C'est la biologiste qui complète tes descriptions :je retrouve cela dans mon journal écrit en revenant de là bas en 2014
Pour la présentation 1000 excuses car je manie mal l'informatique venue de mes fichiers
Géladas et lobélies géantes des monts
Simien
Une idée fixe me poursuivait depuis longtemps : admirer les lobélies géantes et les singes géladas. Il fallait se hisser dans certaines montagnes africaines au delà de 3500 mètres et l’
Éthiopie allait me donner cette opportunité.
L'office du
parc du Simien à DEBARK me confirme que les géladas et les lobélies géantes coexistent au camp de Chennek à 3650 m dans les montagnes du
SIMIEN.
Mes années et mes kg excédentaires écartent un trek de plusieurs jours, mais un véhicule pouvait m'y amener certes pour un prix fort avec le permis d'entrée et le scout obligatoire sorte de garde du corps. Je ferais l'AR depuis DEBARK sur 2 jours avec une nuit sur place. Le trajet de 58 km s'effectuera en 3h.
Les premiers géladas au détour de la route
Trois jours après avoir fêté mes 67 ans une voiture me conduit sur une route soulevant la poussière, le scout derrière moi.
Au bord de la piste en corniche, les petits pâtres qui gardent les biquettes et les moutons accourent pour nous saluer malgré la pente. Çà et là 2 zébus efflanqués tirent des charrues aux araires archaïques. La saison sèche va s'achever en mai, les paysans doivent être prêts pour semer une variété d'orge spécifique adaptée aux altitudes éthiopiennes.
La route s'élève, les virages en épingle à cheveux se succèdentSur les bords de la route ça et là les roses d'Abyssinie éclatent leurs pétales bien semblables à ceux de nos églantiers. Plus loin les chardons géants dressent leurs épines et leurs fleurs.
Une cohorte de plusieurs centaines de géladas (les éthiopiens les appellent des baboons) apparait peu après le camp de SANKABER. Trois scientifiques de
Michigan les observent sur place avec leurs scouts. Ils m'expliquent la sociologie de ces animaux.
Un mâle règne en seigneur et maître sur un harem de femelles qu'il honore quand elles sont en période d'oestrus* et qu'il protège des autres mâles. Pourtant une favorite domine toutes les autres...Une dizaine de ces dames entourent leur maitre qu'elles récompensent de séances d'épouillage. Les bébés géladas s'écartent peu de leur mère et regagnent vite la fourrure maternelle au moindre bruit. Les frères et sœurs plus grands gambadent et se chamaillent entre eux.
Un excédent de mâles adultes que l'on pourrait appeler le clan des célibataires, frustrés, n'ont pas accès aux coïts...ils tentent des rapprochements auprès des belles du harem. Alors le maître outré le fait savoir haut et fort par des cris perçants découvrant des canines blanches démesurées et proéminentes se détachant bien sur des gencives écarlates. Les harcèlements sont fréquents, la protection de chaque instant difficile, et quand les femelles trop nombreuses (avec leurs propres filles) ne seront plus satisfaites elles s'en éloigneront pour trouver protection auprès d'un des célibataires qui prendra la place de l'ancien chef...celui-ci destitué ne pourra plus copuler (son règne ne dépasserait pas 3 ans).
L'arrivée au camp de Chennek
On m'installa dans un des dortoirs des guides dès 10 h. Vite je m'égaie autour du camp, flanquée par mon scout qui porte son fusil chinois presque historique qui aurait bien servi pour le siège de Nankin.
Le paysage est grandiose :l'érosion pendant des milliers d'années des ces montagnes volcaniques a entrainé un gigantesque chaos : des falaises à pic d'une hauteur de 1500 m succèdent à des gorges profondes.
Des gypaètes planent au dessus des précipices à la recherche sans doute de charogne. Les yeux du scout scrutent en contre bas une femelle ibex et son petit, les bouquetins d’Abyssinie assez rares dans le
Simien. Deux grands corbeaux corbivaux aux becs massifs et épais, le plumage noir et brillant mais avec une tache blanche sur le dessus du cou se posent intrigués sur un rocher...leur taille est impressionnante, ils marchent en se dandinant et vite ils vont s'envoler et planer au dessus des escarpements.
Les environs immédiats de ce camp constituent un biotope* pour les géladas : les ravins abyssaux et les anfractuosités peuvent les accueillir la nuit ou en cas d'alerte. Le ruisseau qui descend pas trop loin est leur abreuvoir. Une minuscule variété de plantes rases en rosettes (sans doute une variété de trèfle) poussant à découvert sur le plateau entre les buissons est le repas de choix presque unique de ces animaux.
La troupe des géladas du camp de Chennek
Une vingtaine de singes avec beaucoup de célibataires et trois femelles dont une gravide et une autre portant un minuscule bébé agrippé à son ventre composent le petit groupe inféodé au camp..
