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou Et je les écoutais, assis au bord des routes, Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ; Où, rimant au milieu des ombres fantastiques, Comme des lyres, je tirais les élastiques De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur ! Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)
Que se vuelva la tortilla
CA Calyssie Regular ·
Bonsoir Luc,

Un amour de jeunesse au nom si évocateur avec peut-être de jolis souvenirs à la clé, ne pouvait en effet que te donner envie d'y aller. Apparemment, au vu de tes carnets, tu aimes plutôt les extrêmes que les endroits tranquilles bordés de plage de sable fin où il fait bon de ne rien faire.

J'espère que tu n'as pas été trop déçu de la réponse négative de tes supérieurs à ta demande mais bon, les chefs ont leurs raisons de nous laisser partir ou pas quand, parfois, leurs décisions restent impénétrables.

J'ai lu également le livre de J.P. Kaufman que j'ai beaucoup apprécié. Et pour rester dans ce sujet, Isabelle Autissier a eu l'occasion de faire la traversée de l'île à pied en 1999 avec trois amis et elle la raconte dans son livre intitulé « On a marché sur Kerguelen ».

https://www.liberation.fr/sports/2000/02/22/isabelle-autissier-raconte-sa-traversee-de-l-ile-avec-trois-amis-on-a-marche-sur-kerguelen_317578

Calyssie
LE Levelo Veteran ·
Bien sûr que si il fallait oser ! Tout est beau dans le Rimbaud. Le lire et le relire, toujours 🙂. Dormir dehors me manque... Gracias muchacha !
LE Levelo Veteran ·
Bonsoir Calyssie,

Merci pour ton texte, et tes choix de lecture.

J'avais postulé pour aller bosser aux Kerguelen quand je bossais à l'île de la Réunion --l'administration des TAAF y est basée et le bateau ravitailleur en part. Heureusement que n'ai pas été embauché, je ne sais pas si j'aurais tenu.

J'aime le voyage lent et je rechigne à prendre l'avion donc j'ai navigué un peu, sans grand plaisir. Les belles histoires de mer sont fascinantes, ceci dit.

Y.
LE Levelo Veteran ·
Salut Luc.

Voici un texte qui devrait te faire plaisir.

David Le Breton. Préface de " L'Aventure. La passion des détours ". Collection Autrement. 1996.

" L'aventure célèbre la rencontre de l'homme et de l'imprévu, elle est un arrachement à la quiétude qui confronte à des dimensions inattendues de soi et du monde. Les circonstances déjouent les routines, l'existence s'ouvre à un souffle inédit. L'aventure est un don du rêve, part en chaque homme qui le fait vibrer à l'écoute ou à la lecture d'un récit où des hommes se heurtent durement au monde avant de de se tirer d'embarras ou de périr. Elle prodigue l'émotion en laissant pressentir une existence sans temps mort, une vie pleine à craquer de moments exceptionnels.

L'aventure est l'un des noms modernes de la nostalgie, elle éveille d'emblée l'enfance : songes innombrables de départ, d'exploits impensables, d'explorations inouïes qu'une vie trop heureuse contraignait à réaliser dans l'imaginaire des soldats de plombs ou le taillis des jardins ou des haies ; désir de se délivrer de soi pour accéder à la plénitude, à l'incandescence d'exister. Appel du Grand Large, elle demande le dépouillement des anciennes fidélités, l'abandon des assises sécuritaires et la plongée dans un univers pétri d'incertitudes, mais où il est possible de construire une identité sans entraves, d'endosser à tour de rôle les personnages multiples qui se bousculent en soi pour exister au moins un moment. "
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonjour Yves merci pour ce texte, que je ne connaissais pas, effectivement il est très évocateur et il me fait penser à un livre complètement fou, où les entreprises et les situations les plus extrêmes en montagne, que l'on aurait jamais imaginées, sont abordées, faisant ressortir l'inimaginable pugnacité et la force mentale au delà de toute limite de certains: Théorème de la peur

https://www.editionspaulsen.com/theoreme-de-la-peur-1741.html

Luc
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonsoir Calyssie, je ne répondrai pas à tes interrogations sur la jeune femme au merveilleux patronyme Kerguelen (qui comme moi a pris quelques années), à vrai dire interrogations non formulées pour obtenir une réponse, on rentre dans le très intime!!!

Ne pas être parti, avec le recul je ne peux que donner raison à mon général, pour une année dans un coin sans doute merveilleux, je serais passé à côté de qualifications et de compétences qui m'ont permis par la suite de vivre de par le monde des expériences fabuleuses, en particulier une très enrichissante affectation de trois ans en Albanie, au cœur de ce monde balkanique si complexe et étonnant, une espèce de tour de Babel où l'on pratiquait une foison de langues, le voyage sans les langues c'est perdre une grand partie de l'intérêt, parler la langue de l'autre c'est vraiment aller à sa rencontre.

Les Kerguelen manifestement une très belle approche d'une nature sauvage, sans doute une belle expérience humaine en milieu clos, mais je sais maintenant avec le recul d'une certaine expérience, que je vis bien mieux les expériences en milieu ouvert et cosmopolite. Peut-être que le grand chef me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même? Un chef c'est pas forcément con!!!

