JANVIER 2012
Que dire ?
Que je n’ai osé mes jours de marche qu'après quinze jours de "familiarisation" avec le
Togo. C'est un temps nécessaire : le temps de balbutier mes premiers mots, de résoudre des questions matérielles (où trouver de l'eau, où aller aux toilettes, à quelles heures marcher, qu'est-ce qui n'est plus possible quand l'obscurité s'est déposée, etc.) et surtout de perdre toute une série de petites peurs : celle de marcher dans une nature inconnue, de traverser une zone de hautes herbes, celle de s'habituer à l’éventuelle présence des mambas verts...
Le pays Tamberma
Avant d’arriver au pays Tamberma, ma femme et moi avions déjà fait deux fois 3 jours de marche – toujours sans guide – au-dessus de
Kpalime (au-delà de Kouma Kunda) puis ensuite sur le plateau de Daye. Nous construisons toujours nos itinéraires en posant des questions et en les dessinant sur du papier.
Où est le prochain village ? Et celui d’après ? Combien de temps de marche entre ces deux villages ? Trouverons-nous un puits ? Connais-tu quelqu’un là-bas ?Ainsi, lorsque nous sommes arrivés au pays Tamberma, nos pieds et nos corps avaient déjà appris certaines choses sur la vie au
Togo. Notre surprise fut davantage de découvrir la chaleur et une plus grande pauvreté.
Un contact nous a permis une immersion complète. Nous avons été déposés par un habitant de Kante chez son papa (un très vieil homme) qui habite en solitaire dans une superbe ferme fortifiée comme on en trouve partout dans cette région protégée par l’Unesco. La jeune femme qui habitait dans la maison accolée nous a accueillis comme si c’était naturel et nous a permis de choisir de loger soit dans la ferme du vieil homme, soit dans une case un peu plus loin. Ces gens voient de temps en temps des touristes. Parfois pour une nuitée. Avec de quoi manger et de quoi boire en abondance. Mais des touristes qui restent trois jours, et qui cuisinent eux-mêmes sur le foyer domestique, et qui...
Le grand avantage de l'Afrique de l'Ouest est qu'il y a toujours des personnes qui parlent français (les enfants arrivent à 6 ans à l'école sans connaître le français... mais c'est précisément la langue de l'enseignement primaire et secondaire au
Togo. Il faut donc qu'ils apprennent en se jetant dans le bain).
Nous sommes arrivés très démunis dans ce village car nous pensions pouvoir faire des courses alimentaires à Kante, la petite ville qui se trouve 35 km de là. Mais à Kante, l'offre était ultra pauvre : quelques petites tomates et un concombre qui ont pourri en 24 heures, un chou qui a tenu les 3 jours, des pâtes, du riz, un peu d'huile... et du concentré de tomates made in China. Aucun autre légume. Aucun fruit ! Même pas des bananes. Le peu qu’il y a, n’apparaît que les jours de marché qui, eux, structurent réellement la vie du pays, notamment du point de vue des transports publics (pas d’accès à de nombreux villages hors jours de marché – une chose importante à savoir).
Au
Togo, seuls les gens en ville ou aisés nous ont invité à des repas. Dans le village de Warengo, au pays Tamberma, il n'y avait personne d'apparemment aisé. En fait, dans la plupart des campagnes retirées, nous avions l'impression que les habitants n'avaient pas d'argent. Donc pas de quoi acheter. Nous cuisinions nous-mêmes vers 17 heures, avant l’obscurité, dans la pénombre de la cuisine commune. Un feu sur le sol. Il fallait chercher du bois et de la paille pour alimenter notre feu. Une occasion de découvrir la rareté du combustible ! Les villageois voyaient qu’on se débrouillait et n’intervenaient pas. Si nous avions besoin d’une marmite, nous n’avions qu’à la demander. Et nous en recevions une à prêter. Nos repas furent toujours les mêmes puisqu’il n’y avait rien à acheter sur place : donc du riz et du chou, du riz et du chou, du riz et du chou. Durant trois jours. Et le matin, au petit déjeuner, nous vidions la casserole de riz et de chou... avec une bonne tasse de thé brûlant.