Ces singes que longtemps on assimila à des babouins constituent un genre à part (Théropithèque). Ils ont des lointains ancêtres qui vivaient de l'
Inde à l'
Espagne et qui se sont peu à peu repliés dans les zones africaines d'altitude. Ils sont endémiques* en
Éthiopie et on en dénombrerait entre 20 000 et 50 000, repartis dans les zones montagneuses du pays :
Simien,
Balé...ils ne sont donc pas en voie de disparition. Avec leur évolution ils sont devenus herbivores, les canines n’impressionnant plus que l'adversaire.
La crinière d'un mâle, noirâtre et dorée est si longue sur les épaules et le dos qu'elle lui sert de longue cape et devant elle se termine en rouflaquettes. Une queue de lion, un museau noir, des yeux vifs, des bottines noires surgissant d'une culotte de golf dorée et comme de fins gants noirs : l'animal a fière allure quand il se déplace découvrant les coussinets plus clairs de ses pattes arrières qui lui servent de semelles (les Mephistos du singe!!!). Les femelles plus petites sont dépourvues de cette belle crinière.
Assis les singes cueillent des deux mains ces fameuses petites plantes mais uniquement celles qui sont vertes. Leurs doigts préhensiles, agissent avec dextérité, d'une habilité presque humaine, sans perdre de temps ils avalent le contenu d'une main, l'autre continuant le ramassage...de vraie tondeuse à gazon !!! Chacun reste assis dans sa cueillette avançant sur ses callosités fessières.
Pour connaître l'activité sexuelle des patchs pectoraux sont bien visibles : une zone rouge vif et dessinant un cœur chez le mâle dominant lui a valut le nom «
de singe au cœur saignant ». Les célibataires ont aussi ce patch rouge mais moins vif et de plus petite taille. Chez les femelles le patch s'étend entre les deux mamelles mais en œstrus la couleur rouge s'intensifie et est entourée de petites vésicules. Ainsi même assis les mâles sont au courant de l'activité sexuelle des femelles.
Je les ai suivis dans leurs activités journalières, un parcourt de quelques km autour du camp, peu effrayés quand ils sont allés boire au ruisseau. Dès 18h au soleil déclinant après de longs épouillages pour apaiser les tensions et favoriser les liens entre eux ils se sont laissés glisser le long de la falaise en étirant leurs longues pattes. Chacun a choisi un recoin dans la verticale de l'abrupt des rochers pour se blottir sous sa fourrure se serrant avec son voisin pour dormir dans la fraicheur nocturne. Le matin le soleil va les ragaillardir et après les épouillages indispensables ils vont recommencer leur activité herbivore, bien peu énergétique qui les occupe la majorité du temps. L'hiver ils se contentent des racines de ces mêmes herbes dont le sol est retourné comme s'il avait été sarclé. Il paraît qu'ils ne dédaignent pas envahir les champs d'orge des environs (le parc est en zone mixte) car ils sont aussi friands de graines...ils sont alors chassés par les paysans qui ne les apprécient guère.
Une véritable forêt de lobélies géantes égaie le camp de Chennek
Pour braver les différences de températures entre le jour et la nuit pouvant atteindre 50°C d'octobre à janvier les lobélies d'ici (Lobelia rhynchopetalum), plantes de la famille des Campanulacées ont développé une stratégie inhabituelle en altitude : le
gigantisme
Une rosette de feuilles coriaces en forme de glaives s'épanouit à 3 m d'une stipe ligneuse qui s'élève droite et noire au dessus du sol. Ainsi à cette hauteur des feuilles il règne quelques degrés de plus qu'au ras du sol. Le bourgeon terminal qui assure la croissance est protégé par des feuilles collées les unes aux autres comme une de nos grosses endives. Les U.V. diurnes ont moins d'impact sur ces feuilles verticales. Les autres feuilles horizontales filtrent les U.V grâce à une molécule spéciale qui les neutralise.
La stipe est enduite d'une épaisseur de tissu végétal dessinant des losanges empêchant le gel de la sève montante même au cœur de l'hiver où les températures sont négatives.
Et les lobélies croissent ainsi un peu plus vite à la courte saison des pluies.
Curieusement sans raison expliquée certaines développent au bout de plusieurs années une longue hampe florale atteignant 6m : inflorescence gigantesque de petites fleurs en épis. Les plantes ayant épuisé toute leur énergie pour assurer leur descendance meurent les feuilles se flétrissent...de leur stipe s'échappent une poussière fine de graines.
Une forêt de lobélies géantes se dresse le long du ruisseau qui coule au travers du camp, certaines ne sont plus que des squelettes, d'autres plus éparses se voient sur les hauteurs.
Quand les géladas passent sous les lobélies pour s'abreuver au ruisseau, des graines dispersées par le vent peuvent atteindre et investir leur fourrure. Un épouillage rituel mais toujours efficace rejettera la graine qui attendra l'humidité pour germer. Ainsi une nouvelle lobélie apparaitra peut-être en dehors de sa zone initiale.
Œstrus* : courte période de fécondité d'une femelle favorisant l'accouplement (= chaleurs)
Biotope*: lieu de vie d'une espèce animale ou végétale avec tous les caractères relativement uniformes
Endémique* : qualifie une espèce vivante délimitée à une zone géographique donnée souvent délimitée
Carassou
8-9 avril 2014