Par contre un grand merci pour le livre d'Isabelle Autissier, j'ai lu le long extrait qui fait que je le commande dans la foulée et puis j'y ai appris un mot merveilleux: soudade: Sentiment de délicieuse nostalgie, désir d'ailleurs qui s'exprime dans le fado et la morna Luc
MA Masterpo Globetrotter ·
j'y ai appris un mot merveilleux: soudade: Sentiment de délicieuse nostalgie, désir d'ailleurs qui s'exprime dans le fado et la morna

Avant que tu l'apprennes par coeur, c'est saudade.

Nostalgie en portugais. C'est aussi le nom d'un excellent restaurant parisien, rue des Bourdonnais...
LU Lucbertrand Globetrotter ·
Bonsoir merci, quelle horreur j'estropie ce si beau mot, au moins là je suis sûr de ne plus l'oublier. Luc
CA Calyssie Regular ·
j'y ai appris un mot merveilleux: soudade: Sentiment de délicieuse nostalgie, désir d'ailleurs qui s'exprime dans le fado et la morna

Avant que tu l'apprennes par coeur, c'est saudade.

Nostalgie en portugais. C'est aussi le nom d'un excellent restaurant parisien, rue des Bourdonnais...

C'est aussi le titre d'une chanson d'Etienne Daho qui est une ode à l'émerveillement d'une passion amoureuse qu'il a vécue à Lisbonne mais aussi un chant d'amour à cette ville superbe

https://www.youtube.com/watch?v=baRz32cIey4

Calyssie
CA Calyssie Regular ·
Bonsoir Luc,

Aucune question subliminale ou cachée dans la première partie de mon commentaire. En effet ça ne concerne que l'intime et ça le restera. 😉 Finalement, ta carrière t'a offert une belle opportunité de vivre à l'étranger et c'est tant mieux. Heureuse de voir que le lien concernant Isabelle Autissier t'a plu et je te souhaite d'ores et déjà une bonne lecture de sa traversée dès l'instant où tu ouvriras son livre.

Calyssie.
LE Levelo Veteran ·
Et d'une de la regrettée Cesaria Evora ( qu'elle écrit Sodade ) :

https://www.youtube.com/watch?v=dNVrdYGiULM

Y.
CA Calyssie Regular ·
Merci Yves pour cet excellent rappel 👍🙌
PO Poticar Regular ·
Tu es merveilleusement naive, ne gobes-tu pas tout, aujourd'hui encore, ce qui brille, ce qui vient d'ailleurs essentiellement parce que tu ne peux le vérifier et parce que cela rejoint tes rêves et conforte ton impuissance?
HA Hannahannah Globetrotter ·
Je serais heureuse que tu m’éclaires un peu . Ton discours est totalement abscons pour ma petite personne naïve .
Que se vuelva la tortilla
PO Poticar Regular ·
Je serais heureuse que tu m’éclaires un peu . Ton discours est totalement abscons pour ma petite personne naïve .

L’évocation spontanée, sincère (= naive), du récit d’exploits même réels mais aux détails invérifiables ne suscite pas chez moi l’émerveillement. Dans ce genre de récits par leurs auteurs je vois toujours une mise en valeur personnelle qui me repousse. Et ne pas pouvoir vérifier m’empêche de rêver. Je ne possède plus le coeur pur (naif) d’un enfant. Se rendre compte de l’incapacité à réaliser encore des choses rares autrefois réussies est peut-être pour certains un amplificateur de nostalgie.
LI LillieoneFE Veteran ·
" ce ne peut être que la fin du monde en avançant " A.Rimbaud
LE Levelo Veteran ·
Je serais heureuse que tu m’éclaires un peu . Ton discours est totalement abscons pour ma petite personne naïve .

L’évocation spontanée, sincère (= naive), du récit d’exploits même réels mais aux détails invérifiables ne suscite pas chez moi l’émerveillement. Dans ce genre de récits par leurs auteurs je vois toujours une mise en valeur personnelle qui me repousse. Et ne pas pouvoir vérifier m’empêche de rêver. Je ne possède plus le coeur pur (naif) d’un enfant. Se rendre compte de l’incapacité à réaliser encore des choses rares autrefois réussies est peut-être pour certains un amplificateur de nostalgie.

J'ai du mal à saisir. Veux-tu être moralisateur ou pas ? Tu ne rêves plus du tout ? Ou quels autres textes ou supports ( images, musique... ) te le permettent ? Y.
MU Muwue Regular ·
Cesaria Evora, très bon choix. Super concert . Livres et voyages. Et Jim Harrisson, en particulier "Une odyssée américaine", "The English Major" en VO. Mais un bilan carbone pas terrible. Happy trails
UN UnaMilanese Veteran ·
Bonjour Yves,

Merci pour ta participation et le texte de Magris, en plein dans le thème.

Je suis inopinément tombée, au détour d'une clef USB, sur une traduction que j'avais faite , il y a 8 ans !, de la préface de l'Infinito viaggiare.

