C'était comme une cerise sur un gâteau, histoire de finir en beauté un printemps relativement peu parisien. Après
New York,
Los Angeles, puis
Dublin (et
Londres) au mois de juin, j'ai eu la chance de partir tourner à
Copenhague.
L'idée était de filmer des sortes de performances avec des grands chefs: pas chefs d'orchestre, pas chefs d'état-major, pas chefs d'entreprise (encore que), pas chefs-opérateurs, mais chefs cuisiniers. Car à
Copenhague se réunissaient tout début juillet de nombreux chefs d'un peu partout, pour réfléchir ensemble à la cuisine contemporaine.
Il faut dire que dans ma grande ignorance d'un certain nombre de choses, d'éparpillements divers et de préoccupations laborieuses, j'avais raté quelques épisodes sur le sujet, malgré mon goût notoire pour les plaisirs de bouche.
Je ne savais pas que
Copenhague était devenue la ville du meilleur resto du monde; que par voie de conséquence, la "nouvelle cuisine nordique" était le tenant de la cuisine d'avant-garde d'aujourd'hui, et que le chef du meilleur resto du monde, René Redzepi, non content d'être donc le meilleur chef du monde, organisait la deuxième édition d'un symposium consacré à la cuisine contemporaine, le MAD, où évidemment seraient présents un certain nombre d'autres grands chefs et de divers connoisseurs et acteurs de ce petit monde (petit mais très international).
Je savais pas tout ça!
L'occasion de se mettre à la page, donc...
Un truc m'a frappé en arrivant à
Copenhague: à l'aéroport, on pouvait choisir un taxi Danois ou un taxi Suédois. Un peu de géographie: mais oui, nous sommes tout proches de la
Suède, à l'est complet du
Danemark! Et donc l'aéroport le plus proche de
Malmö en
Suède, c'est
Copenhague, au
Danemark. Ok je sais, ça a rien de réellement incroyable, mais c'est le genre de détail qui m'intéresse, de ceux qui font entrevoir les contours des choses. Aussi parce que pour rejoindre la
Suède, il faut emprunter un pont qui, s'il nexistait pas, obligerait un détour routier assez conséquent, passant par l'
Allemagne, la
Pologne, les pays Baltes, la
Russie et la
Finlande!!
La ville était paisible et plaisante en cette fin juin, ensoleillée juste ce qu'il faut pour profiter des pistes cyclables et prendre des couleurs sans s'en rendre compte. Une petite ville tranquille, avec beaucoup de ciel dans le paysage, de la place autour de soi, dans les bars ou sur les trottoirs. Seul indice de folklore local : des étudiants fraîchement diplomés déguisés en marins en train de se bourrer la gueule sur un camion, lequel roulait tranquillement dans les rues de
Copenhague, plusieurs jours de suite. Nous l'avons croisé à intervalles irréguliers à différentes heures de la journée, comme un gimmick urbain plutôt sympathique vu qu'on ne comprenait rien à ce qu'ils brâmaient ni aux rengaines qu'ils massacraient allègrement.
Une particularité quand même : l'existence du quartier autoproclamé de Christiania. Cette expérience unique en Europe d'une communauté autogérée et pérenne ("fondée" en 1971) est une véritable curiosité. L'histoire de Christiania a été assez mouvementée et son sort est régulièrement remis en question par la société et le gouvernement danois, qui acceptent, tolèrent ou contraignent Chistiania et ses habitants. Le principe même d'autogestion ne va jamais de soi, et toutes les questions sociales, sanitaires, urbanistiques, politiques, culturelles, écologiques, se posent et se sont toujours posées à ses habitants, libertaires et "autonomes" comme on dit. Les Chistianiens ont dû faire des choix résolus bien que consensuels et se prendre en main pour que l'utopie survive, avec une monnaie distincte de la couronne danoise, un système de troc, et une "pusher street" où la vente de haschich est libre. Après les premières années sauvages, qui ont vu l'héroïne bannie de Chistiania après une série d'overdoses, le contrôle de la vente de cannabis dans Christiania même a toujours été un enjeu pour les dealers extérieurs à la communauté, ce qui a eu pour incidence des flambées de violence régulières et la mobilisation constante des habitants pour solutionner le problème, sans remettre en cause leux choix de société.
Quartier sans voitures, il règne dans les quelques rues passantes une ambiance un peu fébrile, comme s'il se passait quelque chose, bien que ce quelque chose ne soit pas évident à percevoir. Un vieux hippie parle tout seul en arrangeant son stand de fripes, une femme assise par terre roule une clope précautionneusement, trois barbus débraillés boivent des bières devant l'épicerie bio en regardant les passants... Les feuilles de cannabis dessinées partout sont suffisamment explicites. Mais interdit de prendre des photos dans "pusher street", sans doute pour ne pas en rajouter dans le côté "visite de freaksland". Il est vrai que ce serait très réducteur, si on ne montrait pas le cinéma, les salles de concert, les diverses petites échoppes, les restaurants et les cafés: tout ce qui fait de cette "commune libre" un endroit qui mérite d'être défendu envers et contre tout par ses habitants.
