La
Cité Interdite est peut-être l'un des meilleurs films qu’ait fait Zhang Yimou depuis qu’il s’est mis au
Wu Xia Pan (l’équivalent chinois de nos films
de cape et d’épée). [Autrefois, il faisait des films à petit budget dont le fleuron est à mes yeux
Qiu Ju, femme chinoise (
Qiu Ju da guan si, 1992), film qui décortiquait tous les échelons de l'absurde bureaucratie communiste, à la fois paravent et génératrice de l'injustice la plus mesquine. On y voyait aussi une Gong Li pas encore starisée et déjà superbe dans son costume de paysanne.
La période
Wu Xia Pan de Zhang Yimou débute avec
Hero (
Yin Xiong, 2002), et continue avec
Le Secret des Poignards Volants (
Shi mian mai fu, 2004), pour aboutir à
La Cité Interdite (
Man cheng jin dai huang jin jia, 2007). Le cinéaste n'a pas pour autant abandonné la
Chine contemporaine, à laquelle est consacré son avant-dernier film,
Pour un fils (
Qian li zou dan ji, 2005). Comme chez tous les grands auteurs, on ne peut d'ailleurs séparer les différentes oeuvres, qui participent d'une vision cohérente du monde, traversée, dans le cas de Zhang, par une réflexion très asiatique sur les rapports qu'entretiennent le pouvoir, les valeurs, et la plus élémentaire humanité (de la simple compassion à la passion amoureuse).
Hero, bâti sur le même thème que
l’Empereur et l’Assassin de Chen Kaige, à savoir la première unification de la
Chine au III°s avant J.C, était extrêmement bien fabriqué, avec des effets spectaculaires servant une poésie du mouvement, des formes et des couleurs, atteignant presque l’abstraction. Mais les combats magnifiques étaient si longs qu’ils pouvaient lasser.
C’était une sorte d’ode à la grandeur et à la nécessité du pouvoir utile, quel que soit le prix à payer pour les nobles âmes intègres et les innocents. L’assassin devenait héro, non en tuant le despote éclairé, mais en comprenant que ses nobles idéaux de justice n'étaient rien face à l’unification du pays, nécessaire au bien commun, et en acceptant de mourir.
Le Secret des Poignards Volants nous resservait une débauche d’effets spéciaux et des combats interminables à l’occasion d’une poursuite infernale dans de magnifiques paysages chinois. La tragédie personnelle concluait également ce film, surplombée par les nécessités politiques, dans une cascade de rebondissements dues aux trahisons en chaîne.
Dans la
Cité Interdite, où les personnages évoluent dans un vase clos qui rappelle celui d'
Epouses et Concubines (
Da hongdenglong gaogao gua, 1991) l’on assiste, je crois, à un assagissement, et à la fin des excès, malgré la présence des milliers de figurants de la bataille finale.
Il y a en effet équilibre entre : la violence intériorisée de la vie palatine, soumise à un écrasant protocole, et que seule l’hypocrisie permet de réguler jusqu’à un certain point le déchaînement de la bataille finale, où la violence militaire submerge l’enceinte intérieure de la Cité, une fois le complot mis à exécution.
Au début du film, fort peu de combats, lesquels ne traînent pas en longueur.
Dans la deuxième partie, une acrobatique embuscade tendue, dans une gorge escarpée à un courtisan indésirable.
Enfin, une bataille opposant 10.000 rebelles à des forces loyalistes 3 fois supérieures en nombre et en armement, en même temps qu'un sanglant affrontement familial à l’intérieur même du Palais.
Le bouquet final de violence, au sens propre et figuré (avec les milliers de pot de fleurs cassés, puis remplacés, et le feu d’artifice) est parfaitement justifié par l’accumulation des rancoeurs et des frustrations au sein d’une famille impériale qui affiche une unité de façade, exemple pour le pays, mais pâtit de profondes rivalités qui trouvent leur racine dans un crime originel qui a jadis permis au roi de s’emparer du trône.
Né d’un mensonge criminel, ce règne, dont les hérauts proclament à chaque heure qu’il est garant de l’harmonie cosmique et des valeurs morales, n’est qu’imposture, continuant à se fonder sur le meurtre, l’hypocrisie, aux antipodes de l'amour familial et du juste gouvernement, sans que cela serve pour autant une vision politique utile au pays.
La fête annuelle célébrant l’Harmonie de l’Univers sera le révélateur des forfaitures et le déclencheur de la violence d’où sortira non pas un nouvel équilibre mais une sorte de néant. Au final, il ne reste, en effet, que le vide d’une table cosmique désertée par la famille décimée, originellement censée l'occuper pour donner l’exemple au royaume.
Les comploteurs, loin d’avoir en vue les nobles idéaux des assassins de
Hero, ne conspirent que pour mettre fin à leurs frustrations personnelles.
Le souverain, loin d’avoir le souci du bien public, n’exerce son autorité que pour la conserver, et sacrifie l'amour familial à cette seule fin égoiste.
Nous sommes à l’opposé de
Hero, qui mettait en scène un pouvoir légitime et nécessaire (y compris dans sa cruauté), suffisamment habile pour désarmer son opposant par la parole.
Dans la
Cité Interdite, le souverain entouré de milliers de gardes, averti du danger par un mouchard, et dont le pouvoir est fondé sur une infamie vieille de 25 ans, est tout le contraire de ce qu’un roi doit être.
Ce film démonte à sa façon les mécanismes impitoyables du
pouvoir pour le pouvoir, lequel, nourri de mensonge, aliène et écrase l’être humain, souverain compris, broyant les relations humaines, ne laissant aucune place à l’amour, sentiment fatal pour ceux qui s’y laissent prendre.
Ce que l'on voit dans la
Cité Interdite n'est peut-être pas si éloigné d'une
Chine contemporaine dont l'absurdité a déjà été analysée dans le cinéma de Zhang. En effet: afin de conserver son pouvoir anachronique, le Parti Communiste Chinois a trahi ses valeurs originelles et officielles, en laissant le champ libre au capitalisme le plus sauvage.
A qui ressemble le plus le pouvoir chinois actuel? Au Premier Empereur de
Hero, ou au roi égoiste et dévoyé de la Cit
é Interdite?