La voici :

L’INFINITO VIAGGIARE

Préface

Les préfaces sont toujours suspectes. Inutiles si le livre qu’elles introduisent ne les requiert pas ou indices de son insuffisance s’il en a besoin, elles risquent aussi de gâter la lecture, comme l’explication d’une blague ou l’anticipation de sa fin. Mais peut-être que le prologue s’adapte bien à un recueil de textes sur le voyage, parce que le voyage, dans le monde et sur le papier, est en lui-même un continuel préambule, un prélude à quelque chose qui doit toujours venir : partir, s’arrêter, revenir sur ses pas, faire et défaire les valises, noter sur le carnet le paysage qui, alors qu’on le traverse, fuit, se délite et se recompose comme une séquence cinématographique, avec ses fondus enchainés, ou comme un visage qui change dans le temps. La préface est une sorte de valise, un nécessaire, et ce dernier fait partie du voyage au départ, quand on y met les quelques effets que l’on imagine indispensables, oubliant toujours quelque chose d’essentiel en chemin, quand on recueille ce que l’on souhaite rapporter chez soi au retour, quand on ouvre le bagage et que l’on n’y trouve pas les choses qui avait semblé les plus importantes, alors qu’on en sort des objets qu’on ne se souvient pas y avoir mis. Ainsi en est-il de l’écriture quelque chose qui, alors qu’on vivait et voyageait, semblait fondamental a disparu, sa trace a disparu du papier, alors que prend impérieusement forme et s’impose comme essentiel quelque chose que dans la vie - dans le voyage de la vie – on n’avait à peine remarqué. Le voyage toujours recommence, doit toujours recommencer, comme l’existence, et chacune de ses annotations est un prologue si le parcours dans le monde se transfère dans l’écriture, il se prolonge dans le transfert de la réalité au papier – prendre des notes, les retoucher, les effacer en partie, les réécrire, les déplacer, en modifier la disposition. Montage des mots et des images, cueillies par la fenêtre du train ou en traversant à pied une rue pour tourner à l’angle. Seulement avec la mort rappelle Karl Rahner, grand théologien du chemin, cesse le "status viatoris" de l’homme, sa condition essentielle de voyageur. Voyager a donc un lien avec la mort, comme le savaient bien Baudelaire et Gadda, mais c’est aussi un moyen de différer la mort de repousser le plus possible l’arrivée, la rencontre avec l’essentiel, comme la préface diffère la lecture proprement dite, l’instant du bilan définitif et du jugement. Voyager non pour arriver mais pour voyager, pour arriver le plus tard possible, pour tenter de ne jamais arriver.

2- Le voyage donc comme persuasion. C’est sans doute surtout dans les voyages que j’ai connu la persuasion, dans le sens que Carlo Michalstaedter donne à ce mot : celui de la vie autosuffisante, libre et assouvie qu’Enrico, le personnage de mon roman Un altro mare, poursuit avec un acharnement vain et autodestructeur. La persuasion : la possession présente de sa propre vie, la capacité de vivre l’instant, chaque instant, et non pas seulement ceux qui sont exceptionnels, sans le sacrifier au futur, sans l’anéantir dans les projets et des programmes, sans le considérer comme un moment dont on doit se débarrasser pour atteindre autre chose. Presque toujours dans la vie, il y a trop de raisons d’espérer qu’elle passe le plus rapidement possible, que demain arrive vite, parce que l’on attend une réponse du médecin, le début des vacances, l’achèvement d’un livre, le résultat d’une activité ou d’une initiative et ainsi on ne vit pas pour vivre mais pour avoir déjà vécu, pour être plus proche de la mort, pour mourir. Le voyage harcelant et harcelé, imposé toujours plus frénétiquement par le travail et par sa nécessaire mise en spectacle – spécialement pour ce manager de lui-même et de l’Esprit qu’est l’intellectuel, emphase et caricature du manager industriel -, est la négation de la persuasion, de la halte, du vagabondage. Il ressemble plutôt à cette éjaculation précoce que Joseph Roth, reprenant dans son roman Les cents jours un commérage concernant Napoléon, attribue à l’Empereur, lequel ne veut pas tant faire l’amour que l’avoir déjà fait, expédié et liquidé. Le voyage du conférencier, d’un hôtel à l’autre, d’un aéroport à l’autre, n’est pas éloigné de cet orgasme tourmenté. Mais quand je voyageais dans les vastes espaces du Danube ou dans de périphériques microcosmes, m’engageant dans une certaine direction, toujours disponible pour des digressions, des haltes et des déviations improvisées, je vivais persuadé, comme face à la mer je vivais immergé dans le présent, dans cette suspension du temps qui se vérifie si on s’abandonne à sa lente course et à ce qu’apporte la vie – comme une bouteille sous l’eau qui se remplit du flux des choses, disait Goethe en voyageant en Italie. Dans un voyage ainsi vécu les lieux deviennent étape et demeure du chemin de la vie, haltes brèves et racines qui conduisent à se sentir chez soi dans le monde. Il y a le voyage au-delà des colonnes d’Hercule ou celui minimal de Pickwick aux sources de Hampstead ou celui d’une pièce à l’autre de sa propre maison, expédition non moins aventureuse ni riche d’enchantements et de risques. Les capitaines au long cours de Fiume et de Trieste qui traversaient les océans appelaient moqueusement « capitan de cadin » (capitaine de bassine) ceux qui parcouraient uniquement de petits trajets entre Trieste et l’Istrie ou entre Fiume et les iles proches, mais même dans ce golfe la Bora provoque des tempêtes où l’on peut faire naufrage. De même dans les chapitres de ce livre on va aux antipodes mais aussi dans les microcosmes et le pas du voyageur voudrait ressembler à l’allure de Lawrence Sterne. Voyager en se sentant toujours, en même temps, dans l’inconnu et chez soi, mais sachant ne pas avoir, ne pas posséder de maison. Celui qui voyage est toujours un errant, un étranger, un hôte il dort dans des pièces qui avant et après lui abriteront des inconnus, il ne possède pas l’oreiller sur lequel repose sa tête ni le toit qui le couvre. Il comprend ainsi qu’on ne peut jamais vraiment avoir une maison, un espace taillé dans l’infini de l’espace, mais seulement s’y arrêter, pour une nuit ou une vie, avec respect et gratitude. Le voyage est aussi un retour et enseigne à habiter plus librement et poétiquement sa propre maison. L’homme habite poétiquement sur cette terre dit un vers d’Hölderlin, mais seulement s’il sait, comme dit un autre vers, que le salut croît là où croît le danger. En voyage, inconnus parmi des inconnus, on apprend à n’être personne, on comprend concrètement de n’être personne. Et justement cela permet, dans un lieu aimé devenu presque physiquement une part ou un prolongement de soi-même, de dire, faisant écho à Don Quichotte : ici je sais qui je suis.

