2 novembre - Voilàààààà.... C’est fini !
Je soupçonne Ali le muezzin de s’être planqué dans le coffre de notre Mitsu pour nous suivre jusqu’ici... Car à cinq heures tapante, il a remis le couvert en s’égosillant comme un sourd du haut de sa mosquée jusqu’à ce que réveil s’en suive. Là, j’en ai ras la babouche ! S’il le prend comme ça, demain, c’est décidé, je rentre en
France ! D’toute façon, pas trop l’choix, sur mon billet d’avion, le monsieur a écrit en toutes lettres qu’il était bientôt l’heure de retourner trimer dans la grisaille de notre contrée lointaine... Mais au diable les varices ! Profitons goulûment de notre dernière journée, et toi, de ta dernière page à lire !
L’objectif de la matinée, c’est de faire un petit saut de puce jusqu’à
Jerash en expérimentant les bus locaux. Et pour rejoindre la gare routière, deux options : la mauvaise, à pied, et la moins mauvaise, en taxi. Du coup, il va falloir s’attaquer à la confrérie des arnaqueurs de chauffeurs de taxis qui sévit à travers le monde. Aux armes citoyens, formez les bataillons ! Pour cette course, je me suis fixé un tarif maximum et tu peux me faire confiance, je combattrai jusqu’à la mort pour l’obtenir, quitte à négocier pendant des heures ! Ecoute un peu ma technique...
« Bonjour, trois dinars pour la station nord ?
- Pas de problème, ce sera avec plaisir... » Alors là, si même les chauffeurs de taxi se mettent à être sympas dans c’pays,... pfff... Même pas marrant ! A la station des bus, pas un seul touriste à l’horizon à part nos quatre tronches de blanc-bec ! Et comme notre destination touristique du jour doit être écrite en quatre par trois sur nos fronts, on nous dirige rapidement vers le bon bus. Nous sommes sur les bons rails bien qu’étant à une gare routière... Nous montons donc dans un vieux minibus tout pourri ! 1960... Non, ce n’est pas le nombre de chevaux que notre tacot a sous le capot mais bien l’année de son dernier contrôle technique... Tant pis, ça fait l’affaire, même si une fois partis, nous avançons aussi vite qu’un cheval attaché à l’écurie...
Le chauffeur au demeurant bien sympathique nous dépose juste devant l’entrée du site après trois quarts d’heure de route... Au fait, je ne t’ai pas expliqué pourquoi nous venions ici ? En fait, la ville nouvelle de
Jerash entoure une ancienne cité romaine à huit dinars l’entrée. D’après mon fidèle guide Lonely Planet, elle est connue pour l’excellent état de conservation de ses édifices dû à la sécheresse du désert. Et mon bon vieux Lonely ne m’a pas raconté de bobards ! Des cités romaines, j’en ai visitées une tripotée ! Mais aussi bien conservées, jamais ! A part bien sûr Pompéi qui a eut le bol d’être recouverte par la lave d’une éruption volcanique pour mieux se conserver ! Bref, on visite la fameuse place ovale, unique en son genre, le Cardo Maximus, la Decumanus, le théâtre au magnifique sol Carlus,... Un vrai décor de péplum ! On s’attend à tout moment à voir débouler Maximus alias Russell Crowe monté sur un char romain ! On s’y croirait ! Dommage que les nombreux figurants ne font pas très... romains ! La tendance vestimentaire du jour, c’est bermuda, chaussettes longues et tongs. Et si le chef n’a pas de petit drapeau, tout le monde se met au régime badge énorme sur le t-shirt et casquette jaune fluo ! Beurk !
L’intérêt de la visite, c’est aussi de pouvoir voir les membres du club local de puzzles géants en action ! Vraiment bluffant ! A partir de trois ou quatre bouts de pierres éparpillés dans l’herbe, ils te remontent un monument ! Bon, la visite traditionnelle du site se fait grosso modo en trois heures. Mon troupeau individuel, très mobile, expédie cela en deux, juste assez pour en avoir quand même plein les pattes... Il est donc temps de regagner la capitale ! Soit en bus comme à l’aller, soit dans le taxi du monsieur qui a visiblement un deal à nous proposer :
« Pour vous quatre, trente dinars, pour retourner à
Amman !
- Nous avions prévu dans notre budget de rentrer en bus, donc on ne mettra pas plus de dix !
- Allez, ok pour vingt-cinq !
- Euh... Non, il me semble t’avoir dit dix !