Les gens mangent matin et soir de la pâte. Du foufou. On le fabrique avec des ignames ou du manioc bouilli qu’on écrase dans le pilon. Parfait pour nos estomacs... sauf qu’en dernière minute, pour le faire mousser et le rendre élastique, les cuisinières ajoutent de l’eau tirée du seau.
Donc plus question de manger du foufou !
Nous n’avons jamais mangé dans un restaurant en un mois. Nous avons toujours cuisiné les mets que nous ramenions du marché. Ce n’est pas si difficile de demander à une Mama si on peut emprunter sa cuisine et sa marmite. Généralement, ça la fait rire et ça l’intéresse ! Dans ce cas, nous employons l’eau que nous avons filtrée.
Nous n’achetons jamais d’eau en bouteille mais filtrons l’eau trouvée (eau courante du guesthouse, rivière, seau tiré d’un puits) avec le filtre katadyn dont nous nous servons depuis une dizaine d’années. Si l’eau n’est pas chargée de particules de terre, il faut environ 1 minute pour produire un litre. Une pierre céramique dans un tel filtre peut filtrer jusqu’à 30.000 litres. Les 100 euros d’investissement sont vite récupérés, surtout si on est deux.
Le grand cadeau que représente ce filtre, c’est de nous rendre indépendants de l’achat des bouteilles et d’être assuré d’avoir de l’eau n’importe où. Donc même très à l’écart, dans des campagnes et des villages éloignés. Le filtre pèse environ 750 grammes et se visse directement sur une bouteille en plastic qui a un « bon » culot (ce qui n’est généralement pas le cas au
Togo).
A cet essentiel, nous ajoutons deux choses qui nous vont bien : une grande moustiquaire achetée il y a 15 ans en
Thaïlande (vivent les nuits sans moustique) et des autogonflants qui nous permettent de dormir dans n’importe quelle condition. Au moins, chaque nuit, nous récupérons. C’est si important.
Au pays Tamberma, nos nuits étaient divisées en deux parties. L’obscurité est complète à 18 h 30. Généralement, nous passions la première partie de la nuit sur une terrasse, sous un beau ciel étoilé et dans la chaleur restante du jour; Mais vers 1 heure du matin, un vent froid venu du Sahara – l’Harmattan - se lève et nous obligeait à rentrer dans la case pour nous mettre à l’abri de ses rafales.
En journée, nous faisions des ballades vers les fermes dispersées dans la nature. Au pays Tamberma, il n'y a pas de village groupé. Les fermes sont espacées les unes des autres, de 200 à 500 mètres, chacune généralement près d'un baobab ou d'un grand manguier. Les arbres sont magnifiques. On visite le pays Tamberma autant pour ses fermes fortifiées et lisses que pour ces baobabs gigantesques, sans feuilles en janvier mais remplis de fruits qui pendent et les épanouissent.
En janvier, les récoltes étaient finies et tout était sec. Très vite nos lèvres ont séché...
Notre rencontre avec les paysans étaient toutes simples. Simplement être là, laisser les villageois nous accueillir, éventuellement prolonger la relation par le partage du petit album photo que nous emmenons toujours avec nous : photos de nos enfants, de la maison en
Belgique, des vaches, de la mer, de la neige, de la communauté de familles dans laquelle nous vivons.
Rien que demander de l'eau est un geste de relation. Quelle belle dépendance ! Ensuite, ils sont très intéressés par le filtrage...
De jour en jour, les habitants les plus proches se sont habitués à nous. Les conversations ont donc changé. Cela leur a permis d’apprendre plein de choses surprenantes sur l’Europe et
la grande image que tant d’africains ont de notre monde très riche, s’est en partie fissurée. Dans nos conversations, nous essayons surtout d’installer des ponts : face à une mère qui allaite, nous disons que nos enfants font la même chose avec leurs bébés ; face aux grands parents, nous partageons des photos de nos propres petits enfants ; face à l’entraide villageoise, nous disons que nous-mêmes nous vivons dans une communauté de 7 familles qui s’entraident.