3- « Où vous rendez vous ? » demande-t-on dans Henri de Ofterdingen, le grand roman de Novalis. « Toujours vers la maison » est la réponse. Ce livre est l’un des grands textes dans lequel le voyage apparait comme une odyssée c'est-à-dire comme métaphore du voyage à travers la vie. Chaque odyssée pose la question de la possibilité de traverser le monde en en faisant une expérience réelle et en formant ainsi sa propre personnalité, La question si Ulysse, surtout celui moderne, à la fin rentre chez lui confirmé, malgré les péripéties les plus absurdes et tragiques dans sa propre identité et ayant trouvé ou retrouvé un sens à son existence, ou s’il découvre seulement l’impossibilité de se former, s’il perd en route lui-même et le sens de sa vie, se délitant au lieu de se construire au cours de son chemin. Dans la vision classique, le sujet, même perdu dans le vertige des choses, finit par se trouver lui-même en se mesurant à ce vertige traversant le monde -voyageant dans le monde – il découvre sa propre vérité, cette vérité qui en lui, au début, n’est que potentielle et qu’il traduit en réalité grâce à sa rencontre avec le monde. Le héros de Novalis voyage loin dans l’espace et le temps mais pour arriver chez lui, pour se trouver à travers le voyage. Dans Das Prinzip Hoffnung Bloch dit que la Heimat, la patrie, la maison natale que chacun dans sa nostalgie croit voir dans l’enfance, se trouve en fait à la fin du voyage. Ce dernier est circulaire : on part de chez soi, on traverse le monde et on revient chez soi, même si c’est un chez soi très éloigné de celui que l’on a laissé, parce qu’il a acquis un sens grâce au départ, à la scission originelle. Ulysse revient à Ithaque, mais Ithaque ne serait pas ce qu’elle est s’il ne l’avait abandonnée pour aller faire la guerre à Troie, s’il n’avait pas brisé les liens viscéraux et immédiats avec elle, pour pouvoir la retrouver avec une plus grande authenticité. Le Bildungsroman, le roman initiatique qui traite un problème majeur de la modernité c'est-à-dire qu’il se demande si un individu peut réaliser sa propre personnalité en s’insérant dans l’engrenage toujours plus complexe et « prosaïque » de la société, est presque toujours – de Wilhem Meister de Goethe à Henri de Ofterdingen de Novalis – aussi un roman de pérégrination, de voyage. Mais rapidement quelque chose, dans le rapport entre le singulier et le tout qui l’enveloppe, se fissure dans la machine de la société moderne le voyage devient aussi une fuite, un rupture violente des limites et des liens. Le voyage met à nu non seulement la précarité du monde mais aussi celle du voyageur, la labilité du Je individuel, qui commence – comme Nietzche en a un impitoyable intuition – à désagréger sa propre identité et sa propre unité, à devenir un autre homme, « au-delà de l’homme », selon le sens le plus authentique du terme Ubermensch, qui n’indique pas un surhomme, un individu traditionnel plus doué que les autres, mais un nouveau stade anthropologique, au-delà de l’individualité classique. Le voyage devient alors un chemin sans retour, à la découverte de ce qui n’existe pas, il ne peut et il ne doit pas y avoir de retour. Au voyage circulaire, traditionnel, classique, œdipien, conservateur de Joyce, dont Ulysse revient chez lui, se superpose le voyage rectiligne, nietzschéen des personnages de Musil, un voyage qui avance toujours, vers un infini mauvais. Ithaque et au-delà, comme dit le titre d’un livre que j’ai écrit, les deux modalités essentielles, transcendantales du voyageur. Dans la seconde, le sujet, le Je, le voyageur se jette toujours en avant il ne s’emporte pas lui-même, la totalité de lui-même, dans sa progression, mais chaque fois il anéantit l’intégralité de son identité précédente et se jette. « Lâchez tout », se mettre en voyage, écrivait Breton en 1922, exhortant au dépaysement. Le Je des pages qui suivent marche parfois, et même souvent, sur le bord de cette dissolution, regarde la trace de sa vie se dissoudre derrière lui, mais c’est un gueriero qui essaie de résister à cette dispersion et d’emporter avec lui – fidèle à tout, et malgré tout – sa vie entière, comme une tortue qui voyage avec sa maison. En se perdant dans le monde et en s’abandonnant au monde il se désagrège, mais à la fin il se reconnait et se retrouve, comme dit la parabole de Borges que j’ai choisie pour mes Microcosmes : « Un homme se fixe pour devoir de dessiner le monde. Les années passent, il peuple un espace d’images de province, de royaumes, de montagnes, de baies, de bateaux, d’iles, de poissons, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux et de personnes. Peu avant de mourir, il découvre que ce patient labyrinthe de ligne, trace l’image de son visage. »

