Bonjour Monsieur !
Permettez-moi trois remarques à cette discussion intéressante :
1) Maçons bozo :
Les Bozo sont bien sûr des maçons très réputés, surtout ceux de Djenné. Au Delta Intérieur, les Bozo djennéens passent pour être maçons de grande expérience ; ils sont des artisans spécialisés dont la formation commence déjà depuis l’enfance. Pour cela, ils sont même demandés loin de Djenné : par exemple, les Bozo djennéens ont participé à construire la Grande Mosquée d’aujourd’hui de Mopti (1933-35), la mosquée de Guinjo Saré (au nord du lac Débo) en 1950, et aussi celle de Boré (entre Konna et Douentza) en 1932.
En outre, svp, n’oubliez pas que les Bozo sont très probablement les
autochtones du Delta Intérieur et aussi les
fondateurs de la ville de Djenné... Ils étaient donc les premiers à avoir bâti cette région. Il y a même aujourd’hui des familles de maçons originales dans la ville de Djenné resp. dans ses environs, à savoir les
Nasiré, les
Yonou et les
Salamantao...
A mon avis, cette ignorance largement répandue résulte du fait qu’on associe les Bozo toujours et presque exclusivement à "pêcheurs" (et tout au plus encore à "bateliers" ou "constructeurs de pirogues") même si la pêche est depuis toujours leur base de vie la plus importante et leur espace vital, le Delta Central du Niger, une des principales zones de pêche au Mali. Et pourtant, cela ne veut pas dire qu’ils n’existent pas traditionnellement des Bozo exerçant d’autres professions : il y a aussi des forgerons bozo à Ségou ou à San, et qui a jamais entendu dire de ce peuple qu’il faisait de la musique ?! Voir ma photo intitulée "Un orchestre bozo" (vous apercevez la grande ressemblance avec les
Berliner Philharmoniker ?!) !
Au Delta, il y a une tendance traditionnelle et fortement prononcée d’associer un certain mode de vie à un certain groupe ethnique (> Bozo = pêcheurs, Fulbe = pasteurs, Bamana = agriculteurs), ajourée souvent de nos jours mais qui désigne tout au plus un
aspect ferme d’un groupe ethnique suscitant de l’identité et servant pour différencier les divers groupes... Ch. Monteil (ancien Administrateur des Colonies et Membre correspondant de l’Académie des Sciences Coloniales) constate déjà en 1933 que les Bozo "
sont essentiellement bateliers et pêcheurs ; mais certains d’entre eux sont aussi cultivateurs et, parfois même, ne sont plus du tout pêcheurs, ni bateliers." (p.2*)
Encore, Monteil a constaté tout ça il y a 80 ans ; aujourd’hui, la sécheresse qui sévit sur le Mali depuis et en particulier le Delta Intérieur du Niger depuis le début des années 1970 est la cause d’une forte réduction des zones de pêche (la baisse importante de la production, la perte progressive des marchés d’exportation, la concurrence accrue des produits d’importation sur les marchés intérieurs hors du Delta, l’appauvrissement des pêcheurs ainsi que la fréquence des conflits, opposant les uns aux autres, constituent les principales caractéristiques d’une situation de crise qui est apparue avec la sécheresse et qui est allée s’accentuer depuis), ce qui a pour conséquence une violente paupérisation des Bozo, bref, la pêche ne nourrit plus ce peuple et beaucoup d’eux sont obligés à se rabattre sur d’autres domaines... Moi, je me suis initié à des Bozo qui étaient cultivateurs, enseignants, marabouts, commerçants, employés dans des coopératives ou dans des ONG, etc. etc.
Par ailleurs, vous trouvez une situation comparable à Bamako : dans la ville précoloniale, on a attribué à tout quartier une certaine identité ethnique et/ou professionnelle (Fulbe et Sonraï ~ Médina Kura, Bozo et Somono ~ Bozola, Maures ~ Bagadadji, Maninka ~ Bamako Kura, Bamana ~ Niaréla). Mais aujourd’hui, ça n’existe plus... Les groupes ethniques les plus divers vivent plutôt dans le même quartier (ce qui se manifeste aussi au fait que les tout nouveaux quartiers bamakois ne portent plus des ethnonymes ou patronymes dans leurs noms, ce qui était le cas concernant les noms de quartiers précoloniaux (voir Bozola ou Niaréla**).
