Le thème de ce post m'a soudain rappelé une histoire vécue.
Je me suis donc permis de l'écrire ce soir, malgré mes talents littéraires assez limités...
Lisez jusqu'au bout, sinon vous ne comprendrez pas le lien avec le sujet...

Lake Louise (Rocheuses Canadiennes) Aout 1996
7h30 du matin
Je suis seul et heureux.
Comme presque tous les jours depuis une semaine, mon réveil-matin m’a extrait de ma torpeur peu avant l’aube. Ce réflexe incongru (tous mes amis me disent qu’il n’est pas normal de se lever tôt en vacances, même quand on voyage seul) m’a quand même permis de voir pour la première fois de ma vie des ours et des loups en liberté, seul à quelques dizaines de mètres d’eux
Ce n’est donc pas à mon âge que je vais renoncer à ces petits plaisirs de la vie et changer soudainement mes habitudes.
Je gare le plus silencieusement possible ma petite Pontiac bleue métallisée non loin du parking du grand hôtel Fairmont Château, une de ces imposantes bâtisses qui défigurent la pureté des paysages, comme dans la plupart des grands sites naturels du monde, et dont la seule vision des tarifs exorbitants des chambres m’a contraint, la veille, à descendre un peu plus bas dans la vallée, vers Banff, pour trouver un hébergement plus à la mesure de mon budget estival.
Je me glisse rapidement et en silence vers les bords du lac endormi, distant de quelques centaines de mètres
Je suis arrivé à temps : Les premières lueurs du soleil s’immiscent à travers les hautes cimes et les grand conifères qui entourent la vallée glaciaire au fond de laquelle commence à miroiter doucement le lac, légèrement agité en surface d‘un vacillement de facettes d’argent, sans doute œuvre divine d’une brise à peine perceptible.
Les petits rochers du bord du lac reçoivent enfin leur première lueur du jour
C’est le signal... Ils sont là !
Des dizaines de tamias ! (oui, les tamias, vous savez, ces petits écureuils nord-américains avec de petites bandes brunes qui ont si souvent inspiré Walt Disney)
Je commence la séance photo. Les petits tamias se réveillent les uns après les autres, surgissent d’on ne sait où, bondissent de rocher en rocher, et jouent ensemble à s’attraper comme des enfants dans une cour de maternelle, à quelques mètres seulement des bords du lac.
Je colle le boitier à mon œil droit.
J’affine les derniers réglages de diaphragme et de vitesse.
J’essaie de me concentrer dans le viseur pour capter leurs mimiques sur ma pellicule
J’ai tiré rapidement une dizaine de diapos, mais le bruit insistant du moteur de mon boitier reflex m'incommode tout à coup...et j’ai même l’impression qu’il incommode aussi les tamias, visiblement heureux de ma présence pacifique, mais moins satisfait de celle, bruyante, de mon vieux compagnon optique.
Je décide alors et soudainement d’arrêter la séance... Après tout, il y a toujours une vie après la photo !
Progressivement, je m’abandonne pendant de longues minutes à la contemplation presque enfantine de l’insouciance de ces petits rongeurs, des premiers oiseaux noirs qui survolent le lac à haute altitude et des roseaux qui dodelinent doucement leur tête lourde, sans doute pour saluer le jeu du soleil et du glacier, qui découvre peu à peu son manteau lumineux, là-bas, tout au fond de la vallée.
La lumière du jour se fait plus présente, plongeant peu à peu le lac dans une nouvelle journée ensoleillée.
Le ciel bleu et pur des Rocheuses prend à nouveau le pouvoir, mais en douceur.
Je savoure ma solitude, les senteurs lacustres du matin, les petits craquements et les chuchotements de la forêt toute proche...
8h00 du matin
Les lourdes portes de l’hôtel Fairmont s’ouvrent.
Je perçois d’abord vaguement le danger, au pied de la grande bâtisse, quelque chose comme une colonie d’insectes processionnaires qui s’avance inexorablement vers moi, véhiculant autour d’elle un bourdonnement progressif et lourd de menaces.
J’identifie rapidement l’envahisseur : Un bataillon de touristes japonais, d’une moyenne d’âge respectable, tous étonnamment armés d’un petit appareil photo, s’approche à pas lents vers le bord du lac, sans porter un regard dans ma direction, avec l’indécence et l’arrogance qui fait la force tranquille des touristes groupusculaires de toutes nationalités.
Cette fois, je suis piégé !...
Ils se rassemblent d’abord en grappe informe mais compacte et bruyante, à quelques mètres du rivage, tournant tous le dos au lac.
L’un après l’autre, avec l’organisation et la discipline qui fait la force des Asiatiques, ils vont déposer leurs appareils photos sur un point virtuel à une dizaine de mètres du groupe, juste devant eux, jusqu’à ce que les petits prismes métalliques ou plastiques forment un tas improbable, un peu comme au marché aux puces.
Puis le groupe va se figer à nouveau, bras levés, les doigts en vé, comme en signe de victoire...
L’un d’entre eux, sans doute un grand maître (leur guide accompagnateur ?, le plus âgé ?, le plus sage ?, le seul qui, grâce à de longues heures de patience a appris à photographier un groupe entier sans couper ni les têtes, ni les pieds, ni l’arrière plan montagnard et lacustre ?) va successivement saisir l’un après l’autre tous les appareils posés au sol et photographier à chaque fois l’ensemble du groupe, dans la même position rigide...afin que tous les membres du voyage sans exception garde un souvenir impérissable et identique de cette belle journée canadienne
Je songe alors avec tristesse que s’ils manifestent ainsi leur victoire avec leurs deux doigts levés vers le ciel, c’est sans doute qu’ils ont compris que leur bataille contre la nature a été courte, et que l’ennemi n’a, cette fois, opposé aucune résistance.
8h15 du matin
Les tamias sont tous rentrés dans leurs tanières. Ils n’en sortiront sans doute plus avant demain matin.
Par solidarité écologique avec les tamias, je rentre aussi dans mon auto...
Bon week-end à tous....