4-Il n’y a pas de voyage sans traversées de frontière – politiques, linguistiques, culturelles, psychologiques, et aussi celles invisibles qui séparent un quartier de l’autre d’une même ville, celles entre les personnes, celles qui dans nos profondeurs barrent la route à nous-mêmes. Outrepasser les frontières, les aimer – en ceci qu’elles définissent une réalité, une individualité, lui donne forme, la sauvant ainsi de l’indistinct – mais sans les idolâtrer, sans en faire des idoles qui exigent des sacrifices où coule le sang. Les savoir flexibles, provisoires et périssables, comme un corps humain, et en ceci dignes d’être aimées mortelles, dans le sens de sujettes à la mort, comme les voyageurs, et non prétextes et cause de mort, comme elles l’ont été si souvent. Voyager ne signifie pas seulement aller de l’autre coté de la frontière, mais découvrir que l’on est aussi de l’autre coté. Dans Vert d’eau Marisa Madieri, en parcourant à nouveau l’histoire de l’exode des Italiens de Fiume après la deuxième guerre mondiale, au moment de la revanche slave qui les contraint à partir, découvre les origines qui sont aussi en partie slave de sa famille en ce moment brimée par les slaves qui la perçoivent comme italienne. Elle découvre appartenir ainsi à ce monde dont elle se sentait menacée, qui, au moins partiellement était aussi le sien. Enfant, quand j’allais me promener sur le karst à Trieste, la frontière que je voyais, très proche, était infranchissable – au moins jusqu’à la rupture entre Tito et Staline et la normalisation des relations entre la Yougoslavie et l’Italie – parce que c’était le Rideau de fer qui partageait le monde en deux. Derrière cette frontière se mélangeaient le connu et l’inconnu. L’inconnu parce que là commençait l’inaccessible, l’inconnu et menaçant empire de Staline, le monde de l’Est si souvent ignoré, craint et méprisé. Le connu parce que ces terres avaient fait partie de l’Italie j’y étais allé plusieurs fois, elles étaient un élément de mon existence. Une même réalité à la fois mystérieuse et familière quand j’y suis revenu pour la première fois, cela a été un voyage simultanément dans le connu et l’inconnu. Chaque voyage suppose, plus ou moins, une telle expérience : quelqu’un ou quelque chose qui semble proche et bien connu se révèle être étranger et indéchiffrable, ou un individu, un paysage, une culture que nous pensions différents et étrangers se montrent proches et familiers. Aux gens de cette rive ceux de la rive d’en face semblent souvent barbares, dangereuses et pleines de préjugés. Mais si on se met à arpenter un pont, en se mélangeant aux personnes qui y circulent et en passant d’une rive à l’autre jusqu’à ne plus très bien savoir de quel coté ou dans quel pays on est, on retrouve la bienveillance envers soi-même et le plaisir du monde. « Où est la frontière ? » demande Saramago, à la frontière entre l’Espagne et le Portugal, aux poissons qui, dans le même fleuve, nagent, selon la rive de laquelle ils s’approchent, parfois dans le Douro parfois dans le Duero.