Un des problèmes liés à notre manière de voyager est celle de l’intimité. Déjà qu’au
Togo, tout le monde remarque que nous sommes là : Yovo ! Yovo ! disent tous les gens en nous croisant. « Les blancs ! Les blancs ! ».
L’intimité s’en prend un autre coup quand il s’agit d’aller aux toilettes. Il n’y a pas de toilettes dans les villages et les fermes. Il faut aller dans le champ à côté de la ferme. Durant ma marche sur le plateau de Atakpame – Badou, la situation sera la même. Chaque village a une zone où vont les habitants. En posant des questions, il me semble avoir compris qu’ils ne se servent pas d’eau pour se nettoyer comme en Asie, mais d’un peu de terre et de feuilles broyées ensemble. Et comme les interdits sur la main droite ou gauche ne semblent pas exister, l’hygiène n’est pas au top !
Seuls quelques paravents en chaume permettent de prendre une douche... pourvu qu’on ait de l’eau.
A travers les conversations, nous découvrons aussi de nombreux rites et symboles de la culture Tamberma. Les pierres rituelles devant les fermes, les poulets qu’on égorge dans des offrandes qui sont cousines du vaudou, la manière d’ensevelir, les fêtes où le vin de palme coule avec abondance, les femmes qui en ont marre des maris absents, l’étonnante indifférence d’un certain nombre de pères pour leurs enfants...
Lorsque nous quittons le village, les femmes ne peuvent plus se retenir :
est-ce que tu as un cadeau ? Est-ce tu pourras nous envoyer des vêtements pour les petits ?Elles étaient parvenues à retenir durant trois jours toutes ces demandes qui ne peuvent s’empêcher de s’accumuler sur leurs lèvres en voyant deux blancs.
Elles restent là, nous allons ailleurs... Est-ce que la vie est juste ?
Notre plus grande solidarité est de vouloir vivre simplement, dans leur village; dans notre manière de voyager... mais aussi dans notre style de vie en Europe.
Et surtout ne pas donner d’argent.
Même si nous en donnons pour des projets que nous soutenons à travers des ONG.
Mandouri
Gudrun m’a quitté. Du travail l’attend en Europe. Tandis qu’elle franchit 400 km vers le sud avec des véhicules qui tombent en panne et qui ne trouvent plus d’essence car les pompes des stations sont vides, je monte vers le Nord, vers la savane, vers Mandouri.
Faire 250 km, ça prend évidemment 16 heures. A 10 heures du soir, la sage femme avec qui je voyage me propose de dormir dans une chambre de la maternité.
Ce que j’ai aimé à Mandouri et dans sa région :
La curiosité de l’inspecteur des écoles primaires qui découvre toute ma compétence en jeu. (J’ai un magasin de jeux à
Bruxelles). Lui et le préfet du coin s’en donnent plein la joie et m’en redemandent : les quelques jeux que j’ai dans mon sac sont étalés sur le couvercle du puits et les rendent prodigues. L’inspecteur m’invite à manger et le préfet m’emmène sans visa au
Bénin où « je serai sous sa protection » durant une superbe excursion en moto, avec traversée de rivière et visite d’un marché.
Pas très loin de la frontière (tout proche et côté
Bénin) se trouve une des plus belles réserves animalières d’Afrique de l’Ouest (
parc de la Pendjari). Mais je renonce car je romprais le fil de mon voyage : voiture privée, nuit en hôtel à 35 ou 60 euros, repas au restaurant, privilège du blanc guidé par des noirs, etc.
Je pars donc à pied visiter ce que je trouverai.
Il fait très chaud. C’est jour de marché à Mandouri. Si des paysannes viennent à contre-sens sur le sentier, c’est qu’il y a un village plus loin. Mais une heure plus tard, toujours rien. Ici, presque personne ne parle français. Ceux qui le parlent me disent pourtant que la rivière qui fait la frontière est tout près, tout près... Autour de moi, que des champs brûlés par les enfants pour attraper les agoutis (petits rongeurs). Une méthode parfaite pour faire fuir la faune africaine. En un mois, malgré le silence et le retrait de mes ballades, je ne verrai aucun gibier.
Huit kilomètres sous le soleil, c’est long. Et chaud !
