et... pour "free improvisation", excellent bien sûr !
vous l'avez sûrement entendu en concert ? il a vécu longtemps en Allemagne ?
Bonsoir Lillie,
non, Cecil Taylor n’a pas vécu en Allemagne, au moins pas "longtemps", mais il a donné beaucoup de concerts en Europe notamment en Allemagne. Plusieurs de ses albums live des années 70-90 représentent des concerts joués en Allemagne dont les grandioses albums Live in the Black Forest (à Kirchzarten, petite ville près de Freiburg), The Eighth (à Freiburg) et One Too Many Salty Swift And Not Goodbye (à Stuttgart). Juste le premier et le dernier, Live in... et One Too Many..., appartiennent parmi mes albums favoris parce que sur ces deux, on écoute une des formations de Cecil Taylor que j’aime le plus : CT, Jimmy Lyons (alto sax), Raphé Malik (trompette), Ramsey Ameen (violon), Sirone (basse) et Ronald Shannon Jackson (batterie). La deuxième formation que j’aime tant, c’est The Feel Trio fondé après la mort de Jimmy Lyons, compagnon le plus fidèle de Cecil Taylor, qui a joué plus ou moins pendant toute sa carrière et jusqu’à sa mort en 1986 (il a remplacé le ténoriste Archie Shepp au début des années 60), aux côtés de lui, musicien trop peu valorisé mais un des meilleurs alto-saxistes du jazz post-parker (le destin du sideman ? Evidemment). Bon, The Feel Trio sont : CT, William Parker (basse), Tony Oxley (batterie). Pardon, nous ne voulons pas oublier la France, notamment les Nuits de Fondation Maeght (Fondation Maeght Nights) sur la Côte d‘Azur, à St. Paul de Vence, en 1969, où Cecil Taylor a donné un prodigieux concert, avec Sam Rivers (ténor/soprano), Jimmy Lyons (alto) et Andrew Cyrille (batterie)...
En 1988 et en 1990 (avec un DAAD scholarship), il a passé à chaque fois plusieurs mois à Berlin. Mais l‘année de 1988, c’était quelque chose de très particulier. Il faut raconter : cette année, Berlin était 'Ville culturelle d’Europe' (et le mur a déjà vacillé). Pour cet événement, les commissaires voulaient présenter un programme musical très très ambitieux, à l’objectif de créer un projet transcontinental, Amérique-Europe, qui devrait survivre le festival. C’est pour ça qu’ils ont décidé que le Free Music Workshop, un platforme pour de la musique free, improvisée et d‘avant-garde à Berlin, et le label berlinois FMP (Free Music Productions), un partenaire idéal pour répondre à de telles ambitions, doivent arranger ce programme. Pendant plus de vingt ans, les deux avaient invité, accueilli et "immortalisé sur vinyle" les meilleurs et les plus importants improvisateurs du monde entier (Rashied Ali, Barry Altschul, Derek Bailey, Han Bennink, Peter Brötzmann, Anthony Braxton, Willem Breuker, Marion Brown, Don Cherry, Marilyn Crispell, Andrew Cyrille, Bill Dixon, Hamid Drake, Johnny Dyani, Anton Fier, Mongezi Feza, Fred Frith, Vinko Globokar, Heiner, Goebbels, Barry Guy, Gunter Hampel, Gerry Hemingway, Leroy Jenkins, Toshinori Kondo, Steve Lacy, Joëlle Léandre, George Lewis, Jacki Liebezeit, John Lindberg, Werner Lüdi, Paul Lovens, Paul Lytton, Raphé Malik, Albert Mangelsdorff, Misha Mengelberg, David Murray, Sunny Murray, Tony Oxley, Evan Parker, William Parker, Barre Philips, Michel Portal, Dudu Pukwana, Enrico Rava, Sam Rivers, Perry Robinson, Paul Rutherford, Frederic Rzewski, Akira Sakata, Alexander von Schlippenbach, Irène Schweizer, Louis Sclavis, Sonny Sharrock, Alan Silva, Sirone, Alan Skidmore, Wadada Leo Smith, John Surman, CT, Keith Tippett, Gianluigi Trovesi, Fred van Hove, Edward Vesala, David S. Ware, Kenny Wheeler, Christine Wodrascka, John Zorn... pour n‘énumérer que les plus connus) mais pour cette cause, les organisateurs avaient besoin d’une personnalité majeure, capable et désireuse de créer quelque chose d’exceptionnel. Finalement, ils se sont décidés pour la meilleure et idéale solution : CECIL TAYLOR. Et le musicien lui-même, il a pris plaisir à cette idée transcontinentale. Depuis le début des années 80, ses albums ont été publiés principalement sur des labels européens (dont FMP), dans cette mesure il était logique de jouer avec des musiciens européens, ce qu’il avait rarement fait auparavant.