- Allez mon ami, vingt et c’est marché conclu ! »
Bon, pour te faire gagner un temps précieux que tu me consacres déjà, je t’emmène direct au mot de la fin, soit cinq bonnes minutes plus tard :
« C’est d’accord pour dix !
- Ok mon gars, t’es embauché ! »
On se dirige donc satisfaits vers le taxi garé un peu plus loin quand, au moment de monter dedans, le bonhomme se tourne vers moi et me sort innocemment :
« Dix dinars pas assez cher ! Ok pour vingt ! »
- Ben toi, mon gourmand, tu nous prends vraiment pour des lapins de six semaines ! Tu viens de signer ta lettre de démission ! » Hors de moi, j’attrape violemment mon sac, l’ouvre avec détermination, y plonge ma main et en sors... mon premier carton rouge du voyage ! Retour aux vestiaires, expulsion directe ! Le retour se fera donc en bus ou ne se fera pas... On commence donc par aller à la pêche aux infos. « S’il vous plait, où est l’arrêt du bus pour
Amman ? A quelle heure passe-t-il ?... » Et notre travail s’arrête là, on laisse la magie du téléphone arabe faire le reste... En moins de temps qu’il en faut pour l’écrire, j’ai l’impression que la moitié de la ville de
Jerash s’est réunie autour de nous et se démène pour nous aider ! Par Toutatis, ils sont fous ces jordaniens !
Un autobus rempli d’autogus est stoppé. Je demande alors au chauffeur : «
Amman ? » Mince, visiblement, non... Pourtant, on nous oblige par la force à grimper quand même dedans ! On ne comprend pas du tout ce qui se trame... Kidnapping, rançon, arnaque,... ? Ne panique pas petit trouillard, rappelle-toi, nous sommes en
Jordanie... Je percute au moment où notre bus en rattrape un autre et le fait stopper. Et bien évidemment, c’est celui qui va à
Amman ! Tu commences peut-être à en avoir marre d’entendre ça, mais il faut rendre à Mohammed ce qui appartient à Mohammed : Qu’est-ce qu’ils sont sympas ces jordaniens !
Après un trajet d'une demi-heure en bus climatisé par les courants d'air des fenêtres et des portes ouvertes, retour à la station des bus pour une nouvelle négociation rapide et facile pour un taxi à trois dinars. Cette fois-ci, l’heureux élu se nomme Madhi, tout fier comme un bar tabac de prendre des européens dans sa belle voiture toute jaune... Et aussitôt embarqués, il est également tout fier de nous faire écouter à fond les gamelles son tout nouveau cd de musique jordanienne :
« Jordan music ! Good ?
- Ben... On va dire oui !
Piste numéro deux...
- Jordan music ! Good ?
- Euh... Oui, oui, c’est cool ! »
On tape des mains, on danse,... Encore une rencontre bien sympa ! Piste trois... Piste quatre... Et à chaque fois, sa même question... Et à chaque fois, ma même réponse qui visiblement, le comble d’un bonheur comparable à celui d’une jeune pucelle en rut croisant le regard de l’acteur de Twilight ! Et c’est au moment de payer la course que Madhi obtient définitivement pour la
Jordanie ma voie pour l’élection des gens les plus sympas rencontrés en voyage : Il remballe soigneusement son cd dans son boîtier et me le tend... « Tiens, c’est cadeau, tu pourras écouter la musique jordanienne en
France... » J’en reste sur le cul ! On paie notre course en taxi trois dinars (c’est-à-dire trois euros) et le gars me refile un cd tout neuf qu’il a payé cinq ! Je crois que si je lui avais dit que sa bagnole était « Good », je repartais aussi avec ! Des rencontres comme celle-là, ça te fait vraiment cogiter...
Bon, sur notre demande, Madhi nous a trimbalé jusqu’à l’entrée de la citadelle de la ville. On s’acquitte des deux dinars de droits d’entrée et commençons la visite. Après un petit tour, j’ai l’impression de connaître aussi bien le site que l’intérieur de la Mitsu. Ce n’est pas très grand et pas transcendant. On m’avait prévenu mais je voulais quand même venir pour la vue à 360 degrés qu’on a d’ici sur
Amman et qui vaut bien une photo ou deux... Et puis faut dire aussi que les sites dignes d’émerveillement à
Amman se comptent sur les doigts d’un manchot ! On vient surtout à
Amman pour humer l’ambiance d’une grande ville du Moyen-Orient... Donc, allons-y, c’est parti pour le humage d’ambiance ! Nous nous engouffrons dans le flot des piétons et débutons notre tournée papale. Je veux dire par là qu’on dit bonjour en levant la main tous les deux mètres : Salam aleykoum par ci, welcome par là ! Les gens ont vraiment l’air heureux de nous croiser et ils nous le font savoir. Ils nous saluent avec autant de mains qu’ils peuvent, et les dents, quand il y en a, se découvrent pour marquer un sourire. On nous accoste, les gens cherchent le contact... On en vient même à discuter avec un vieux jordanien qui au bout de deux minutes, insiste pour appeler sa femme par téléphone pour nous la passer ! C’est sûr que
Pékin Express ou Antoine de Maximi ne se pointeront jamais dans l’coin, ce serait trop facile !