Je finis par arriver dans le village de Moukaga. Moments étonnants avec les villageois qui m’accueillent, le chef qui me pose des questions, tous qui regardent mes photos de famille, un groupe qui me fait visiter le village, qui m’emmène à la rivière où nous nous baignions entre hommes.
Sur les photos, les greniers à pattes m’étonnent, me ravissent. Moi qui ai fait des études d’Anthropologie, je me retrouve soudain dans ces cadres étonnants dont nos profs parlaient en 1975, sur les bancs de Jussieu...
Marche d’Atakpame à Badou
Tout en moi s’est préparé à marcher plusieurs jours d’affilée. Avec le trop de chaleur au nord, je sais que j’aurai besoin d’une zone de forêt pour tenir. En étudiant la carte, je pressens que la région entre Atakpamé et la frontière ghanéenne serait idéale.
J’abandonne une partie de mon sac dans ma chambre d’hôtel à Atakpamé (8 euros / la nuit).
Mon sac à dos ne pèse plus que 12 kilos. Dedans 1,5 kg de riz, du pain, des bananes, du thé, des tomates... Filtre, matelas, moustiquaire, médicaments, matériel photo, livres, jeux...
Les jeunes femmes de l’hôtel m’ont indiqué un point de départ et le village qui suit. Combien de temps entre les deux ? Elles se regardent... et sont incapables de répondre.
C’est parti...
Je vous raconte par thèmes
MarcherParadoxalement, je m’arrête partout. Je suis curieux, curieux. Je regarde les enfants en maternelle, je regarde la jeune femme qui broie le piment jaune orangé sur sa pierre, je m’émerveille devant les fagots de bois soulevés dans le ciel, je reconnais la grâce de la lessive dans la rivière ; je suis les écoliers qui rentrent de l’école et je m’assieds devant leur maison ; j’observe le paysan qui saigne un arbre pour en tirer de l’alcool...
J’ai tout mon temps, le temps d’être en retard, le temps de voir, d’aimer, de savourer, d’être présent, d’être disponible...
Tout ce temps qui me manque en Europe.
Vers où ?
Je n’ai pas d’idée. Le village suivant est toujours le bon. Combien de temps de marche ? Certains me répondent ceci ; d’autres cela ; et comme je marche moins vite qu’eux, j’arrive à déterminer une mesure plus ou moins juste.
Au début, je suis l’ancienne piste d’Atakpamé vers Badou (environ 4 m de large, sol sableux ou pierres plates). Confortable pour les pieds. Pas une voiture qui passe. Un ou deux camions en cinq jours. De temps en temps une moto. Environ 3 à 4 km entre chaque village. C’est relativement plat et facile. Enfin... le premier jour ! Plus tard, cela grimpera horriblement et ce sera exténuant avec le fameux sac de 12 kilos auxquels il faut rajouter les 4 ou 5 kilos de bananes reçues ! Je bois environ 5 litres par jour.
La nature est belle. Je suis une rivière qui m’invite. J’ai le temps de regarder les arbres, les fourmilières brunes accrochées sur les troncs, les nuages de papillons bleus.
Par intuition, mon itinéraire se construit facilement. J’ai dans la tête des photos satellites de la région que j’ai regardées sur Google en décembre. Ainsi qu’une piste sur une carte au 200.000ème, sans aucun nom de village (alors qu’il y en a bien une cinquantaine). Durant les derniers jours, je sais aussi que si je veux rejoindre Badou, il faudra que je traverse une zone de 20-30 km de forêt qui est soudain barrée par une large rivière. Est-ce que je trouverai des chemins ? Oserai-je ?
Ce qui est vexant, c’est que, durant les premiers jours, je dois suivre la piste alors qu’existent des sentiers plus intéressants qui sont, de plus, des raccourcis.
Je tente de prendre les sentiers mais, les deux premiers jours, je me perds presque chaque fois. Il faut chaque fois rebrousser chemin.
Ces raccourcis, je les reçois finalement en cadeaux quand j’ai pris du temps dans les villages et que j’y ai vécu quelque chose (papote, jeux, repas, photos partagées, écoute, curiosité). Quand je repars, les villageois me confient à des enfants qui me guident dans la forêt sur les sentiers. Par là tout est plus beau ! Plus relationnel ! Plus de l’Afrique secrète !
Où dormir ?
Aucune inquiétude ne m’habite. J’ai décidé de donner dans la confiance et je sais qu’il suffit de s’adresser au chef du village. Donc chaque fin d’après-midi, arrivé dans un village, je cherche le chef du village. Parfois il est là, parfois je dois l’attendre durant deux heures. (C’est long deux heures quand on est fatigué... et c’est long deux heures avec tout un village autour de soi !)
Les conversations commencent toujours par de l’étonnement :
- tu dis que tu viens d’Atakpamé à pied ? Où est ta moto ?
- Je n’ai pas de moto. Je marche depuis 2, 3, 4 jours... Je suis passé par tel et tel village.
- Tu es fou (disent-ils avec respect). Tu es un fou blanc.
Le chef est toujours curieux :
- Quelle est l’ONG qui t’envoie ?
- Aucune...
- Mais pourquoi n’es-tu pas venu en moto ?
- Parce qu’à pied ça va moins vite et que j’ai le temps de voir et de rencontrer.
- Ah ! tu fais comme nos grands parents faisaient...
Mais si tu marches à pied depuis 100 km, c’est que tu fais du sport.
- Je ne cherche pas à faire du sport. Aller à pied, c’est avoir la chance d’aller lentement et d’être plus proche. D’être semblable au paysan.
- Ah !
Parfois je suis casé dans une famille, parfois je reçois une case qu’un célibataire quitte pour moi, parfois je loge dans le bureau d’une coopérative. Toutes les propositions me vont à ravir !
Le peu qu’on reçoit est beaucoup. Est tellement !
Manger
Les villages prennent soin de moi pour le logement. Mais ne semblent pas fort s’intéresser à mes repas. Enfin... d’une certaine manière... puisqu’ils sont souvent une trentaine à me regarder cuisiner. Pour cela j’ai dû demander à une Mama une casserole à prêter. On me donne généralement la plus petite, celle dans laquelle on cuit la sauce piquante. Autant vous dire que lorsque j’y prépare mon thé, celui-ci a un goût d’arrache-gueule.
Les gens me donnent du bois ; les casseroles sont pleines de suie et j’en ramasse plein les mains ; parfois un villageois vient m’aider pour allumer le feu ; un autre pour prendre en main le métal brûlant de la marmite et la vider de son eau de cuisson.
Je cuisine vers 17 h car je sais qu’une heure plus tard, je n’y verrai plus rien. La petite lampe de poche s’avère utile dans ce genre de voyage.
A 19 heures, je suis généralement au lit. J’entends les bruits autour de moi. Un peu de palabre, des rires... A 21 heures, tout le monde dort.
JouerQuand ça se prête, je sors l’un ou l’autre jeu de mon sac à dos.
En fait, je suis parfois très provocateur puisque j’entre dans des villages et j’y sors une boîte pour jouer avec qui veut.
La réponse est toujours immédiate. Les adultes écartent les enfants pour recevoir ce moment de jeu.
Un des jeux que j’ai amenés est un jeu de mémoire basé sur des animaux dont ils connaissent certains : crocodile, éléphant, singe... Pour jouer le jeu, il faut naturellement être capable d’associer les 2, 3 ou 4 morceaux qui vont ensemble. En début de partie, j’isole les pièces de chaque puzzle et les invite à les reconstituer.
Rien d’évident : ils accrochent la tête à la queue et place le ventre sur la tête. Ce que le jeu donne à nos enfants en maternelle (une vision d’ensemble, une vision par au-dessus), ils ne l’ont pas reçu. Certains comprennent naturellement plus vite que d’autres... mais je protège les plus lents pour qu’ils puissent aussi accéder au jeu.
La sauce des jeux prend toujours. Les villageois rient. Les enfants regardent avec de grands yeux leurs aînés qui s’en donnent plein le plaisir.
Je suis très étonné de constater que les villageois – pourtant dans une culture orale – n’ont aucune mémoire visuelle par rapport à des images.