En ce qui concerne le métier de maçon des Bozo, je vous recommande vivement (et toujours) de lire en particulier les quelques articles ou livres (et non pas les sites idiots au net !), tels que :
Lange, Karen E. 2001.
Djenne: West Africa’s Eternal City. NationalGeographic.com.
Maas, P. 1990.
Djenné: Living Tradition, dans "Aramco World", pp.18-29.
Maas, P./Mommersteeg, G. 1992.
Djenné: chef-d’œuvre architectural. ITDG Publishing, Eindhoven. (en néerlandais !!!)
Marchand, Trevor H. J. 2009.
The Masons of Djenné (African Expressive Cultures).
Indiana University Press. (très très actuel !!!)
www.iupress.indiana.edu/...hp?products_id=93157
.
Meillassoux, Claude 1985.
Comment les Bozo sont sortis de leur trou. Habitat et mode de vie dans le delta intérieur du Niger, dans "Technique & Culture", no.6, pp.67-84.
Prussin, Labelle 1974.
An Introduction to Indigenous African Architecture, dans "The Journal of the Society of Architectural Historians", vol.33/3, pp.183-205.
Divers bulletins de "Djenné-Patrimoine" (
www.djenne-patrimoine.asso.fr
). Voir le message d’Assigué !
(film) Vogel, Susan 2007.
The Future of Mud: A Tale of Houses and Lives in Djenne. Vidéo. Icarus Films (Brooklyn). Présenté par le Musée National du Mali.
2) Soudan :
Petite remarque supplémentaire au "Soudan", quoique mon ami Assigué ait déjà dit l’essentiel. Il y a en fait une relation directe. Le mot "Soudan" (et donc "soudanais") vient de l’arabe ; les formes de l’adjectif "noir" en arabe sont :
asuadu (masc., sing.),
sauda:’u (fém., sing.),
su:
du
n (masc., plur.). Le
Bila:d as-su:da:n veut dire "le(s) pays des Noirs", donc "Soudan" est un terme géographique (= plusieurs pays donnent une vaste région), par contre, "le Soudan", Etat islamique au nord-est de l’Afrique (en ar.
dschumhu:riyyat as-su:da:n), est un terme politique.
3) Architecture soudanaise (mosquées) :
Le style soudanais est en fait très varié, difficile à le déterminer nettement. Notamment pour cela, je plaide plutôt de l’"étiqueter" selon les divers styles régionaux, imputés aux différences de la tradition locale à côté de l’intensité des modèles islamiques. Dans ce sens, il y a quatre "régions stylistiques" qui se laissent différencier nettement, dont la région du
Moyen Niger qui correspond stylistiquement à la région de la boucle du Niger entre Ségou et Gao : elle se trouve surtout au territoire de l’actuelle République du Mali, et, à part, aussi au territoire de la République du Niger. En raison du grand nombre de mosquées, de leur haute qualité de construction et de l’énorme multitude stylistique de son architecture, le Moyen Niger est également la région stylistique la plus importante de tous les quatre régions, et son point culminant est sans doute le
Delta Intérieur (avec la
Grande Mosquée de Djenné). A aucune autre région stylistique, l’influence nordafricaine-saharienne n’est plus forte qu’au Moyen Niger, qui se montre surtout au concept de la sobre et sévère
mosquée à une concession*** (!!!!!) : ses prototypes sont la mosquée Askia de Gao, les mosquées Djingereber et Sankoré à Tombouctou, les mosquées à Niono, San et Douentza, et partiellement la mosquée d’Agadez.
VIVE LES BOZO ! VIVE LE MALI !
hgb
* Monteil, Charles 1933:
La Langue des Bozo. Population de Pêcheurs du Niger.
Paris.
* *Les Niaré sont des immigrants venant du nord, du Sahel, et descendent d’ancêtres des Soninké d’aujourd’hui. Note linguistique : en bamana, le suffixe dérivatif "-la", à une valeur locative, veut dire "lieu de...". Donc, le quartier de Niaréla est le "lieu des Niaré", Bozola le "lieu des Bozo".
* **Pour comparer : dans une autre "région stylistique", le Soudan Central, identique ici au pays des Haoussa au nord du Nigéria ainsi qu'au sud de la République du Niger, domine le bâtiment à dôme, non-existant au Moyen Niger. Etc. etc.
Images attachées:
Photo postée par le membre
Hery.
Photo postée par le membre
Hery.