Christiania se parcourt à pied ou en vélo et à chaque virage, chaque petit chemin, on découvre une petite baraque de bric et de broc, assemblage de bois et de verre généralement, autour d'un ou de plusieurs arbres, sur pilotis au bord du lac ou en haut d'un promontoire, entouré de verdure. Un livre entier de photographies a été consacré à la fantaisie des hippies constructeurs qui avaient élu domicile à Christiania, ce que je comprends aisément.
L'autre particularité, temporaire celle-là, c'est donc ce rendez-vous de chefs. Du coup, je dois bien avouer, avec une certaine délectation, que l'angle gastronomique a prévalu sur tout le reste, comme on peut se l'imaginer... Le coup d'envoi, c'était le barbecue des chefs, après une première journée de conférences. Tout le monde a mis la main à la pâte, et c'était le pique-nique le plus raffiné du monde! Plutôt un resto improvisé en plein air! Boeuf mariné, agneau grillé et même ris de veau étaient au programme... Concoctés en toute simplicité par des cadors des fourneaux, venus d'
Italie ou d'
Espagne, de
Nouvelle Zélande, du
Mexique ou des
USA. C'est après que ça a commencé à dérailler. Quelques camarades de ripaille nous ont emmenés sur leur bâteau, plutôt une sorte de barge, au nom évocateur: le Nordic Food Lab. Amarré en face du Noma, le restaurant de René, le Nordic Food Lab accueille pour plusieurs mois des jeunes gens d'un peu partout venant travailler sur des goûts nouveaux, qui figureront peut-être un jour au menu du Noma... Ou pas! Là ils étaient en mode insectes. Vivants bien entendu, ça croustille plus. Je me suis laissé tenter par une puce de sable, dédaignant les larves d'abeille, qui m'avaient l'air un peu grasses, et les fourmis, qui peuvent mordiller la langue si on les mâche pas assez rapidement!
Comment résumer la "nouvelle cuisine nordique"? Une question un peu trop pointue pour moi, mais le premier adjectif qui me vient à l'esprit, c'est "fleuri". Je n'ai jamais mangé autant de fleurs que durant ces quelques jours. Influencée par l'esprit Slow Food, cette nouvelle cuisine là utilise au maximum les produits de saison et les produit locaux, dont les fleurs que l'on trouve au
Danemark. C'est beau, et c'est frais! On mange aussi des fraises vertes, pas mûres, parfois servies tièdes, cuisinées comme des légumes; ou encore des pêches encore vertes, débarrassées de leur noyau et servies en tranches fines, accompagnées de réductions d'ortie par exemple. Pas mal d'asperges à ce moment là, aussi. Tous éléments utilisés dans des préparations sophistiquées et équilibrées, autour du légume.
Côté symposium, j'ai suivi quelques interventions, et discuté et écouté un peu autour de moi. C'était assez intéressant de voir que la cuisine française et ses grands chefs reste un étalon incontestable auquel se mesurer, avec lequel prendre ses distances aussi. Par delà les lettres de noblesse, il est vrai que l'avant garde s'est faite ailleurs, en Europe notamment chez Ferran Adria et sa cuisine moléculaire, qui a fait long feu. Nous sommes maintenant dans un après. Après les expérimentations et déconstructions diverses, après la médiatisation et la starification des grands chefs, après des prises de conscience éthiques et écologiques aussi. Et ça se concrétise par une grande inventivité, décomplexée et volontiers militante, redécouvrant et utilisant les variétés anciennes, assumant les influences des cuisines du monde, asiatiques notamment.
En revanche, durant ces quelques jours, je n'ai bu quasiment que du vin français, provenant des excellents bars à vins de la ville. Des trucs de connaisseurs, des petits cépages, des petits producteurs, des petites récoltes: là je crois que les français sont toujours au top.
Et pour ceux qui ne le connaîtrait pas, le jeune chef français qui a la cote et ce depuis quelques années, c'est Iñaki Aizpitarte et son restaurant le Chateaubriand à
Paris. Je l'ai rencontré pour un film il y a quelques années, et le gars est réellement doué, ET cool.
Quelques liens pour aller plus loin:
www.theworlds50best.com
madfood.co/about.html
noma.dk
Enfin, le film de Nanda Fernandez Brédillard, en collaboration avec Iñaki: