Bonjour Madame.
Je réponds sans doute trop tard, mais comme j'habite Niamey depuis octobre, je me permets de vous dire deux ou trois trucs.
D'abord, si vous n'avez jamais rencontré le sous-développement, le vrai, abstenez-vous. La misère et la saleté épuiseront vite votre innocence. Les frustrations et les irritations, l'incommodité des choses, les difficultés matérielles fermeront votre coeur et vous passerez de la curiosité à l'écoeurement en quelques mois, car il s'agit d'un séjour assez long, n'est-ce pas? Vous serez découragés par l'ampleur des drames, la rigueur de l'isolement, l'inconfort général, la disparition de vos habitudes et des objets courants, la précarité de toutes choses.
Mais,
mais, si vous avez tant soit peu l'habitude de conditions de vie dures, parce que vous avez voyagé ras-de-terre, campé un peu partout, vécu en voilier, que sais-je, alors, vous vous en moquerez. Vous prendrez votre séjour comme une épreuve ou seront testées votre résistance aux incommodités, la sincérité de votre curiosité et votre capacité de rigoler des pannes (de courant, d'eau, d'internet, de parabole, d'embrayage, de goupe électrogène, de feux-rouges...). Vous aurez en effet à faire avec une maison, une ville, un État, ou rien ne marche, et il vous faudra de la débrouillardise, du bricolage à la locale et de la bonne humeur d'importation. Comme disent les alpinistes, c'est une course "engagée": pas question de faire demi-tour, personne ne viendra vous chercher et il faut faire avec ce qu'on a. Votre vitalité de jeune couple (je suppose, à cause du bébé) fera de l'aventure une "expérience" dont vous ressortirez différents.
Pour le bébé lui-même, ne vous en faites pas trop. Rappelez-vous que lui, il s'en fout. Il vivra à poil, dormira comme une borne, couraillera partout et parlera haousa avant vous. Je suis d'une famille ou beaucoup d'enfants sont nés en Afrique de l'Ouest, et même à
Djibouti ou ma soeur a été élevée (avant la clim'). Oui, sans problème, vous trouverez une excellente nounou ("zankéniè" en djerma), qui pleurera quand vous repartirez et que vous voudrez ramener en
France. Le
Niger est le pays des bébés (record mondial) et si ces dames ont de surprenantes habitudes, elles ont 7,3 enfants en moyenne et savent certainement mieux y faire que votre belle-mère ou votre petite soeur.
Tous les toubibs vous diront n'y allez pas, trop de risques, trop d'insectes et d'infections, trop de bactéries aux noms latins. C'est bon signe: il faut y aller. Vu de près, il n'y a en effet rien de particulier, les maladies tropicales se tiennent à distance avec une hygiène un peu systématique. Les pays sahariens vous mettent en forme, on mange frais, on se lève et se couche très tôt, on fait la sieste, on boit beaucoup, se lave souvent et s'habille peu. On devient vite un expat' au teint de cuir, à la démarche lente et à la chemise proprette. Votre enfant, lui, ne
sait pas qu'il est dans le pays le plus pauvre du monde, il rampe après les margouillas.
Dès que vous proncez le mot "Niger", ou l'on confond avec le Nigéria, ou l'on vous répond: "Il fait chaud et les gens sont gentils", n'est-ce pas? Je corrige: il fait très chaud et les gens sont très gentils. Pour la chaleur, il ne s'agit pas de cette semaine de "canicule" que connaît la
France en août et qui fait glapir les médias. Il fait plus de 40 depuis 7 mois (45 dans la cuisine), avec quelques jours à 35 parce que le vent a été clément. La chaleur n'est pas une circonstance qui s'ajoute à votre vie ordinaire, c'est votre vie ordinaire qui s'y moule. Mais on y arrive et quand le soleil se lève, on se prépare comme pour un grand froid ou un gros orage. Les clims (on dit "splits" ici) sont omniprésentes, les ventilateurs ("brasseurs") aussi.
Les gens sont gentils? Le mot est trop faible. Les Nigériens sont courtois jusqu'au salamalec et ont une qualité de moeurs qui tient à leur délicieuse civilité, je ne trouve pas d'autres mots. Sous ce point de vue, Niamey n'a rien à voir avec
Dakar, Bamako,
Abidjan, et maintenant
Ouaga, etc., ou d'innombrables jeunes vous hantent et vous tourmentent avec une certaine agressivité raciste. Evidemment, si vous allez seuls au Grand Marché, vous serez la proie de ces loustics désoeuvrés. Mais tous les messieurs en boubou vous salueront, s'inquiéteront de votre santé, interviendront en votre faveur; les commères feront du forcing pour vous vendre des mangues, mais elles riront fort si vous mettez de la bonne foi dans le marchandage et de la bonne grâce dans votre (inévitable) défaite. La même fluidité presque orientale (comme à
Madagascar) se retrouve au travail, avec les domestiques (pour 2 ou 300 euros par mois, vous avez nounou, jardinier, cuisinière, piscinier) et même avec les flics qui vous rançonnent sans acrimonie (quelques euros) [
Je me fais arrêter avec ma vieille trapanelle pour un clignotant. Je vais payer, mais le flic m'arrête: "Je ne vous verbalise pas, parce qu'ici, Monsieur, on a le respect des cheveux blancs". Je pense à mon âge, et je pense aussi aux gendarmes de Nîmes...]
Un dernier truc: si vous venez en famille par ici, ce n'est pas le bébé en lui-même qui est problématique. C'est votre attitude à son égard qui est déterminante. Il faut que tout le monde soit d'accord pour tenter la chose (y compris les belles-mères): si l'un des protagonistes a de la réticence, s'il n'est pas à fond dans le projet, s'il regrette sans le dire, cela ressortira tôt ou tard à travers le bébé, qu'il surchargera de ses craintes et qui lui donnera par un jour de fièvre inexplicable, une diarrhée inattendue ou quelque invention de son petit corps, l'argument qu'il recherchait sourdement pour justifier a posteriori ses hésitations du début.
Venez donc, vous verrrez bien.
JCR
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