Au Xinjiang, c'est fait autoritairement, les maisons sont rasées et remplacées, a-t-on vraiment demandé l'avis des habitants ? Si l'administration chinoise avait attendu que le niveau de vie des Ouighours augmente, ceux-ci eux-mêmes auraient très certainement demandé à changer pour des maisons plus confortables et modernes, mais là, il est bien probable qu'ils ressentent cela comme un acte de la domination han et le changement est brutal.
Bien sûr, tu as raison. C'est autoritaire, c'est décidé par des dictateurs criminels (le PCC) que personne n'a élus, ça fait partie d'un mouvement de main-mise
han sur des régions non-
han... On ne peut rien redire à cela.
Mais disons que :
- le PCC fait de même dans
toutes les villes chinoises avec tout le monde (
han ou
non-han). Les
hutong, si folkloriques pour les étrangers mais où il n'y avait ni toilettes ni parfois eau courante, sont partout détruits (et malheureusement remplacés par d'horribles tours sans âme).
- au moins, à
Kashgar, les maisons sont reconstruites dans le style et les habitants restent les mêmes.
En fait, tu poses un problème beaucoup plus général et très très intéressant, à savoir celui de la politique chinoise vis-à-vis de son territoire et de la population.
C'est un domaine où je me sens mal à l'aise parce que mes sentiments vont un peu à l'encontre de mes réflexions.
Du côté sentimental, j'aime, j'adore, les Tibétains et les Ouïghours. Le
Tibet me fait rêver depuis que je suis môme, les sables du
Taklamakan me bercent depuis toujours. Mes héros sont les grands voyageurs de ces régions, les Sven Hedin, Prjevalski, David-Néel... L'un de mes plus grands centres d'intérêt est la géopolitique de l'
Asie centrale. L'un des trois ou quatre livres que je prendrais sur une île déserte est
Courrier de Tartarie de Peter Fleming. Je pourrais continuer comme ça longtemps, c'est un véritable amour que j'ai pour le
Tibet et le Xinjiang.
Par ailleurs, vivant en
Chine depuis 3 ans, je dois dire que j'ai été extrêmement déçu par ce pays, par ses habitants (je parle des
han), par leurs comportements outranciers et primaires et leur façon de vivre (ou plutôt de non-vivre).
Tout ça pour dire que j'ai toutes les raisons du monde de détester la politique chinoise dans les deux jardins d'Eden de mon coeur et la colonisation
han qui en résulte.
Et pourtant, quand j'y réfléchis avec ma tête et non avec mon coeur, je me trouve obligé de mettre de l'eau dans mon vin. Ces deux régions font partie de la
Chine, c'est un fait. Le Xinjiang en fait partie depuis plus longtemps que la Savoie ou la
Corse ne font partie de la
France. Qui sommes-nous pour vouloir empêcher des Chinois
han de s'installer dans ces régions à l'intérieur même de leur pays? Comme si on interdisait à des Auvergnats de s'installer en Savoie ou à des Languedociens de s'installer en
Corse... En
Chine, 97% de la population vit dans la moitié orientale surpeuplée, tandis que la moitié occidentale (celle du
Tibet et du Xinjiang entre autres) est presque vide de population. Il est un peu illusoire de vouloir maintenir tous ces gens à l'est et de les empêcher de migrer vers d'autres régions de leur propre pays.
En Occident, lorsque des dirigeants politiques veulent limiter l'immigration étrangère, ils sont qualifiés de "fascistes" par tout un tas de personnes. Pourtant, ce sont souvent ces mêmes personnes qui éructent contre la dite colonisation
han au Xinjiang et au
Tibet, alors que ce n'est qu'une migration régionale,
intra-frontières. On voudrait qu'il n'y ait plus de frontières pour les étrangers mais, dans le même temps, on voudrait établir des frontières à l'intérieur même des pays! Il y a quelque chose de terriblement contradictoire là-dedans...
La
Chine han communiste a détruit des tonnes de trésors culturels de mes deux régions chéries, y a torturé ou tué des centaines de milliers de personnes, j'en éprouve de la haine bien sûr. Mais en même temps, il s'est passé la même chose en
Chine han; la période Mao s'est soldée par 70 millions de morts et des millions d'autres dans les goulags; la Révolution culturelle puis la frénésie actuelle de constructions ont détruit des millions de maisons/édifices/parcs/palais traditionnels. Si ces imbéciles de Gardes Rouges voulaient détruire le
Potala, ils voulaient aussi détruire la
Cité interdite, symbole éminemment
han. Tout ça pour dire que je ne suis pas sûr que la politique chinoise, complètement stupide et criminelle nous sommes d'accord, soit dirigée spécifiquement contre leTibet ou le Xinjiang; ça m'a plus l'air d'une politique générale qui a touché ces deux régions comme elle a touché d'autres régions chinoises.
D'ailleurs, une chose qu'on ignore souvent: en
Chine, la politique de l'enfant unique ne concerne que les
han. Les autres populations (Tibétains, Ouïghours...) peuvent faire autant d'enfants qu'ils le veulent. Si
Pékin voulait vraiment faire disparaître ces populations et les remplacer par des
han, c'est le contraire qu'elle ferait.
Voilà, c'était le début (on pourrait en parler des heures) de quelques petites réflexions personnelles qui me tourmentent. D'un côté, mon coeur qui dit "pas touche au
Tibet et au Xinjiang ! Laissez tranquilles mes deux régions chéries". Et d'un autre côté, mes réflexions qui me disent que les choses ne sont pas si simples...
Mais je prêche sans doute un convaincu, car j'ai cru comprendre que tu es un professeur lettré, sans doute aussi amoureux des beaux-arts.
Malheureusement non, ni lettré ni grand connaisseur des beaux-arts

Mais oui, tu prêches un convaincu, même si ce convaincu ne sait plus trop quoi penser quand sa tête va contre son coeur...