Le résultat était – faut-il le dire ? – sensationnel : Cecil Taylor a joué un bon nombre de concerts, en solo, en duo (dont des duets avec des batteurs tels que Han Bennink, Louis Moholo, Paul Lovens, Günter Sommer et surtout Tony Oxley mais aussi un duet avec le guitariste Derek Bailey), en quartet (avec Evan Parker, Barry Guy et Tony Oxley), avec orchestre... Bref, le projet était un énorme succès artistique, le 12-cd-box-set Cecil Taylor in Berlin '88 (plus de 14 heures de musique de Cecil Taylor), avec un tirage très petit, est très recherché à nos jours, à acheter pour des prix fantaisistes. Sans toute exagération, il faut dire que cet imposant coffret de 12 cds compte parmi les publications phonographiques les plus importantes, les plus influentes et les meilleures jamais sorties, sans doute sur le même rang que A Love Supreme (John Coltrane), Free Jazz (Ornette Coleman), Ascension (John Coltrane) ou Spiritual Unity (Albert Ayler).
Oui, je l’ai vécu en concert, plusieurs fois ; je me rappelle des concerts en solo, un à Ulm et un autre sur le Festival de Jazz à Saalfelden (Autriche) dans les années début 90. De plus, je ne sais plus où, mais je l’ai vécu une fois en duo avec un batteur, je crois, Andrew Cyrille. Je pense, juste les concerts avec un batteur étaient toujours un challenge particulier pour lui : ensuite se fait jour le percussioniste avec ses "88 tambours accordés" et nous rappelle, parfaitement explicite, que le piano est à fond un instrument percussif, un fait qu’on a chez nous plus ou moins oublié. En tout cas, l’Afrique salue... Malheureusement, je ne l’ai jamais vu avec un ensemble de plusieurs musiciens (mon rêve serait de le voir, au moins une seule fois, avec Malik/Ameen/Lyons/Sirone/Jackson) mais... (d’ailleurs, parmi ces 6, Ameen est le seul qui vit encore). Triste...
Après un concert de Cecil Taylor, on est complètement sidéré. On ne veut ni peut croire ce qu’on a vu et écouté juste avant. Tout comme si un sac de sable t’est tombé sur la tête... Quand Cecil Taylor se rend au Steinway (ou Bösendorfer), il n’y a plus de moindre distance entre lui et son instrument, aucune interprétation cool ou sereine, aucun jeu joueur. On devient témoin d’un combat à chaud, imminent. Cecil Taylor arrache des sons à la matière, le piano, et il fond quasiment avec lui. Mais ce combat n’est pas du tout un combat contre le piano, plutôt un débat avec le piano... Et Cecil Taylor s’organise pour tout concert, soit par des exercises pianistiques avant le concert (cela peut durer 2 heures), soit par yoga. Vraiment aucune routine, et sur la scène, il va au bout de ses forces, comme si ce concert était son dernier... Et Cecil Taylor n'imite jamais. Toute note est Cecil Taylor. Son jeu est unique, clair, pas du tout à confondre. Il restait et restera toujours une figure atypique et solitaire de l’histoire du jazz. Si tant est, à comparer seulement à un phénomène naturel ('séisme' serait un terme qui correspond). Pour cette raison aussi, il n’y a pas de style Cecil Taylor, pas du tout, mais il n’y a que Cecil Taylor (voilà, voir en haut, pas de distance, pas d’interprétation, mais toujours une expression de l’Être). Le plus impressionnant des improvisations de Taylor est dans la force physique avec laquelle il joue. Le pianiste allemand Alexander von Schlippenbach, très influencé par Cecil Taylor a fait remarquer que d’autres pianistes étaient capables au mieux pour cinq minutes de déployer une intensité tellement "brûlante", et qu’il était inconcevable que Taylor tient un tel jeu pendant toute une soirée, pendant un concert de 2 ou 3 heures... Qui tend l’oreille pour écouter avec délectation cette musique, peut découvrir des douzaines d'éléments de l’histoire afro-pianistique (cadences blues, phrases bop, motifs boogie-woogie) mais en pointillés seulement, dénaturés et abstraires, et, à peine évoqués, vite transformés – dans le courant des idées intarissables – au prochain élément de jeu. Mais cette intensité n’est pas du tout un simple faire-de-la-vitesse-à-travers-le-clavier mais a à voir en fin de compte avec des "forces religieuses" (selon Cecil Taylor) au sens de la tradition africaine.
"Cecil Taylor était «Conquistador» (le titre de son album Blue Note de 1966), il était aussi un homme de la renaissance. Un trait d’union entre Baryshnikov et le blues du Sud, entre John Cage et l’art africain dont il recouvrait ses murs. Il participait d’un mouvement esthétique de rééquilibrage global, viscéralement politique sans jamais l’exprimer avec un lexique politique, qui plaçait la musique africaine-américaine comme la seule musique classique américaine." (Le Temps, 6 avril 2018)
https://www.letemps.ch/culture/cecil-taylor-piano-suspendu
A la fin, les quelques paroles articulées par Cecil Taylor après un concert à Willisau (Suisse) : "That’s the good thing about music : It takes all the things away which are not so nice. So you are free... till the next time."
Bonne soirée à vous, Hery