Donc ils se trompent beaucoup. Autant que moi ! Nos mémoires sont des passoires. Donc on rit encore plus fort !
Si je suis en forme (si la flamme jaillit en moi), je me laisse aller et je les entraîne dans des jeux physiques. Ainsi, dans deux villages (une photo en témoigne), nous ferons des chaises coopératives. Assis en cercle, nous nous asseyons sur les jambes de celui qui est derrière nous. Bien construite, cette chaise coopérative est stable et permet à chacun d’être confortablement assis. Bien sûr, dans un village où la consigne d’un cercle parfait est difficile à obtenir, cela donne des écroulements fantastiques qui nous font encore rire davantage. Hurler de rire. Mon Dieu, que c’est bon et que c’est beau ! (voyez la photo).
Mais c’est jouer qui compte. Ni gagner, ni perdre !
Dans un village, j’en ajouterai même encore une couche. Je montre comment on fait des toupies humaines. La femme avec qui je montre l’exemple est une torche de joie ou de rire. Ce qu’elle communique aussitôt aux autres villageois. Le jeu suspend la vie du village. Tout le monde est de bonne humeur. Une femme commence à chanter. Des corps se remusent. La danse surgit. Puis on m’offre des bananes, de l’eau...et des enfants ou des adolescents sont mandatés pour me montrer les raccourcis dans la forêt. Oh ! Les plus beaux moments du voyage !
Des moments merveilleux
Je devine que l’homme derrière moi est aveugle. Je viens près de lui. Je lui dis :
tu ne vois pas ? Il répond :
je suis aveugle. Je prends ses mains et les pose sur mon visage. Puis ses mains remontent vers mes cheveux et quand il sent la douceur de mes cheveux, il me dit : Yovo ! Yovo ! Le blanc... Tant est grande la différence entre des cheveux d’Europe et des cheveux d’Afrique !
Parfois, quand je passe dans un village, une femme s’avance vers moi et me tend un verre d’eau. Elle me donne l’essentiel.
Dans la forêt ou les enfants me conduisent, ils vont d’un pas sûr, sachant très bien s’il faut prendre l’embranchement de droite ou de gauche. Et quand ils me laissent, ils me disent :
toujours tout droit, jamais à gauche, jamais à droite... et tu arriveras à tel village.
Oser toute la confiance : marcher des heures, toujours tout droit, jamais à droite, jamais à gauche, sans rencontrer personne... Puis arriver !
Devant la rivière infranchissable, je finis par trouver des chercheurs d’or (trouvez la photo). L’un d’eux comprend mon besoin de traverser. J’enlève mon pantalon, m’appuie sur le bâton que j’ai ramassé en prévision et lui donne l’autre main. Je suis comme un enfant dont on prend soin. Il me retient quand je glisse sous le poids de mon sac à dos, sous la force du courant ou sur les pierres inégales qui tapissent le lit de la rivière.
De l’autre côté, rien que des hautes herbes. Il me regarde et comprend mon désarroi. Deux cent mètres plus loin, il m’amène sur un petit sentier et me dit : toujours tout droit, jamais à droite, jamais à gauche et tu arriveras à Kissibo. (8 km plus loin)
La vie est vraiment toute simple.
J’ai dépensé 3 euros durant cette marche. J’en avais 400 sur moi. Il n’y avait rien à acheter, sauf une fois pour 50 centimes de citrons et de tomates. Et une autre fois, deux bières à partager avec quelqu’un qui m’avait logé dans le bureau de sa coopérative de café et de caco et que je voulais remercier.
Jamais je ne me suis senti en danger. Même si tant de personnes me mettent en garde de faire la même chose en
Afrique du Sud ou en Somalie.
Lorsqu’on parle avec les gens d’un lieu, ils savent ce qui est dangereux, les zones où il y a des bandits, les soirs de fête où l’alcool dérègle...
J’ai mangé du riz et des bananes, du riz et des bananes. J’ai perdu 8 kilos sans le savoir vraiment, et sans aucune sensation de faim. Moi qui aime pourtant bien manger..., je me suis nourri d’un autre essentiel.
Oui, que dire de plus ?
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