Minuit. Tandis que le monde chinois dont
Shanghai est l'un des épicentres s'embrase, au rythme des célébrations de l'année du cochon d'or qui commence, une passerelle se détache d'un airbus à destination de la
France, sur le tarmac quasiment désert de l'aéroport de Pudong, sous la supervision de quasi-forçats privés de la grande fête familiale annuelle.
L'avion commença à vibrer tandis que ses moteurs commençaient à vrombir. Quelques cris stridents quelques mètres derrière moi firent sursauter les passagers. Ces cris stridents devinrent des hurlements qui, émanant d'une adulte, couvrirent rapidement ceux du marmot qui avait déjà commencé à mettre de l'ambiance à bord.
C'était une des japonaises du groupe qui avait bizarrement embarqué sur ce
Shanghai -
Paris. Etait-elle en train d'accoucher, de simuler un orgasme surpuissant, agonisait-elle? Le personnel de bord fit rapidement avorter le départ. Après un bon moment d'attente, quelqu'un avec une blouse blanche pénétra à bord de l'avion, prit la demoiselle dans ses bras (si elle ne hurlait pas autant, elle aurait sans doute eu l'air plutôt séduisante) et l'emmena hors de l'avion.
Les rumeurs avaient bon train à bord, la thèse principale glanée auprès de bribes de conversation sino-japonaise étant celle d'une intoxication alimentaire suite à un repas pris cinq heures plus tôt. Une fois la demoiselle sur la passerelle, une hôtesse demanda en chinois s'il y avait à bord un interprète sino-japonais (c'est la version asiatique du "y a-t-il un médecin à bord?"). Il y en avait un, et grâce à lui, il fut apparemment décidé qu'elle resterait à
Shanghai, et tant pis pour la quinzaine d'étudiantes qu'elle devait emmener à
Paris, elles pourraient se débrouiller sans leur professeur.
Tant mieux pour elle, il vaut mieux que ça arrive sur le tarmac qu'au dessus de la Sibérie.
Quant à moi, je maugréais en raison de l'heure perdue qui me ferait sans doute rater ma correspondance pour
Nice. Arrivé à Roissy au petit matin, je n'avais qu'une demi-heure pour rejoindre l'aérogare, passer l'immigration et la douane, puis la sécurité et réembarquer. En
Inde, ils auraient dit "no problem sir", mais comme on était en
France, il y avait des agents Air France qui nous attendaient au pied de l'appareil pour aiguiller les passagers ayant une correspondance urgente.
courez vers le van là-bas, vous pourrez peut-être l'avoir le votre il y a une autre passagère pour
Nice au fond de l'appareil (j'avais fait connaissance avec elle à l'aéroport de
Shanghai et l'avais raillée car elle n'avait pas demandé de place vers l'avant de l'appareil) tant pis pour elle, on ne peut plus attendre
Une fois dans le van allez, mets les gaz, ceux-là, ils pourront peut-être l'avoir leur avion et l'autre passagère pour
Nice? vous la connaissez? euh, pas vraiment alors tant pis pour elle
Et là je dois manifester ma plus grande admiration pour ces deux employées d'Air France qui ont fait preuve du plus sérieux des professionnalismes en nous permettant de griller toutes les queues d'attente à l'immigration, faisant fi des grognements des passagers et des policiers, pour nous faire passer en priorité et dans un temps record. Chapeau, mesdames, vous faites honneur à votre compagnie et à l'aéroport de Roissy! Quand quelque chose fonctionne mieux que sur des roulettes, il faut aussi le dire!
Grâce à elles, j'ai pu embarquer à temps pour
Nice, et les autres ont pu embarquer à temps pour
Bordeaux et
Dusseldorf. Une fois à bord, j'ai savouré mon tour de force tout en regrettant que l'autre passagère n'ait pas eu autant de chance que moi.
La passerelle se détache de l'avion avec un petit quart d'heure de retard, et celui-ci commence à se diriger vers la piste d'envol. Nous marquons un temps d'arrêt, et l'hôtesse annonce que nous devons retourner au point de départ en raison d'un bagage à bord dont le passager était absent. Les passagers étaient furieux, et moi je rigolais car je connaissais le fin mot de l'histoire, que je n'ai pas pu m'empêcher de dévoiler autour de moi:
il est gonflé celui-là, comment il a pu oublier d'embarquer? Il s'est endormi ou quoi? non non, en fait c'est une passagère qui a raté sa correspondance et bien elle nous doit un café à tous! je pense plutôt que c'est Air France qui vous en doit un. Plutôt que de perdre une heure et quart à faire tourner l'appareil, le vider de ses bagages pour en retirer un et repartir, il eût sans doute été plus efficace d'attendre quelques minutes une heure plus tôt pour laisser une chance à la passagère d'accompagner sa valise.

La morale de l'histoire? Juste une illustration supplémentaire de l'effet papillon:
une mauvaise huître à
Shanghai (ou aut'chose), ça fait un avion rempli de grognons en Europe.