5- Rappel du connu ou de l’inconnu ? La chevauchée de Don Quichotte voudrait être la découverte, la vérification et la confirmation de ce que l’on sait, de la vérité lue dans les livres de chevalerie, des lois immuables de l’amour et de la loyauté, de la beauté de Dulcinée et de la force des géants. Les Juifs orientaux aussi qui sortent du ghetto ou du shtetl, de leur bourg misérable mais familier réglé par le Livre, s’aventurent vers l’Occident, entrent dans l’histoire, croyant ne rencontrer qu’un monde régit par les tables de la Loi et interprètent chaque chose, même les plus déconcertantes et opposées à leur vision, selon les paramètres de la Loi. Mais « dehors il pleut et neige. Il neige l’histoire », comme dit Yakov Bok, le misérable factotum qui cherche fortune, dans l’Homme de Kiev de Malamud. Le Don Quichotte de la Manche et celui juif et oriental se trouvent confrontés à l’inconnu, à la violence, la brutalité et la vulgarité d’une réalité inconnue qu’ils cherchent à refuser mais c’est justement leur amoureuse fidélité à un ordre connu qui les contraint à percevoir avec plus d’acuité le désordre du monde dans lequel ils s’aventurent. Le voyageur est un anarchique conservateur un conservateur qui découvre le chaos du monde parce qu’il le mesure avec un mètre absolu qui en dévoile la fragilité, le coté provisoire, l’ambigüité et la misère. Comme Kafka le savait bien, sans un sens profond de la loi on ne peut découvrir son absence profonde dans la vie. Remonté jusqu’à la caverne de Montesino, Don Quichotte compte toutes les merveilles et les tours de magie qu’il a vu, mais quand Sancho lui fait remarquer qu’à son avis il s’agit d’histoires factices, il répond « C’est aussi possible. » Utopie et désenchantement. Beaucoup de choses tombent, quand on voyage des certitudes, des valeurs, des sentiments, des attentes que l’on perd en route – la route est une dure mais bonne maitresse. D’autres choses, d’autres valeurs et sentiments se trouvent, se rencontrent, se cueillent en route. Ecrire comme voyager signifie démonter, rééquilibrer, recomposer on voyage dans la réalité comme dans un théâtre, déplaçant les coulisses, ouvrant de nouveaux passages, se perdant dans des voies sans issue et se bloquant devant de fausses portes dessinées sur un mur. La réalité, si souvent impénétrable, cède soudain, se fissure le voyageur, dit Cees Noteboom, sent « les courants d’air dans les fissures de l’édifice causal ». Le réel se révèle sujet aux probabilités, indéterminé, objet de petits écroulements qui font disparaitre certains de ses éléments, engloutis, absorbés dans des spirales spatio-temporelles, tourbillons de la mortalité de toutes les choses, mais aussi de l’imprévisible surgissement d’une nouvelle vie. Voyager est une expérience musilienne, confiée au sentiment des possibles plus qu’au principe de réalité. On découvre, comme dans une fouille archéologique, d’autres couches du réel, les possibilités concrètes qui ne se sont pas réalisées mais existaient et survivent en fragments oubliés de la course du temps, dans des espaces encore ouverts, dans des états encore fluctuants. Voyager signifie faire ses comptes avec la réalité mais aussi avec ses alternatives, avec ses vides avec l’Histoire et avec une autre histoire et avec d’autres histoires qu’elle a empêchées ou enlevées mais pas tout à fait effacées. Dès l’Odyssée, voyage et littérature apparaissent étroitement liés une exploration analogue, une déconstruction et reconnaissance du monde et du Je. L’écriture continue le déplacement, défait, règle, déplace en pleins et vides, découvre – invente ? trouve ? – des éléments qui ont échappé à l’inventaire et même à la perception du réel, comme si elle les posait sous une loupe. Mon voyageur aussi parle de fissures gravées dans les coulisses du théâtre quotidien, au travers desquelles il espère sentir un souffle de la vraie vie, cachée derrière le paravent du réel. Transcendance de chaque voyage qui s’enfonce dans la chair, dans la poussière, dans l’immédiateté du soir qui tombe et qui perturbe toujours plus ou moins les attentes. Vivre, voyager, écrire. Peut-être aujourd’hui les récits les plus authentiques sont-ils ceux qui racontent, non plus une pure fiction, mais la prise directe sur les faits, sur les choses, sur ces transformations vertigineuses qui, comme le dit Kapuscinski, empêche de saisir le monde dans sa totalité et d’en offrir une synthèse, ne consentant d’en saisir que des fragments, comme un reporter dans la bataille. Lui-même d’ailleurs crée une littérature pleine de vitalité en plongeant dans la réalité, en la représentant avec beaucoup de précision, saisissant comme le ferait un chien de chasse ses détails révélateurs même les plus fugaces et composant un tableau, à la fois fidèle et fictif, qui est un portrait du monde et du voyage dans le monde. Peut-être le voyage est-il l’expression par excellence de cette littérature « non fiction » théorisée par Truman Capote.