On déambule comme ça dans le souk des fruits et légumes, dans le quartier des orfèvres, dans celui où on peut trouver n’importe quelle babiole made in
Taïwan,... jusqu’au quartier des boutiques de lingerie hyper sexy, paradis du shopping pour actrices pornos ou autres drag queens... En fait, ce n’est pas tout à fait ça. La clientèle est plutôt couverte de noir de la tête aux pieds, à la mode « cabine d’essayage intégrée ». On ne s’attendait pas à ça ! Juste pour ma curiosité personnelle, j’aimerais bien aller faire une p’tit tour sous leurs déguisements pour voir ce qui s’y passe...
Bref, tu l’as peut-être compris, pas de tour Eiffel ou de pyramide à voir à
Amman, mais on y passe quand même un bon moment au contact de la population. En plus, si tu veux t’arrêter un peu dans l’coin, sache que tu as autant de chance de te faire agresser ici qu'en visitant la Maison Blanche.
Amman, si c’était à refaire, c’est sûr, j’y reviendrais ! Et pour finir en beauté ce dernier épisode de nos aventures au pays des gens sympas, on s’engouffre un ultime kebab au poulet. Jean-Pierre Coffe pourra bien nous hurler « Mais c’est d’la merde », moi, je trouve ça délicieux quand même...
Le retour à l'hôtel se fait vers vingt heures, plein les jambes, plein le gosier, plein les narines,... plein partout ! Au programme en attendant l’heure du départ vers l’aéroport, internet pour les uns, ronflage pour les autres, tout le monde il est content ! Pour ma part, je m'écroule dans un canapé confortable du salon commun. Il faudra bien un treuil pour m'en extraire...
C’est à vingt trois heures que le type de la navette se pointe pour nous réexpédier en
France (quinze dinars la navette privée)... Et dans la famille « Je roule comme un cinglé », je voudrais le fils... On tombe en effet sur Sami Nacéri, moi qui pensais qu’il était encore en taule ! Il roule comme un frappadingue comme si notre vie était en jeu. Sur ce coup-là, elle l’était un peu... Mais bon, nous arrivons à l’aéroport en un seul morceau et débutons la phase la plus passionnante de tout voyage : Attente, enregistrement,... Au contrôle de sécurité, je finis sans ceinture, sans chaussure,... sans chemise, sans pantalon... Ce soir, nous allons danser,... non, là, je crois que je m’égare... Ça y est, là, ça sent vraiment la fin de chez fin... C’était la dernière séquence, c’était la dernière séance, et le rideau sur l’écran est tombé... Ma’asalam
Petra, ma’asalam
Wadi Rum, ma’asalam Jordan,... Bonjour les Ardennes ! Oui, ça fait tout de suite moins classe...
Pour conclure, je te dirai que la
Jordanie, c’est le genre de destination où tu peux aller les yeux fermés, même si ce serait dommage. Et pis si tu t’es tapé la lecture de tout mon carnet, je pense que tu l’as bien imprimé, la
Jordanie, quel panard ! Par contre, si tu ne lis que le dernier paragraphe de cette dernière page, pour résumer, notre voyage, c’était de la verdure, des kebabs, des temples, du désert, de la route, de la plage, des poissons, des pique-niques, des dromadaires, des ULM, des palmiers, des montagnes, de la ville, des bédouins, des chiens, des tombeaux, des hôtels, des châteaux, des toilettes, des 4x4, des escaliers, des muezzins, des vallées, des sacs de couchage, de l’houmous, des glaces, des vestiges, des nuits à la belle étoile, de la sueur, de la plongée, des restaurants, des pignolles, des pneus crevés, des rencontres, de l’arak, des taxis, des tentes, des bus,...en un mot, du kiff ! Et si ça ne t'a pas suffit, t'as qu'à me suivre dans ma prochaine vadrouille...