Dessiner le monde: la bande dessinée face au voyage
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📸 Blake et Mortimer, Edgar P. Jacobs, 1950 (elesan, Flickr) “Là où l’on va, on ne sait jamais vraiment ce qu’on cherche, mais on y va avec tout ce qu’on est.” – Catherine Meurisse

Et si le voyage était aussi une affaire de papier, d’imaginaire et de trait ? Depuis ses débuts, la bande dessinée cultive un goût profond pour l’ailleurs – qu’il soit géographique, mental ou symbolique. Entraînant ses lecteurs sur tous les continents et dans les coins les plus reculés de l’intime, elle a su faire du déplacement une aventure narrative, esthétique et spirituelle. Ce goût du voyage, Hasamélis le partage depuis toujours : en créant des itinéraires culturels exigeants, cette maison propose à ses voyageurs de découvrir le monde avec les yeux grands ouverts, curieux, attentifs – comme ceux des grands dessinateurs du 9e art. À travers cet article, explorons comment la bande dessinée façonne nos représentations du monde et de nous-mêmes – un voyage en cases et en bulles, entre fantasme, témoignage et contemplation.

I. L’ailleurs inventé : le fantasme graphique de l’exploration



📸 Tintin, Au pays de l’or noir, Hergé, 1950 (normandy14 / Flickr)

Dès ses origines, la bande dessinée s’est emparée du voyage comme d’un puissant levier narratif. Dans un monde encore structuré par les empires coloniaux, les premiers grands récits du 9e art – Tintin, Zig et Puce, Blake et Mortimer – proposent une lecture très située de l’ailleurs : l’exotisme au prisme de l’Occident.

Chez Hergé, l’ailleurs est souvent un territoire de projection. Tintin traverse la Russie soviétique (Tintin au pays des Soviets), l’Afrique (Tintin au Congo), la Chine ou l’Amérique du Sud avec la même innocence candide. Pourtant, derrière le trait clair se cache un regard ambigu. Comme l’a analysé Pierre Assouline, les albums du reporter belge relèvent moins d’un réalisme géographique que d’un imaginaire occidental du monde : le Tibet devient un lieu de sagesse figée, l’Amérique une jungle urbaine de gangsters, le Proche-Orient une mosaïque figée de déserts et d’intrigues.

Edgar P. Jacobs, quant à lui, construit avec Blake et Mortimer une géographie plus érudite, volontiers inspirée de l’archéologie, de l’égyptologie ou de la science-fiction. Ses albums sont hantés par le modèle du “roman d’aventures scientifiques” à la Jules Verne ou H.G. Wells. Pourtant, malgré la précision des décors et l’apparente fidélité aux lieux, le voyage reste prétexte à l’édification morale et héroïque. Ainsi, dans ces récits fondateurs, l’ailleurs est à la fois théâtre de l’action et écran de projection mentale. Ce que le philosophe Edward Saïd a décrit dans L’Orientalisme s’applique ici : la carte du monde se dessine au stylo européen.

II. La déconstruction du regard : du témoignage à l’autofiction

À partir des années 1990, le paysage de la bande dessinée se transforme : montée en puissance du roman graphique, de la BD de reportage et du carnet de voyage. L’imaginaire de l’ailleurs cède la place à une approche plus documentaire, critique, voire introspective.



📸 Chronique de Jérusalem, Guy Delisle, 2011 ( f_dyd Flickr)

Avec Pyongyang ou Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle devient un pionnier du récit graphique de terrain. Architecte de formation, il observe ses lieux de résidence avec un œil froid, cartographique, mais aussi profondément humain. Dans des régimes autoritaires ou instables, l’auteur n’est jamais un aventurier, mais un étranger désemparé. Il note l’absurde, le quotidien, les silences. Le voyage devient expérience de désorientation, non d’héroïsme.

Dans L’Arabe du futur, Riad Sattouf retourne en Syrie avec les yeux de son enfance franco-syrienne. Ce n’est plus l’ailleurs géographique qui est déstabilisant, mais le dédoublement identitaire, l’ambiguïté d’être de deux mondes à la fois. Le récit de voyage se fait roman de formation critique, où l’humour masque parfois une profonde mélancolie.

Chez Nicolas de Crécy (Visa Transit) ou Edmond Baudoin (Le Voyage), c’est l’introspection qui prime. La voiture, le train, la route deviennent métaphores de l’errance existentielle. Le déplacement physique n’est plus qu’un prétexte au mouvement intérieur. Ces auteurs rejoignent ici une tradition proche de Nicolas Bouvier ou Jacques Lacarrière, pour qui le voyage est “ce qui vous arrive quand vous avez tout prévu sauf l’essentiel”.

III. Le monde comme paysage mental : vers une esthétique de l’invisible

Enfin, dans la BD contemporaine, on assiste à une poussée nouvelle : celle d’un voyage esthétique et sensoriel, qui tente de traduire l’invisible, l’émotion, l’éphémère. Le Japon de Catherine Meurisse, dans La Jeune femme et la mer, n’est pas tant un pays qu’une expérience de la lenteur et de la beauté. Comme dans les haïkus de Bashô, l’observation devient un art de vivre, un acte de dessin.

📸 Fernweh, d'après Emmanuel Lepage (Manuel Beusch Flickr)

Les frères Lepage, dans La Lune est blanche, explorent la Terre Adélie en quête d’un ailleurs où l’homme s’efface devant le blanc, le froid, le silence. Le voyage devient expérience limite, proche du sacré. Ici, la bande dessinée dialogue avec la photographie, le récit scientifique, le journal intime. Elle devient forme hybride, au croisement du documentaire et du sensible.

À travers ces œuvres, le lecteur voyage non plus “pour voir”, mais pour ressentir, douter, ralentir. Le voyage devient un acte éthique et esthétique, une manière de penser autrement. Dans un monde saturé d’images touristiques et de cartes Google, la bande dessinée offre une autre cartographie, faite de subjectivité, de lignes vibrantes, et de silences.

Conclusion : Qu’il soit une échappée physique, un détour intérieur ou une traversée symbolique, le voyage en bande dessinée nous invite à penser le monde autrement. Il nous apprend à voir au-delà des apparences, à écouter les silences, à nous ouvrir à l’altérité sans préjugé. Du héros globe-trotter aux auteurs introspectifs, du carnet de terrain à la rêverie contemplative, la BD offre un kaléidoscope de regards sur l’ailleurs – et sur nous-mêmes.

Et si le monde réel attendait lui aussi d’être lu comme une bande dessinée ? Avec ses rencontres inattendues, ses contrastes de lumière, ses paysages chargés d’histoires, chaque voyage devient une narration sensible, un chemin de sens et de beauté. Voyager, aujourd’hui, c’est peut-être apprendre à voir avec justesse – comme un dessinateur trace une ligne.

C’est dans cet esprit que Hasamélis conçoit chacun de ses itinéraires : comme un récit en devenir, attentif aux lieux, aux cultures, aux silences. Que l’on parte sur les traces d’Ulysse, d’Ibn Battûta ou de Tintin, l’invitation demeure la même : quitter son point de vue pour se laisser surprendre. Alors, pourquoi ne pas transformer la lecture en départ, et la curiosité en cap ? Le monde est vaste, subtil, vibrant – et prêt à être découvert.
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