6- Le voyage dans l’espace est aussi un voyage dans et contre le temps. La complexité stratifiée d’un lieu surgit parfois avec violence, comme des graines déchirant une enveloppe. Nous sommes du temps figé, a dit naguère Marisa Madieri. Comme un individu, un lieu est du temps figé. Il n’est pas uniquement son présent mais un labyrinthe de diverses époques qui tissent un paysage et le constituent, comme les plis, les rides, les expressions imprimées du bonheur ou de la mélancolie, ne se contentent pas de marquer un visage mais sont le visage d’un individu, qui ne se limite jamais à un âge et un état d’âme donné, mais est la somme de tous les âges et états d’âme de sa vie. Paysage comme visage, l’homme dans le paysage comme une vague dans la mer. Le paysage – comme dans la poésie d’Andrea Zanzotto – est stratification de terre et d’histoire. Il n’est pas seulement nature et architecture, golfes, bois et maisons, sentiers d’herbes et de pierres, mais aussi et surtout société, personnes, gestes, habitudes, préjugés, passions, mets, drapeaux, fois. La foret de l’homme moderne est la ville, avec ses déserts et ses oasis, son chœur et sa solitude, ses gratte-ciels et ses auberges de banlieue, ses rues rectilignes fuyant vers l’infini. Le passant avec les yeux et les sens aux aguets est sans doute le voyageur le plus authentique. Son regard pénètre et défait le scenario urbain comme une insurrection. Le paysage est passage, c’est un mouvement, une allure, comme un certain style d’écriture. Chacun traverse un lieu à son propre rythme. L’un va vite, l’autre flâne. Une ville – une page – se parcourent de mille façons : prudent, lent, syncopé, hâtif, distrait, synthétique, analytique, dispersé. Le voyage-écriture est une archéologie du paysage. Le voyageur – l’écrivain – descend comme un archéologue dans les différentes strates de la réalité, pour lire aussi les signes ensevelis sous d’autres signes, pour recueillir les plus possible d’existences et d’histoires possibles et les sauver du fleuve du temps, de la vague de l’oubli, construisant presque une fragile arche de Noé de papier, même conscient de sa précarité. Allant et venant dans l’espace, sans suivre de parcours obligé et se fiant à la digression plus qu’à la ligne droite, le voyageur suspend le temps, pour un bref instant.

7- Voyager est immoral, disait Weiniger en voyageant. Voyager est cruel, ajoute Canetti. Immorale est la vanité de la fuite, bien connue d’Horace qui exhortait à ne pas essayer d’éluder les douleurs et les soucis en éperonnant le cheval, parce que la noire angoisse, dit son vers, est assise en croupe derrière le cavalier qui cherche à lui faire perdre ses traces. Le Je fort, selon le philosophe viennois vite brisé par sa cohabitation avec l’absolu, doit rester chez lui, affronter l’angoisse et le désespoir sans vouloir en être distrait ou étourdi, ne pas détourner le regard de la réalité et du combat. La métaphysique est à demeure, elle ne cherche ni évasion, ni vacances. Peut-être parfois le Je reste-t-il à la maison et est-ce une apparence qui voyage, un simulacre semblable à l’Hélène qui, selon une des versions du mythe, aurait suivi Paris à Troie, alors que la vraie Hélène serait restée, pendant toutes les années de la guerre, ailleurs, en Egypte. Weiniger dénonce dans le voyage la tentation de l’irresponsabilité celui qui voyage est un spectateur, il n’est pas entièrement impliqué dans la réalité qu’il traverse, il n’est pas coupable des laideurs, des infamies et des tragédies du pays où il se déplace. Ce n’est pas lui qui a fait ces lois iniques et il n’a pas à se reprocher de ne pas les avoir combattues. Si son toit d’une nuit s’effondre et il a la chance d’en réchapper, il n’a rien d’autre à faire qu’à prendre ses valises et se déplacer ailleurs. On est bien en voyage parce que, mise à part quelque catastrophe, tremblement de terre ou accident d’avion, il ne peut rien nous arriver, on ne met pas en jeu sa propre vie. Le voyage est aussi ennui bienveillant, insignifiance protectrice. L’aventure la plus risquée, difficile et séduisante se déroule chez soi. C’est là que se joue sa vie, la capacité ou l’incapacité à aimer et construire, d’avoir et de donner du bonheur, de grandir avec courage et de s’engourdir de peur c’est là que l’on prend des risques. La maison n’est pas une idylle, c’est l’espace de la vie concrète et donc exposée au conflit, au malentendu, à l’erreur, à l’abus et à l’aridité, au naufrage. En ceci elle est le centre de l’existence, en bien ou en mal le lieu de la plus forte passion, parfois dévastatrice – pour la compagne ou le compagnon d’une vie, pour les enfants – et la passion implique totalement. Aller se promener dans le monde signifie se reposer de l’intensité domestique, se reposer dans de plaisantes haltes pantouflardes, se laisser passivement aller – immoralement selon Weiniger – au cours des choses. Il y a une autre immoralité dans le voyage, la fermeture à la diversité du monde. Le voyageur mitteleuropéen est facilement un Ulysse en robe de chambre, comme l’a écrit Giorgio Bergamini, quelqu’un qui voudrait voyager entre un fauteuil et une bibliothèque, sur le bleu de l’atlas plus que sur celui des vagues, quelqu’un pour qui l’infini est le signe de l’infini. Celui qui voyage sur le papier se déshabitue imperceptiblement de la vie et adresse ses propres passions au dessin de la vie, aux courbes statistiques de ses phénomènes. Il devient un homme sans qualité pour lequel, écrit Musil, les légumes en boite deviennent l’essence des légumes frais. De la même façon, quand il voyage dans le monde, le voyageur conserve cette tendance à bien boutonner son manteau et à en relever le col, presque à se protéger des choses. Par chance même les voyageurs danubiens aiment la mer et peut-être, comme ceux de mon Danube, traversent-ils les grandes plaines de la Mitteleuropa sous des ciels plombés justement pour atteindre la mer. C’est sur les rives de la mer inexplicable, comme l’appelait Camoes, que se rencontre la large respiration de la vie, que s’ouvrent les grandes questions sur le destin et le sens du bien et du mal. La mer porte à affronter l’ambiguïté, invite à la défier – sur la mer immortelle écrit Conrad, on conquiert le pardon des âmes pécheresses. Face à la mer on se déshabille, on enlève les suffocantes défenses et on s’ouvre à ce que l’on a devant. Cela aussi est le salut du voyageur, lequel même sur le pavé de la ville ou sur les montagnes se sent sur le pont d’un bateau battu par les vents, arche précaire ou planche de salut. Cruauté du voyage, annonce Canetti : le voyageur regarde le monde avec curiosité et se trouve en quelque sorte enclin à accepter ce qu’il voit, même le mal et l’injustice, à les connaitre et les accepter plutôt qu’à les combattre et les repousser. Le voyage dans les pays totalitaires, par exemple, est toujours un peu coupable, un complicité ou du moins neutralité envers les violences et les infamies cachées derrière les villages Potemkin que l’on traverse et où l’on trouve l’hospitalité. Et pourtant, peu à peu, le voyageur découvre, est contraint de découvrir la fraternité et le destin commun du monde, à sentir que le monde entier est sa maison et que seul ce sentiment valide son amour pour la maison laissée au pays, qui autrement ne serait qu’un horrible et rétrograde fétichisme. Comme pour le bon à rien vagabond d’Eichendorff, amour des lointains et amour du foyer coïncident, parce que dans ce dernier on aime aussi le monde vaste et inconnu et dans ce dernier se perçoit, même dans des formes très diverses, l’intimité du foyer. Dante disait qu’en buvant l’eau de l’Arno il avait appris à aimer profondément Florence, mais que notre maison est le monde comme pour les poissons la mer – chacune de ces eaux, prise isolément, est insuffisante et polluée. Voyager enseigne le dépaysement, à se sentir toujours étranger dans sa vie, même chez soi, mais être étranger parmi des étrangers est sans doute le seul moyen d’être vraiment frères. En ceci le but du voyage est les hommes. On ne va pas en Espagne ou en Allemagne, on va parmi les Espagnols ou les Allemands. « Lisez de la littérature de voyage » disait Kant à un théologien, même si lui-même ne voulait pas quitter Königsberg.

...

Catherine
By this, and this only, we have existed. Which is not to be found in our obituaries. (T.S. Eliot)
LE Levelo Veteran ·
Bonjour Catherine,

Grazie mille.

Le livre de Magris est commandé ! Malheureusement je ne maîtrise pas assez bien l'italien pour le lire dans le texte, j'espère donc que sa traduction sera à la hauteur de la tienne 🙂.

Je reprends cette semaine mes rayons de pélerin dans les limites imparties, je reviendrai alimenter ce fil à mon retour.

Y.
DO Dopicast ·
Bonjour L.,

Je suis un peu nouveau par ici, sur ce forum je veux dire. Et donc largement en mode "exploration", comme on peut l'être dans un monde inconnu...

L'échange que tu proposais a, en tout cas, attiré mon attention et, depuis quelques jours, j'essaye d'imaginer quel écrivain je pourrais bien solliciter, quel passage je pourrais bien recopier. J'ai eu plusieurs idées et puis je n'ai pas retrouvé les livres auxquels je pensais ah ah !

Mais curieusement, il y a toujours un nom qui me revenait en tête, celui d'Hartmut ROSA. Bon, c'est peut-être un peu "hors-sujet", comme disaient certains profs à propos de mes dissertations de lycée. Car Rosa est plutôt sociologue et philosophe. Il a traité magnifiquement de la notion de résonance, qui est je crois largement ce qu'on cherche dans le voyage. Ce que je cherche, en tout cas, dans le voyage en particulier, dans la vie en général.

Mais j'avais plutôt envie de partager son texte sur la neige qui introduit son idée de "disponibilité/indisponibilité" du monde :

"Vous rappelez-vous encore cette fin d’automne ou cet hiver de votre enfance où vous avez vu pour la première fois la neige tomber ? C’était comme l’irruption d’une autre réalité. Quelque chose de farouche, de rare, qui vient nous visiter, qui ploie et transforme le monde autour de nous, sans que nous y soyons pour quoi que ce soit, comme un cadeau inattendu. La neige est littéralement la forme pure de la manifestation de l’indisponible : nous ne pouvons pas entraîner sa chute ou dicter sa venue, pas même la planifier à l’avance avec certitude, du moins pas sur la longue durée. (…) Le drame du rapport moderne au monde se reflète dans notre rapport à la neige comme dans une boule de cristal : l’élément culturel moteur de cette forme de vie que nous qualifions de moderne est l’idée, le voeu et le désir de rendre le monde disponible. Mais la vitalité, le contact et l’expérience réelle naissent de la rencontre avec l’indisponible. Un monde qui serait complètement connu, planifié et dominé serait un monde mort."

Hartmut ROSA Rendre le monde indisponible La Découverte - janvier 2020

Donc, oui, c'est cette "indisponibilité" du monde, qui permet l'aventure, la découverte, la rencontre inattendue, dont nous avons besoin...

Dopi
Il nous faut croiser les cultures... Je fais un podcast qui donne la parole à de jeunes étrangers : Quelqu'un venu d'ailleurs > http://podcast.dopi.fr

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